lundi 17 septembre 2018

Rachel Carlson, pionnière de l'écologie

... et lanceuse d'alerte


Rachel Louise Carson, naquit à Pittsburgh le 27 mai 1907 et décéda le 14 avril 1964 à Silver Spring (USA), est une biologiste marine, pionnière de l'écologie.


Le temps est l'ingrédient essentiel ; mais, dans le monde morderne, il n'y a pas de temps.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, tout être humain est désormais soumis au contact de produits chimiques dangereux, de la conception jusqu’à la mort." Rachel Carlson




Rachel Carlson (1907/1964)

par Anne Boileau-Loiselle

Nombreux sont ceux qui ignorent l’existence des gens qui ont donné leur vie au bien commun. À l’avant-garde de son époque, Rachel Carson ne s’est jamais conduite comme une femme de son temps. Allant jusqu’à l’obtention d’une maitrise et de deux doctorats honorifiques, cette femme était en quête de vérité et n’avait qu’un seul but en tête : la protection de l’environnement et, par le fait même, des humains. À l’origine du mouvement écologiste qui bat son plein aujourd’hui, grâce à son combat, elle nous a tous sauvés en quelque sorte.

Une jeune fille soucieuse de son environnement et de son éducation

Dans une petite ferme familiale non loin de Springdale en Pennsylvanie naquit en 1907 une fillette qui allait être à l’origine du mouvement écologique moderne. Rachel Carson passa une bonne partie de son enfance à découvrir ce que la nature avait à offrir. En effet, sa mère lui transmit, ainsi qu’à ses frères et soeurs, les connaissances du mouvement nature study qui avait comme objectif d’enseigner aux enfants les sciences de la nature et de l’agriculture. En plus d’apprécier la nature, l’autre activité que Rachel adorait par-dessus tout était la lecture. Ayant un talent naturel pour l’écriture, elle décida de combiner ses deux passions et d’écrire des histoires, souvent en lien avec la nature et les animaux, dès l’âge de huit ans. En jeune prodige qu’elle était, sa première nouvelle fut publiée quand elle eut l’âge de dix ans dans le St. Nicholas Magazine.

Fidèle à sa passion pour le savoir, Rachel Carson voulut poursuivre des études à une époque où beaucoup de femmes n’avaient pas la chance d’avoir un niveau d’éducation très élevé. En 1925, le lycée de Parnassus lui remit son diplôme qu’elle mérita amplement, s’étant classée première de classe sur quarante-quatre élèves. Étant déjà dans la bonne voie, Rachel Carson poursuivit sa route au Pennsylvania College for Women. Encore à cette époque, ses passions pour la littérature et la nature l’habitaient. C’est pourquoi elle décida d’abord d’étudier l’anglais pendant trois ans pour ensuite opter pour des études en biologie. Pendant ses études, elle continua à contribuer au journal étudiant, ainsi qu’à la revue littéraire de son université. Bien qu’elle voulut changer d’université pour terminer ses études en biologie à l’Université Johns Hopkins, Carson dut rester au sein du collège pour femmes en raison d’un manque de ressources financières. En 1929, elle reçut son diplôme avec grande distinction.

Poursuivant sa passion pour la mer et les océans, Rachel suivit l’été suivant une formation au Marine Biological Laboratory. Ne reculant devant rien,  elle put finalement accéder en 1929 à l’Université Johns Hopkins pour y entreprendre une maîtrise en zoologie et en génétique. Pour des raisons financières, Carson dut continuer ses études à temps partiel dès sa deuxième année, afin de pouvoir travailler comme assistante au laboratoire de Raymond Pearl. Elle réussit tout de même à mener à terme un projet de mémoire sur le développement embryonnaire du pronéphros chez les poissons, ce qui lui valut l’obtention de son diplôme de maîtrise en 1932. Elle continua ses recherches au sein de l’université jusqu’en 1934 dans le but d’obtenir un doctorat, mais elle dut abandonner pour prendre un poste d’enseignante. En effet, Carson devait aider financièrement sa famille, et ce, de façon encore plus importante à la suite de la mort de son père en 1935.

Au service de l’État

Toujours à la recherche d’un emploi, Rachel Carson postula au Bureau des pêches des États-Unis. Référée par un de ses professeurs de biologie, elle y obtint un poste temporaire de biologiste aquatique junior. Le Bureau des pêches était à la recherche de quelqu’un pour reprendre les scripts de sept minutes d’une série éducative pour la radio qui avaient été rédigés, mais qui n’intéressaient pas le public. Puisqu’elle se démarquait par son travail de vulgarisation et par la qualité de son écriture, on lui offrit de rédiger l’émission Romance Under the Waters qui avait comme objet de susciter l’intérêt du public pour la biologie des poissons et, par le fait même, pour les travaux du Bureau des pêches. Ses recherches pour l’écriture de cette série radio l’amenèrent à étudier la vie marine dans la baie de Chesapeake. Les découvertes qu’elle fit là-bas firent en sorte qu’elle écrivit de nombreux articles concernant la biologie marine. Toujours en ayant comme objectif de renseigner la population sur ces enjeux, elle les fit parvenir à des journaux et à des magazines locaux. En raison de son talent et de son succès, en 1936, elle réussit haut la main le concours de la fonction publique et devint la deuxième femme embauchée à temps plein en tant qu’assistante biologiste marine.

Même en ayant un emploi à temps plein au Bureau des pêches, Carson a pu continuer à joindre ses deux passions, soit la biologie et l’écriture. Il en est ainsi, car son premier mandat en tant qu’assistante biologiste marine fut d’analyser et de collecter des données recueillies sur des populations de poissons. Ces données devaient ensuite faire l’objet de publications destinées au public toujours dans une optique éducative. Par ailleurs, elle eut l’opportunité de s’entretenir avec de nombreux biologistes marins pour échanger sur les résultats de leurs recherches. De ces rencontres émergèrent d’innombrables articles qu’elle rédigea pour The Baltimore Sun et d’autres journaux. Après avoir connu un certain succès avec des publications qui seront abordées dans la partie suivante, Carson tenta de quitter le bureau en 1945, mais il y avait peu de postes disponibles pour ses qualifications. Le poste de rédactrice en chef des publications lui fit offert en 1949, puis après le succès de ses livres, elle atteignit une sécurité financière suffisante pour lui permettre d’abandonner son poste en 1952 et de se concentrer uniquement sur l’écriture.

La trilogie de la mer

Lors de son mandat au sein du Bureau des pêches, Carson affina son talent de communicatrice en écrivant plusieurs brochures éducatives. C’est d’ailleurs une brochure qu’on lui demanda de transformer en essai qui fut à l’origine de son livre de 1941. Il s’agit de Under the Sea Wind, un récit racontant les aventures sous-marines des organismes qui y vivent. Ce livre reçut des éloges, mais n’eut pas beaucoup d’exemplaires vendus.

Alors qu’elle était rédactrice en chef au Bureau des pêches, Carson entreprit la rédaction d’un autre ouvrage ayant comme objet la vie dans l’océan. Celui-ci allait connaitre une popularité beaucoup plus importante que le précédent. En effet, des chapitres de The Sea Around Us, publié en 1951, furent repris par le Science Digest, le Yale Review et The New Yorker. L’ultime chapitre du livre « La naissance d’une île » remporta même le prix George Westinghouse de l’écrit scientifique décerné par la American Association for the Advancement of Science. En plus de cette distinction, The Sea Around Us figura au palmarès des meilleures ventes du New York Times pendant quatre-vingt-six semaines, il reçut le National Book Award, la médaille John Burroughs et le Reader’s Digest en fit une version courte. Le bon travail de Carson fut récompensé par deux doctorats honorifiques. Ces succès lui procurèrent une sécurité financière, confirmée lorsque Carson vendit les droits de son livre pour un documentaire. Ce livre fut également réédité et devint à chaque fois un best-seller. C’est alors que Carson décida de se consacrer à l’écriture à temps plein.

Afin de boucler la boucle entourant l’écologie et la biologie marine, Carson décida d’aborder ce thème d’un autre point de vue dans le dernier ouvrage de sa trilogie de la mer. Dans The Edge of the Sea, publié en 1955, elle s’intéressa plutôt à la vie des écosystèmes littoraux de la côte Atlantique. Ce livre ne connut pas autant de succès que The Sea Around Us, mais fut publié de façon condensé dans le New Yorker. Il reçut tout de même de très bonnes critiques en raison du talent d’écrivaine de Carson.

Une célibataire dévouée pour sa famille en quête d’amitié

Malgré ses nombreux projets et implications, Rachel Carson fut une femme aimante très près de sa famille. D’une part, elle a subvenu en partie à leurs besoins alors qu’elle était aux études. D’autre part, en 1937, elle devint la seule source de revenus de sa mère et de ses deux nièces, à la suite de la mort de sa soeur ainée. Ainsi, pendant les années quarante, elle s’occupa de ses nièces jusqu’à ce qu’elles deviennent autonomes.

En 1953, elle décida de déménager avec sa mère dans le Maine. Ayant toujours été un peu solitaire, Carson fit une rencontre importante cette même année : Dorothy Freeman, sa voisine de l’époque, qui devint alors sa meilleure amie. Lors de leur première rencontre, Freeman fut très impressionnée de rencontrer Carson qu’elle connaissait déjà de réputation en raison du succès de The Sea Around Us. Pour sa part, Carson avait besoin d’une confidente, de quelqu’un qui pouvait la comprendre et l’accepter comme elle était. Ces deux femmes avaient une passion commune, la nature. Dorothy Freeman et son mari ne résidaient que l’été dans la demeure près de la maison de Carson. Elles ne cessèrent jamais de correspondre régulièrement alors qu’elles étaient séparées. Jusqu’à la mort de Carson, ces deux femmes tentèrent de se voir à chaque fois que leurs emplois du temps leur permettait.

En 1957, Carson fut appelée à quitter le Maine pour le Maryland, car une de ses nièces décéda, laissant son fils de cinq ans orphelin. À l’âge de cinquante ans, Carson décida donc d’adopter le petit garçon tout en continuant de s’occuper de sa mère. Malgré toutes ses responsabilités, elle continua à s’intéresser aux facteurs menaçant l’environnement.

Bref, Rachel Carson ne se sera jamais mariée, mais sera restée dévouée à sa famille jusqu’à la fin de ses jours.

Le jour où les oiseaux cesseront de chanter

La contribution la plus importante de Rachel Carson fut bien sûr la publication de son livre Silent Spring qui dénonçait les effets néfastes pour l’environnement du DDT (dichlorodiphenyltrichloroethane) et d’autres pesticides.

C’était en 1945, à l’époque où elle travaillait toujours au Bureau des pêches des États-Unis, que Carson entendit parler du DDT pour la première fois. Il était présenté comme un pesticide révolutionnaire tuant les insectes et contribuant ainsi à l’amélioration du domaine agricole. Or, bien que des tests aient commencé à être effectués afin de connaitre les effets de ce produit sur l’environnement, à l’époque peu d’éditeurs souhaitaient publier sur ce sujet. Ainsi, même si cette utilisation des pesticides synthétiques l’inquiétait, Carson n’écrivit pas d’article sur ce thème pendant de cette période.

Lors de son retour au Maryland en 1957, Carson s’intéressa de nouveau à la question. Elle était inquiète vis-à-vis des propositions du département de l’Agriculture. En effet, ce département envisageait d’éradiquer les fourmis de feu en procédant à un épandage aérien de DDT et d’autres pesticides. Les régions concernées étaient inquiètes des conséquences que ce procédé pouvait engendrer. La section de Washington de la Société nationale Audubon décida alors d’engager Carson pour l’aider à rendre publics les effets de ces pesticides sur l’environnement. Elle procéda donc pendant quatre ans à une collecte d’information des effets néfastes du DDT sur l’environnement. Carson réalisa seule ce projet pour ne pas être influencée par des sources extérieures et pour se concentrer davantage sur ses recherches.

Alors qu’elle effectuait des études sur ces pesticides, elle rencontra de nombreux scientifiques qui s’intéressaient aussi à la question. Par contre, leurs opinions étaient divisées. Une portion des scientifiques était convaincue qu’il n’y avait aucun danger, alors que les autres étaient d’accord qu’il pouvait s’agir d’un danger potentiel. En 1959, elle fut alors la cible du département de l’Agriculture qui tenta de discréditer ses recherches. En réponse à ces critiques, Carson décida d’écrire une lettre ouverte qui fut publiée dans le Washington Post. Dans celle-ci, elle fit part à la population du silence des oiseaux, une expression qu’elle utilisait pour exprimer la diminution de la population d’oiseaux en raison de l’utilisation abusive des pesticides. À la même période où elle effectuait ses recherches, parallèlement, les médecins firent un lien très étroit entre les pesticides et les cancers.

À la suite d’une collecte de données abondante, Carson se mit à l’écriture de son livre en 1960. En effet, elle avait effectué d’innombrables recherches documentaires, étudié des centaines de cas de personnes exposées aux pesticides et mesuré l’impact de celles-ci sur l’environnement en général. Elle compléta la majeure partie de la rédaction de son livre cette même année, mais avec difficulté, étant donné qu’elle contracta un cancer du sein. Malgré son combat contre la maladie, elle fut capable d’apporter les dernières retouches et ajouts à son livre en 1961 pour qu’il puisse enfin être publié en 1962. Elle décida de lui donner le titre percutant de Silent Spring(« Printemps silencieux ») pour représenter la possible absence du chant des oiseaux dans un avenir où l’humain ne se serait pas soucié de l’environnement.

Ce livre est en grande partie consacré aux effets des pesticides sur les écosystèmes naturels, mais aussi sur les humains, plus particulièrement sur des cas d’empoisonnement aux pesticides, sur les cancers et sur les autres problèmes de santé qui en découlent. Elle prédit alors que si personne n’agit pour contrer les pesticides chimiques, la situation risquait de s’aggraver. Finalement, elle conclut en proposant d’opter  pour des pesticides biologiques comme alternative aux pesticides chimiques.

Dans l’année suivant la publication de Silent Spring, le livre fut vivement critiqué. C’est surtout en raison de la parution d’une série dans le New Yorker, qui reprenait les chapitres du livre, que les géants de l’industrie chimique commencèrent à se sentir menacés. S’ensuivit alors une campagne de dénigrement à l’encontre de Rachel Carson. On l’accusa d’être une femme hystérique trop émotive, tentant ainsi de remettre en cause ses compétences scientifiques.

Finalement, la campagne de l’industrie chimique échoua et la majorité de l’opinion publique se rangea du côté de Carson. Le livre fut vendu à plus de 500 000 exemplaires aux États-Unis et fit prendre conscience à la population des dangers de l’épandage des pesticides dans l’environnement.

Décès et héritage

L’ironie du sort a frappé Rachel Carson. Cette femme qui, dans son dernier ouvrage, a tenté de prévenir la population des dangers des pesticides qui pouvaient être à la source de certains cancers contracta elle-même cette maladie. Le cancer du sein qui s’était déclenché lors de la rédaction de Silent Spring n’est pas disparu suite à une mastectomie et à une radiothérapie. Au contraire, les protocoles thérapeutiques utilisés sur Carson l’ont même affaiblie. En 1964, son cancer atteignit son foie et elle décéda d’une crise cardiaque le 14 avril à l’âge de 56 ans.

Rachel Carson eut un grand impact sur son époque. Elle fait partie de ceux qui ont eu une influence considérable sur la naissance du mouvement écologiste dans les années 1960. Elle eut aussi une grande influence sur la montée de l’écoféminisme et sur de nombreuses scientifiques féministes. De plus, Silent Spring fut à l’origine d’une campagne pour l’interdiction du DDT aux États-Unis. En 1967, un groupe de défense de l’environnement, Environmental Defense Fund, fut fondé et engagea un procès contre le gouvernement pour interdire ce pesticide. En 1972, il remporta la cause et ce fut le début de l’interdiction progressive du DDT aux États-Unis.

Parallèlement, grâce à l’héritage de Carson, fut créée en 1970 l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis qui eut comme mandat de réguler les pesticides et du même coup de mettre en avant les problèmes de l’industrie agricole.

Finalement, force est d’admettre que le combat sans relâche de Rachel Carson pour l’environnement a contribué au mieux-être des humains et de l’environnement. Elle a su réveiller les esprits et mettre en marche un mouvement écologiste qui tente aujourd’hui de prévenir et de réparer les erreurs du passé. En plus d’être une scientifique hors pair, elle a su être une femme aimante qui a toujours été présente pour ses proches. Rachel Carson a fait sa marque parmi les plus grands à une époque où la femme était toujours considérée comme un bien au Canada. Elle ne s’est jamais permis d’arrêter de poursuivre ses rêves et de rechercher la vérité. Elle a fait beaucoup de bien à la planète et inspire aujourd’hui des milliers de femmes. Rachel Carson est définitivement un modèle à suivre. Ne l’oublions pas et tentons de faire comme elle, de poursuivre nos objectifs, peu importe ce qui se trouvera sur notre route.


Œuvres principales:

Carson, Rachel L. (1952), La Vie de l’océan, (P. de Lanux, trad.), Paris, Amiot-Dumont (ouvrage original publié en 1941 sous le titre Under the Sea Wind, New York, Oxford University Press)
Carson, Rachel L. (1975), Cette mer qui nous entoure, (C. Delavaud, trad.), Paris, Stock (ouvrage original publié en 1951 sous le titre The Sea Around Us, New York, Oxford University Press)
Carson, Rachel L. (1957), Là où finit la mer. Le rivage et ses merveilles, (A. de Cambiasy, trad.), Paris, Amiot-Dumont (ouvrage original publié en 1955 sous le titre The Edge of the Sea, Boston, Houghton Mifflin Company)
Carson, Rachel L. (1963), Le Printemps silencieux, (J.-F. Gravand, trad.), Paris, Plon (ouvrage original publié en 1962 sous le titre Silent Spring, Boston, Houghton Mifflin Company)
Carson, Rachel L. (1965), The Sense of Wonder, New York, Harper & Row
Carson, Rachel L. (1941), Under the Sea Wind, New York, Oxford University Press
Carson, Rachel L. (1951), The Sea Around Us, New York, Oxford University Press
Carson, Rachel L. (1955), The Edge of the Sea, Boston, Houghton Mifflin Company
Carson, Rachel L. (1962), Silent Spring, Boston, Houghton Mifflin Company
Carson, Rachel L. (1965), The Sense of Wonder, New York, Harper & Row








Massachusetts Printemps silencieux (Silent Spring) est le titre d'un livre écrit par la biologiste Rachel Carson et publié aux États-Unis par Houghton Mifflin en septembre 1962. Rachel Carson était profondément attachée au monde naturel qui nous entoure. La vie de l'océan et les dangers liés à la pollution chimique sont demeurés au la carrière de Rachel Carson en biologie marine. Son livre Silent Sprint, condamnation puissante de l'utilisation massive des pesticide...
On peut affirmer que “Printemps silencieux” fut à l'origine de la naissance du mouvement écologiste.

---Extraits---

L'homme fait partie de la nature et la guerre qu'il mène contre elle est inévitablement une guerre qu'il mène contre lui-même.

Nous nous trouvons à l'orée d'un monde inquiétant. [...] Dans cet univers, la forêt enchantée des contes de fées laisse place au bois sombre où il suffit de mâcher une feuille, de sucer une goutte de sève pour être foudroyé. C'est un monde où la puce meurt d'avoir mordu le chien, où l'insecte est asphyxié par l’arôme de la plante, où l'abeille rapporte à sa ruche un nectar empoisonné, et fabrique du miel vénéneux.

Dans tous ces cas, la même question monte aux lèvres : qui a pris la responsabilité de déclencher ces empoisonnements en chaîne, de lancer cette onde mortelle qui progresse en s'élargissant comme les rides créées à la surface d'un étang par la chute d'une pierre ? Qui a placé dans un plateaux de la balance les feuillages que le scarabée aurait volés pour se nourrir, et dans l'autre, les pitoyables amoncellements de plumes multicolores, les dépouilles des oiseaux victimes de l'aveugle furie des poisons insecticides ? Qui a décrété, qui à le droit de décréter (au nom de légions de personnes que l'on n'a point consultées) que le bien suprême est un monde sans insectes, même s'il doit être aussi un monde stérile que ne réjouira plus la grâce d'une aile en plein vol ? 


Télécharger et lire le livre:Printemps silencieux



samedi 15 septembre 2018

La vérité n'est pas une boule de cristal


"Le mensonge modifie notre réalité comme le poison versé dans l'océan de la vie" Gaël Hadey

Le don de vérité est un don qui surpasse tous les autres.Le Bouddha Shakyamuni

Pour convaincre, la vérité ne peut suffire.Isaac Asimov

La vérité c'est qu'il n'y a pas de véritéPablo Neruda


Le fétiche est en quelque sorte l’envers du symptôme. En d’autres termes, alors que le symptôme est l’exception qui trouble la surface des fausses apparences, le point d’irruption de l’autre scène refoulée, le fétiche, lui, symbolise le mensonge par lequel l’insupportable vérité devient supportable.




Le capitalisme s'oppose à la fois à la démocratie, et à la Nature.
Tant que les écologistes ne se seront pas rendus à cette évidence (depuis 1988 100 entreprises multinationales sont responsables de 71% des émissions de gaz à effet de serre de la planète), nous serons condamnés à nous lamenter sur les chiffres effrayants qui alimentent les rapports successifs.
On le voit bien d'ailleurs, de nombreux spécialistes qui croyaient, les décennies précédentes, pouvoir influer « de l'intérieur » s'y sont cassés les dents. La plupart ont soit abandonné la partie (du genre c'est mieux que rien), tandis que les autres se sont résolus à combattre le capitalisme au nom de l'écologie.
Pour sauver les animaux il faut combattre le capitalisme, pour vivre en démocratie il faut se battre contre le capitalisme, pour éviter que des enfants meurent de faim ou de guerre il faut lutter contre le capitalisme. Rien ne sert de vendre aux peuples la « frugalité heureuse » ou la décroissance raisonnée : ceux qui les subissent au quotidien un peu partout dans le monde ne peuvent pas l'entendre. Il ne faut pas baisser notre consommation de pétrole pour sauver la planète, il faut utiliser une autre technologie. Il ne suffit pas de voter tous les 5 ans pour un président qui ne pense qu'à sa future réélection mais réformer les institutions pour permettre de véritables changements comme celui qui concerne le pétrole. On a beau dire et savoir que les méthodes de permaculture sont plus productives que les méthodes intensives, mais remettre en cause tout le fonctionnement de l'agriculture subventionnée ne serait-ce qu'en Europe est impossible sans remettre en cause de manière globale le fonctionnement de ce système avec ses lobbies si puissants.
Pour chaque problématique, les blocages sont liés à des considérations financières qui empêchent d'accéder aux technologies propres, gratuites et illimités. Nous savons faire mais nous n'avons pas les moyens. Pourquoi ? Parce que les quelques pourcents les plus riches de la population refusent de rendre aux peuples l'argent qu'il leur vole tout au long de l'année, et possède de ce fait les moyens de rendre légal le vol qu'ils accomplissent quotidiennement sur le travail des citoyens.
Maintenant il ne faut pas se tromper de combat, ni évacuer les défis qui sont les nôtres : partir de la crise écologique comme point de départ est à mon avis une erreur majeure à ne pas commettre. Se battre pour l'écologie sans remettre le capitalisme en cause est comme vouloir la démocratie.


Le menteur utilise les désignations valables, les mots, pour faire apparaître l’irréel comme réel ; il dit par exemple : « je suis riche » alors que « pauvre » serait pour son état la désignation correcte. Il maltraite les conventions établies par des substitutions arbitraires et même des inversions de noms. S’il fait cela par intérêt et en plus d’une façon nuisible, la société lui retirera sa confiance et du même coup l’exclura. Ici les hommes ne craignent pas tant le fait d’être trompés que le fait qu’on leur nuise par cette tromperie : à ce niveau-là aussi, ils ne haïssent pas au fond l’illusion, mais les conséquences pénibles et néfastes de certains genres d’illusions. Une restriction analogue vaut pour l’homme qui veut seulement la vérité : il désire les conséquences agréables de la vérité, celles qui conservent la vie ; face à la connaissance pure et sans conséquence il est indifférent, et à l’égard des vérités préjudiciables et destructrices il est même hostilement disposé. Et, en outre, qu’en est-il de ces conventions du langage ? Sont-elles peut-être des témoignages de la connaissance, du sens de la vérité ? Les désignations et les choses coïncident-elles ? Le langage est-il l’expression adéquate de toutes les réalités ?


La recherche de la «vérité» a-t-elle encore un sens?


Par Jean-Yves Jézéquel


La question est désormais célèbre : « Mais qu’est-ce que la vérité ? » (Ponce Pilate, Procurateur romain de Palestine)

En Occident, nous affirmons facilement « savoir », mais nous n’admettons que difficilement « ignorer »! Pire encore, il est quasi impossible d’admettre que une partie de ce que nous prétendons savoir pourrait être erronée! Quant à ce qui est considéré comme « certain », il est important de dire que cela ne peut être, par définition, que « faux ». On peut avoir des convictions, qui par nature sont ouvertes à l’évolution et à la remise en cause, mais on ne peut pas être « certain », car la certitude est dogmatique, elle est intransigeante, intolérante, absolue, sectaire, inamovible, définitive, sans remise en cause possible! Une certitude affichée doit entraîner le doute dans l’esprit de celui qui est lucide, conscient, raisonnable…

« Vérité » et ultra libéralisme sont incompatibles!

Robert Cooper – haut fonctionnaire du Secrétariat Général de l’UE, ancien conseiller de Solana devenu celui de Lady Ashton, muse politique de Tony Blair et l’un des théoriciens connus du néo-colonialisme – parlait le 1er juillet 2010 à Bruxelles, assisté de Nicole Gnesoto, devant une assistance attentive.

Son intervention traitait des valeurs de notre système et de la valeur de notre système. Cooper, fit une apologie de l’excellence du schéma ultra libéral et néo conservateur, néocolonialiste. Mais, lors du temps des questions posées par l’assistance, le ton de ses réponses et celui de ses conclusions fut bien différent : cassant, intolérant, intransigeant, sans répartie possible, appuyé sur une certitude tenant de l’absolutisme de la raison. C’était bien connu: « il n’y avait rien qui puisse surpasser le système ultra libéral et néo-colonialiste,  comme de toute façon, rien d’autre n’était possible »! On aurait pu y voir un argument du désespoir de Cooper pour imposer sa certitude ne souffrant pas la contestation.

Lorsque des participants à la conférence lui montraient les catastrophes et les crises qui s’accumulaient, les menaces de guerre et les désastres qui frappaient le monde à cause de la nature même de ce système, Cooper ne répondait que par un silence fracassant, puisque rien de ces faits ne pouvait être contesté!

Au moment où un diplomate chinois, lui annonçait que ce système occidental allait avoir prochainement  « des surprises…  lorsqu’il verrait l’évolution de son pays avec celle de sa sphère d’influence », il faudrait bien qu’il abandonne ses certitudes! La seule réponse de Cooper fut le silence absolu!

L’Occident croit être la civilisation de référence et en même temps l’avenir du monde. Il s’imagine que sa puissance peut défendre cette certitude pour longtemps! Ce sont des gens intelligents et « brillants » qui pensent ainsi et se font les gardiens fanatiques du système et de son dogme totalitaire. Rien ne peut faire changer d’avis un Cooper qui campe dans ses certitudes accompagné de la cohorte des chiens de gardes de ce camp d’internement occidental. Lorsque la réalité contraire s’impose à ce camp, c’est, pour toute réponse, le silence qui règne!

« Qu’est-ce que la vérité ? » Pour les élites de l’UE, c’est une certitude acquise une fois pour toute et qui se base exclusivement sur une « croyance » : celle qui affirme qu’ils ont absolument et définitivement raison contre tous et contre tout ce qui démontre le contraire! Dans cette étrange façon de concevoir la « logique », les effets désastreux ne peuvent être rattachés à leur cause!

L’exemple des certitudes de monsieur Cooper, illustre à merveille celles de milliers de personnes, constituant les élites dirigeantes de l’UE. Cet exemple peut également être perçu comme partagé par des millions d’Européens. Ces gens-là n’hésiteront pas à protéger, sauver le système et prouver qu’ils ont raison, qu’ils « détiennent la vérité » en imposant le fracas retentissant de la puissance nucléaire pour faire taire tout dissident, tout hérétique, tout opposant et tout contestataire de l’idéologie qui est certitude indiscutable!

En effet, après le point final du fracas nucléaire, nous aurions à nouveau le silence absolu comme ultime réponse à l’affirmation intransigeante des idéologues de l’Occident. Il va de soi que cette puissance occidentale, avec sa liste sans fin des catastrophes et des crises qui s’accumulent, des paralysies et des impuissances, est, dans la réalité, en phase finale d’effondrement. Cet effondrement est irréversible: il sera achevé dans les douze ans qui viennent. En Occident, avec cette chute du système, tout sera irrésistiblement entraîné à l’abîme! La chute des trois tours du WTC (et non pas deux) n’était que l’inauguration à la fois réelle et symbolique de cette chute de l’Occident.

Celui qui « dit la vérité, doit être exécuté ! » répète la chanson! Dès que vous allez contester le discours « officiel », vous allez être traité au choix de « fasciste, de raciste, d’antisémite, d’homophobe ou de misogyne, de populiste, d’extrémiste, de gauchiste, de rouge/brun du Web, de complotiste, de troll de Poutine » si vous êtes positif sur la Russie…etc.

Seuls pour le moment, les tribunaux sont encore obligés de maintenir les apparences d’une « recherche de la vérité » en suivant les lois qui excluent les rumeurs, les pseudo-preuves ou les preuves invalidées par une chaîne de responsabilité brisée. Nous pouvons relever que le récent procès en Californie, qui a conclu que le Roundup de Monsanto était effectivement cancérigène, prouve que les Magistrats sont encore un rempart important contre le mensonge.

L’opinion publique manipulée par les agitateurs spécialisés fait des dégâts considérables au sein de l’humanité. Ce sont des vies brisées, des carrières ruinées, des réputations salies arbitrairement… Des accusations arbitraires, parfaitement injustes, sont régulièrement balancées dans l’arène des déchirements et du spectacle de la décadence des jeux du cirque appelés aujourd’hui « téléréalité »!
S’ajoute à cela le procès lynchage, devenu fréquent, de la rumeur malveillante et de l’arbitraire qui est en même temps l’exécution du condamné ne pouvant ni se défendre ni être défendu!

La perversion est triomphante dans ce contexte et conduit les actes même des États. C’est tous les jours, par exemple, que le peuple syrien est arbitrairement martyrisé au nom de la « coalition illégale de Doha » dirigée par les USA qui n’hésitent pas à fabriquer le mensonge à l’état brut en inventant des « attaques chimiques perpétrées par Bachar el Assad contre son peuple» !

Ces attaques sont vraiment inexistantes, mais les preuves sont données des simulations filmées avec de vrais otages servant de figurants menacés. Cette pratique du mensonge est logique et nécessaires pour salir, déshonorer, humilier l’opposant et justifier le martyre que les mercenaires djihadistes imposent ensuite aux Syriens, puisque ces derniers refusent de se plier à la dictature de l’Empire!  Ainsi, « l’axe du bien » fait triompher le mensonge appelé « vérité »!

L’idéologie fasciste ultra libérale dicte les comportements pour sa cause. Les USA, sans scrupules, enlèvent des ressortissants étrangers du monde entier pour les emprisonner dans leur enfer carcéral ou les torturer comme à Guantánamo…

Malgré toutes ces tares, perversions, incohérences et catastrophes possibles constatées, les forces qui contestent le système ultra libéral ne le convaincront jamais de son erreur : au contraire, elles le renforceront dans ses certitudes rigides. C’est pourquoi, selon la position sectaire de l’Occident, un affrontement sera inévitable contre les forces de la contestation de ce système : contre la Russie, la Chine et leurs alliés… Cet affrontement a déjà commencé directement en Ukraine et en Syrie.
Observons que l’affrontement de la raison humaine manipulée par la déraison humaine annonçant la fin de l’Histoire, transcende absolument toutes les lignes idéologiques, car il s’agit de refuser les arguments adverses.

Comment cette raison humaine peut-elle défendre un tel système catastrophique? Par la perversion devenue subversion, sacrilège, mensonge transformé en vérité!

La raison humaine manipulée par la déraison humaine se tient sur le banc des accusés; elle tient la première place aujourd’hui, lorsque, tous sidérés, nous observons le champ de ruines qu’est déjà devenu ce monde en l’espace de quelques décennies!

La cause de cette crise de notre système en phase terminale, est la raison humaine, ses impulsions, ses orientations, ses promesses trahies et surtout ses illusions sur elle-même, en un mot : sa psychopathologie. L’accusée centrale et unique de la catastrophe est bien cette raison humaine manipulée par la déraison humaine: la psychopathologie de l’être humain. Ce n’est pas la psychopathologie humaine qui peut trouver une solution aux problèmes qui se posent. Puisque la raison est manipulée par la déraison, comment allons-nous nous en sortir? La raison humaine a été disqualifiée dans sa responsabilitépremière.

Les Cooper et compagnie, restent les partisans inconditionnels du système, ils nient l’arrivée du chaos et de l’effondrement du système, sans pouvoir reconnaître le chaos et l’effondrement du système qui sont déjà là. Nous sommes actuellement dans le chaos et dans l’effondrement du système. Toute discussion sur le chaos et l’effondrement est déjà devenue inutile puisque l’objet de la discussion est en ce moment devenu la réalité. La raison a été disqualifiée, elle n’a donc plus rien à dire tant qu’elle est sous la domination de la déraison. La raison humaine est impuissante à distinguer l’ampleur critique de la situation et son caractère dévastateur.

La raison doit tout d’abord redevenir un simple outil du jugement, comme la psychologie transmet les sensations et les perceptions. Une telle transformation pourrait renouveler la pensée. La créativité, l’inspiration, l’intuition, les perceptions extra sensorielles, tout cela devrait à nouveau venir nourrir une pensée capable de forger des convictions ouvertes sur une évolution permanente de la conscience et retrouver ainsi le sens du sacré et de l’intériorité qui constitue en soi toute l’historie essentielle de l’hominisation et qui, rappelons-le, n’a rien à voir avec la religion.

Les personnes se plient au discours « officiel », elles se taisent et ne veulent pas s’exposer aux polémiques. Elles sont dans un déficit énorme d’idéal et préfèrent se tourner vers leurs besoins à satisfaire… La fracture entre les très riches et les autres devient sidérale. Une majorité est silencieuse pendant qu’une minorité de combattants assure la lutte pour une « recherche de la vérité », c’est-à-dire pour une recherche de la cohérence et de la liberté légitime des peuples…

Les formations qui sont assurées par le système, sont une simple capacité à reproduire les standards, la connaissance dogmatisée, conditionnée, labellisée, sans poser de questions. De leur côté, les mass medias ne doivent surtout plus rien vérifier : il s’agit aujourd’hui de la priorité de l’audimat et de la vente des news déversées comme un torrent destructeur sur des intelligences anesthésiées… Les recettes de la publicité seules comptent.

Il est évident que « le souci de la vérité » est devenu hors sujet, sans intérêt, face à la construction virtuelle, artificielle de la réalité facilement fracturée en différentes versions qui sont mises ensuite en  compétition selon le public auquel on s’adresse! Une référence à la connaissance d’une « vérité » objective est superflue, inutile, voire elle peut même se transformer en une « perle précieuse qui a été jetée et piétinée par les cochons »!

L’intention des falsificateurs, manipulateurs, est de produire des fausses nouvelles, de la désinformation, de la propagande, avec l’objectif  de les rendre populaires. Le rôle de celui qui dit la vérité est de les repousser par tous les moyens, en soulignant les contradictions internes, les hypothèses qui ne tiennent pas la route, les preuves du contraire, les conflits d’intérêts, les a priori, la mauvaise foi, les parti pris, les agendas cachés, les pratiques de corruption… Il est clair que tous ceux qui manifesteront un désaccord argumenté, seront qualifiés de théoriciens du complot, parce que l’argumentation du manipulateur n’existe pas vraiment et se trouve d’emblée en déficit. Il est alors plus simple de traiter l’opposant de « complotiste ».

Pendant que les manipulateurs et les faussaires sont chargés d’élaborer des « fakes news », le rôle principal de ceux qui recherchent la vérité est simplement de les détruire. En se référant au 11 septembre, par exemple, les faussaires et manipulateurs disent que « deux tours ont été démolies par Al-Qaeda, dirigée par Oussama Ben Laden et que chaque tour a été percutée à l’aide d’un avion. » La réponse de ceux qui recherchent la vérité est de dire : « faux, le nombre de tours était de trois, pas de deux (les deux tours du WTC et la tour plus éloignée où se trouvait un centre de la CIA qui s’est effondrée, elle aussi, sur le même modèle que les deux autres tours, dans le même temps, sans la possibilité de le faire avec un avion!) Si l’on prend au sérieux les manipulateurs et falsificateurs du discours officiel, on est obligé de dire que ce sont donc 2/3 d’avion qui ont détruit chaque tour! A chacun d’en tirer la conclusion logique qui s’impose dans ce cas de figure!

Enfin, il est certainement difficile de continuer à vivre normalement lorsque ceux qui nous ont dressés à respecter l’innocence intrinsèque du Pouvoir, nous mentent continuellement sur des questions essentielles et nous obligent à dire qu’une réalité aussi manifestement fausse doit être considérée comme la « vérité ». Nous savons tous que la « vérité » finit toujours par se savoir vraiment, alors que les jours du mensonge sont inévitablement comptés.

La raison humaine est prise de folie, sous l’emprise de la déraison et c’est cette folie qui conduit l’Occident déjà dans sa chute vertigineuse et son effondrement irréversible, puisqu’il a choisi délibérément le mensonge comme vêtement préféré pour habiller sa civilisation de répression!

Jean-Yves Jézéquel



Jean-Yves Jézéquel est né en 1952, dans les Côtes d'Armor. Il est saisi très tôt par une recherche assidue de l'intériorité après des études de philosophie et de théologie à l'université de Fribourg (Suisse) et son ordination sacerdotale et aux responsabilités dans un ordre religieux contemplatif de l'Église catholique, son parcours le conduit à la dissidence avec l'Église catholique et à un éveil de conscience. Il s'engage alors dans des études de psychologie clinique et devient psychanalyste, psycho oncologue et thérapeute en techniques émotionnelles d'introspection analytique.





jeudi 13 septembre 2018

Nous voulons des coquelicots (Appel)


Nous voulons des coquelicots
... Et des bleuets!!!
Des abeilles frémissantes de pollens
des milliers d'oiseaux bleus dans le ciel
Nous voulons guérir la terre
de toutes les saloperies industrielles
Nous voulons ni plus ni moins
que l'éden soit à notre portée
même s'il réside dans une tasse de thé
sans produits chimiques
Nous voulons davantage d'amour
de la poésie en première page de nos journaux
Nous voulons qu'on nous fiche la paix
et nous nous battrons à mains nues
pour tous les enfants
qui ne sont pas encore nés
voient fleurir de vastes champs
de bleuets et de coquelicots.


André Chenet



Pour rejoindre la Résistance (Pétition relayée par l'équipe de Reporterre): https://nousvoulonsdescoquelicots.org/

FAITES CIRCULER, nom de dieu!!!

Ce mercredi 12 septembre, un « groupe de bénévoles sans argent » lance un « immense » Appel à la résistance pour l’interdiction de tous les pesticides. Ses auteurs demandent personnellement aux « amis de Reporterre » de le relayer.

L’association Nous voulons des coquelicots est « un groupe de bénévoles sans argent, composé d’une quinzaine de personnes, parmi lesquelles une directrice de crèche (retraitée), des décorateurs, une étudiante, une céramiste, deux paysans, une enseignante, une psychanalyste, des membres d’ONG, deux journalistes ». Elle est présidée par Fabrice Nicolino.

Lien: https://reporterre.net/Nous-voulons-des-coquelicots





mardi 11 septembre 2018

Idlib, la bataille glorieuse de la Syrie libre


L'originalité de la guerre contre la Syrie est d'avoir certes été déclarée par des États (les « Amis de la Syrie »), mais d'avoir en pratique été conduite presque exclusivement par des armées non-étatiques, les jihadistes.
Durant les sept années de cette guerre, plus de 250 000 combattants sont arrivés de l'étranger pour se battre contre la République arabe syrienne. Il s'agissait certes de chair à canon, de gens souvent insuffisamment formés, mais durant les quatre premières années, ces soldats étaient mieux armés que n'était l'armée arabe syrienne. Le plus important trafic d'armes de l'histoire a été organisé pour les approvisionner en matériels de guerre.
Lee Occidentaux n'avaient jamais eu recours à des mercenaires à cette échelle depuis la Renaissance européenne.
Il est donc absurde de parler de « révolution qui a mal tourné ».”
Thierry Meyssan, extrait de “Sortir de la guerre contre la Syrie




La libération d’Idlib des mains des terroristes soutenus par les Etats-Unis a maintenant commencé. Après des semaines de préparation, sur les fronts tactique, stratégique, guerre de l’information et diplomatique, les forces aériennes russes et syriennes ont effectué leurs premières sorties, avec des bombardiers et des avions d’assaut attaquant des positions de terroristes entre Hama et Idlib. Jusqu’à présent, plus de 70 frappes aériennes, rien que pour ces dernières heures, ont été enregistrées au-dessus de plusieurs sites djihadistes dans le nord-ouest de la Syrie.
Auparavant, le gouvernement syrien avait confirmé que les forces aériennes russes et syriennes avaient lancé avec succès plus de 100 frappes aériennes depuis hier, affaiblissant des cibles périphériques et rendant impossible toute possibilité de percée, contre-attaque ou autre manœuvre de la part des terroristes.
Il est prévu que, à moins d’une contre-attaque majeure des États-Unis visant à protéger leurs propres actifs, les forces syriennes et russes bombarderont lourdement des cibles spécifiques toute la nuit jusqu’au petit matin du 9 septembre.



Ceux qui ont facilité l’entrée de combattants terroristes étrangers dans mon pays, en particulier le gouvernement turc, ont encore une chance de les faire sortir de la province d’Idlib
Bachar al-Jafaari, délégué permanent de la Syrie auprès des Nations Unies


L'issue des guerres est difficile à prévoir. Sous le soleil blanc, la vaste plaine située sous le champ de bataille d' Idlib rôtit en silence - sans parler de la batterie d'artillerie syrienne de quatre canons de 130 mm déployée sur les hauteurs du mont Akrad et pointée sur les champs torrides et les villages déserts occupés par les islamistes à l'est. Dans les oueds humides qui rejoignent la rivière en contrebas, des troupeaux de vaches noires et blanches s'abritent sous les arbres. Près de la route principale, des soldats syriens se reposent sous les buissons. Il y a là plusieurs tanks T-72, dont les caisses sont enterrées et recouvertes de branches.

Alors ça y est, me dis-je en roulant vers la ville de Jisr al-Chougour, au nord ? Elle est toujours aux mains d' Al Nosra, et les nombreux panneaux de signalisation m'indiquent qu'elle n'est plus qu'à 17 km - on s'habitue aux guerres et au fait que les panneaux signalent des endroits qui se trouvent de l'autre côté des lignes de front, mais on a du mal à croire que ce paysage ancestral avec ses vieilles maisons de pierre et son canyon verdoyant de l'Oronte puisse devenir le site de la dernière bataille de la guerre syrienne.
Les Syriens vont-ils surgir en masse du bassin de l'Oronte - l'Oronte de Strabon* et Dionysos, Nahr-el-'Assi (le fleuve rebelle) en arabe - et mettre à sac la province d'Idlib qui est depuis longtemps la poubelle des ennemis de la Syrie, les combattants d'Al Nosra et de l'EI et autres djihadistes qui ont refusé de se rendre quand ils ont été évacués des grandes villes syriennes ?
Quelques heures avant mon arrivée, les islamistes ont envoyé, au-dessus des lignes syriennes, un drone de couleur argentée qui a été abattu. Al Nosra avait écrit « Si vous recevez ce message, attendez-vous au pire » sur l'aile du drone et le message était signé « Tariq bin Ziad d'Andalousie ». Il avait trois petites fusées attachées aux ailes. Tariq bin Ziad est le nom de ce conquérant omeyyade du 8ème siècle de l'Andalousie espagnole. Oui, l'histoire est omniprésente ici.
Mais revenons au présent. Allons-nous assister, dans cette immense tragédie, à un remake de "Berlin 45" ? A des pertes humaines "sans précédent" comme le craint l'ONU ? Au "massacre" que craint  Erdogan ? A une attaque "dévastatrice" d'Idlib comme le gronde Trump ? À la percée finale de "l'abcès terroriste" dont parle Sergueï Lavrov - reprenant le langage utilisé par Israël à propos du Hamas à Gaza ? Lavrov est devenu un expert en « terrorisme » à force de progresser vers cet Armageddon-ci** - en supposant toujours qu'Armageddon arrive vraiment.
…/...

Notes:
* Selon Strabon, le nom définitif d'Oronte lui aurait été attribué en souvenir d'un constructeur de pont.
** Armageddon, un petit mont en Galilée dans la région nord de l'État d'Israël, terme biblique mentionné dans le Nouveau Testament, est le lieu symbolique du combat final entre le Bien et le Mal.




IDLIB : UNE SCHIZOPHRENIE OCCIDENTALE…



Par Richard Labévière

Idlib, cinq lettres qui résonnent à la fois comme l’espoir, le scandale et une nouvelle manifestation du mal récurrent de l’Occident. L’espoir d’une fin prochaine de la guerre civilo-globale de Syrie ; le scandale de jihadistes armés occupant la dernière région d’un pays souverain avec le soutien actif des Occidentaux, des pays du Golfe et d’Israël ; le mal de l’Occident : une schizophrénie récurrente consistant à aider des terroristes, de même filiation que ceux venus tuer nos enfants dans les rues de Paris, Berlin, Londres et de bien d’autres localités d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. 

A l’ouest d’Alep – au nord-ouest de la Syrie – Idlib est la capitale du gouvernorat du même nom, à moins d’une centaine de kilomètres de la frontière turque. La majorité des habitants d’Idlib travaillaient dans les industries voisines d’Alep et dans l’agriculture. Très fertiles, les terres de la province – 6000 km2 – produisaient en abondance des céréales, du coton, des olives, des figues, du raisin, des tomates et du sésame. La région abrite les vestiges de plusieurs cités antiques dont celle d’Ebla – Tall Mardikh -, site exceptionnel de recherches archéologiques où furent découvertes des tables d’argile couvertes de caractères araméens, la langue du Christ.

Depuis l’automne 2012, la ville est envahie par plusieurs groupes terroristes de la coalition Jaïch al-Fatah (l’Armée de la conquête) regroupant principalement Jabhat al-Nosra (la Qaïda en Syrie), Ahrar al-Cham, Faylaq al-Cham et d’autres factions de jihadistes armés, dont celles de l’organisation « Etat islamique »/Dae’ch. La ville d’Idlib abritait 3000 Chrétiens. Risquant de devoir se convertir à l’Islam sunnite, la majorité d’entre eux a dû fuir… vers le sud en direction de Homs, Hama et Damas ou vers le Liban voisin.

En janvier 2018, l’armée gouvernementale syrienne a pu libérer une petite partie du gouvernorat d’Idlib et encercler l’enclave jihadiste, un tiers étant contrôlé par Dae’ch, les deux autres tiers par une coalition regroupée autour de Jabhat al-Nosra/Al-Qaïda. Depuis le début de l’été, ces groupes criminels sont assiégés, utilisant comme bouclier humain une partie de la population civile qui se monterait à trois millions de personnes. Selon d’autres estimations non stabilisées, la poche d’Idlib servirait aujourd’hui de refuge à 25, voire 30 000 jihadistes armés, dont une bonne partie d’étrangers (3000 Ouïghours avec leurs familles, plusieurs milliers de mercenaires des contingents en provenance de différentes régions du Caucase, quelques centaines d’activistes maghrébins, européens et asiatiques.

UNE MÊME MACHINERIE

Pourquoi ces gens se retrouvent-ils aujourd’hui concentrés dans la poche d’Idlib ? Durant la libération d’Alep en décembre 2016, puis ultérieurement avec celles de Deir ez-Zor, de la Ghouta et de Deraa, les autorités syriennes et leurs alliés russes ont, chaque fois, négocié une amnistie au bénéfice des groupes ayant accepté de rendre les armes ; les irréductibles choisissant la possibilité de s’exfiltrer à destination de la région d’Idlib. Ainsi et de fait, Idlib et sa province sont devenues le déversoir, sinon le sanctuaire de toutes les factions terroristes refusant d’accepter les progrès continus de la reconquête du « territoire national » par son « armée nationale », aidée de ses alliés russes, iraniens et du Hezbollah libanais.

A chacune des étapes de cette reconquête, les pays occidentaux – au premier rang desquels les Etats-Unis – ont annoncé, de manière métronomique, l’imminence d’attaques chimiques commanditées par le seul « régime de Bachar al-Assad », selon la terminologie des chancelleries et de la presse occidentales. A chaque fois a été enclenchée la même machinerie et ses mêmes rhétoriques alarmistes : celle du siège médiéval (Alep assiégée, encerclée, étouffée, coupée du monde, etc.) ; celle du « bain de sang » et de la martyrologie (Alep-Martyr, Deraa-martyr, la Ghouta-martyr, etc.) ; celle de la catastrophe humanitaire (sans précédent) et celle de l’usage d’armes chimiques, tandis que les Etats-Unis font obstruction – depuis 2002 quand cela ne les arrange pas- au déploiement des experts indépendants de l’OIAC (Organisation internationale de l’interdiction des armes chimiques – agence des Nations unies basée à La Haye aux Pays-Bas). 

L’ultime discours de « la ligne rouge » devait permettre d’effectuer des bombardements, pudiquement appelés « frappes » – en dehors de tout cadrage des Nations unies – comme ce fut le cas en avril 2018 ; « frappes chirurgicales » bien-sûr qui, officiellement, ne firent aucune victime. Ultérieurement, différentes enquêtes indépendantes de provenances diverses (Nations unies, services de renseignement, ONGs, etc.) devaient conclure qu’aucune preuve ne permettait d’attribuer ces attaques chimiques au « régime de Bachar al-Assad, alors qu’il était avéré que la « rébellion » en faisait un usage régulier. 

Il y a trois semaines, le conseiller américain à la sécurité nationale – John Bolton – remettait le couvert affirmant que des attaques chimiques se préparaient à Idlib et qu’il fallait ainsi s’attendre à de nouvelles « frappes occidentales » sur la Syrie… Quelques jours après, appliquant la « diplomatie du perroquet » – selon l’expression de Guillaume Berlat – le chef de la diplomatie française Jean-Yves le Drian proférait les mêmes menaces, mot pour mot. L’ironie de l’histoire est que c’est le même John Bolton – faucon parmi les faucons – qui en 2002 obtenait la tête du premier Directeur général de l’OIAC – le diplomate brésilien José Bustani -, ce dernier ayant eu l’impertinence de proposer le déploiement de ses inspecteurs en Irak afin de chercher les fameuses armes de destruction massive qu’on ne trouva jamais, oh grand jamais ! 

Jean-Claude Mallet, l’inoxydable conseiller de Jean-Yves le Drian, surnommé par ses collègues le « Bolton français » cultive le même mépris pour l’OIAC, affirmant parait il à ses proches – comme Jérôme Bonnafont le patron d’ANMO (la Direction « Afrique du Nord/Moyen-Orient » du Quai d’Orsay) – qu’il « préférait voir Dae’ch au pouvoir à Damas, plutôt que Bachar al-Assad ! » Une telle clairvoyance diplomatique ne s’invente pas…

DEUX REUNIONS DEDIEES

Dans un tel contexte de provocation, le chef de la diplomatie syrienne – Walid Mouallem – a déclaré le 30 août dernier que « le gouvernement était résolu à libérer la totalité du territoire syrien ». Le 4 septembre, le Kremlin annonçait que l’armée syrienne s’apprêtait « à régler le problème du terrorisme » à Idlib. Depuis, les États-Unis multiplient les déclarations pour s’opposer à toute offensive contre les groupes terroristes retranchés à Idlib, tout en affirmant leur volonté de continuer à lutter contre le terrorisme ! Allez comprendre… ou plutôt cherchez l’erreur ! L’ambassadeur américain à l’ONU, Nikki Haley, réitérait la volonté du président Donald Trump : avertir le gouvernement syrien de ne pas reprendre la dernière partie du territoire syrien contrôlé par les jihadistes. 

Il y a quelques jours, David Ignatius – journaliste au Washington Post – citait un haut responsable de l’administration américaine, expliquant qu’il « fallait multiplier les initiatives pour résister à une attaque d’Idlib », ajoutant qu’« en ce moment, notre travail consiste à aider à créer des bourbiers (pour la Russie et le gouvernement syrien) jusqu’à ce que nous obtenions ce que nous voulons ». Les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux sont particulièrement engagés dans trois de ces bourbiers : la Palestine, la guerre du Yémen et la dernière invention d’un « printemps arabe » en Irak pour essayer d’amener ce pays – majoritairement chi’ite – à s’opposer à l’Iran. Nous y reviendrons.

Toujours est-il que les présidents turc, russe et iranien se sont réunis vendredi à Téhéran pour décider de la marche à suivre. Ils ont acté « une stabilisation par étapes », laissant la porte ouverte à la négociation avec les insurgés. La Russie et l’Iran se sont prononcés clairement pour une opération militaire visant à neutraliser les derniers groupes jihadistes pour « libérer la dernière portion du territoire national syrien d’une occupation terroriste soutenue par des puissances étrangères ».

Si la Turquie partage la même volonté d’éradiquer la Qaïda de l’ensemble de la région, il n’en va pas de même pour les groupes terroristes dits « modérés » qu’elle soutient et garde comme un fer au feu afin de continuer à faire pression sur Damas pour l’empêcher de concéder aux Kurdes une entité autonome à ses frontières. Ankara craint – par-dessus tout – que le nord de la Syrie ne serve de base de repli aux activités du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré en Turquie comme une organisation terroriste). Plusieurs observateurs attentifs de ce sommet ont pu constater un nouveau rapprochement d’Ankara et de Moscou au détriment d’une relation turco-américaine de plus en plus détériorée. 

L’ONU, qui réunissait aussi ce même vendredi le Conseil de sécurité sur la question d’Idlib, a de son côté appelé cette semaine les différents acteurs à « éviter un bain de sang ». Washington, Londres et Paris ont renouvelé leurs menaces de recourir à la force si « l’armée syrienne employait à nouveau l’arme chimique contre sa population, comme ce fut le cas à la Ghouta orientale au printemps dernier ». Dans les couloirs du Conseil de sécurité, l’ambassadeur russe Vassili Nebenzia s’est un peu lâché : « nous avons la forte impression que nos partenaires occidentaux enflamment l’hystérie autour d’Idlib et cherchent ensemble à ne pas autoriser la chute de la dernière importante enclave terroriste en Syrie ».

Refusant d’admettre sa défaite militaire sur le terrain – alors que son objectif , faut il le rappeler, était bien la partition de la Syrie à l’image de ce que les interventions occidentales ont fait en Irak et en Libye -, la Coalition (Etats-Unis, France, Grande Bretagne, pays du Golfe et Israël) a clairement perdu la bataille sans toutefois renoncer à poursuivre la guerre… L’extension de la guerre de Syrie s’opère dans trois directions, autant d’anciens et de nouveaux « bourbiers », selon la terminologie du Washington Post

TROIS « BOURBIERS » FABRIQUES

« La guerre est un caméléon », selon Carl von Clausewitz, et dans le contexte de la biodiversité politique des Proche et Moyen-Orient, la résurgence continuelle du conflit israélo-palestinien est un invariant depuis 1948. Violant régulièrement l’espace aérien libanais, la chasse israélienne effectue aussi de nombreux bombardements en Syrie, ciblant officiellement des objectifs « iraniens et du Hezbollah libanais ». Ces éléments de langage sont assez curieux, sinon parfaitement contradictoires puisque qu’aucune unité iranienne, ni le Hezbollah ne sont engagés de manière compacte, leurs soldats étant intégrés à des unités de l’armée régulière syrienne. Et les services de renseignement israéliens – ayant accumulé des échecs notoires pendant et depuis la dernière guerre menée contre le Liban (été 2006) – « ne sont pas en mesure de localiser avec précision les soldats iraniens, comme ceux du Hezbollah engagés dans les différents théâtres syriens », explique un officier européen de renseignement en poste en Jordanie.

Il n’empêche que l’armée israélienne fournit armes et logistique aux terroristes de Jabhat al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie), qui opèrent sur le plateau du Golan. Au nom de l’action humanitaire, les terroristes blessés sont exfiltrés par des « ONGs israéliennes » pour être soignés dans des hôpitaux des colonies voisines. Tel-Aviv craint que la reconquête de la « totalité du territoire national » par l’armée syrienne ne remette en cause – à terme – sa présence sur le territoire du plateau du Golan, occupé et annexé depuis juin 1967. Benjamin Netanyahou profite de cette confusion guerrière pour imposer son « Etat juif » et l’instauration d’un régime d’Apartheid en Israël, tout en continuant la poursuite de déportations massives des populations palestiniennes de Jérusalem-Est et de Cisjordanie.

Le deuxième « bourbier » concerne l’intensification de la guerre du Yémen, qui depuis 2015 consiste à amplifier une confrontation qui opposerait la minorité chi’ite houthi – supposément soutenue par l’Iran – aux forces gouvernementales appuyées par l’Arabie saoudite et le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Au Yémen, la différenciation Sunnites/Chi’ites n’a jamais été réellement pertinente, la logique des affrontements relevant davantage d’une cassure régionale opposant les confédérations tribales du nord à celles du sud. Washington et Riyad ont délibérément transformé les différends yémenites Nord-Sud en opposition interne à l’Islam, en une « fitna » entre Sunnites et Chi’ites. En fait, il s’agit surtout d’une extension, d’un glissement de la guerre civilo-globale de Syrie vers le sud, opposant en grande partie les mêmes acteurs – non seulement dans le sud de la péninsule arabique, mais aussi sur les eaux entre les détroits d’Ormuz, de Bab-el-mandeb et la mer Rouge.
Avec l’aide de la France, les Emirats arabes unis (EAU) opèrent un mouvement naval « d’enveloppement » de la péninsule arabique qui s’effectue à partir du détroit d’Ormuz, s’appuyant d’abord sur l’installation d’une importante base sur l’île yéménite de Socotra, transformée en porte-avions. Le nord de la Somalie constitue la deuxième étape de ce déploiement naval avec une implantation spectaculaire sur les docks de Berbera, l’un des rares ports en eau profonde de la Corne de l’Afrique. Une installation secondaire se poursuit dans le port de Bossasso. 

La troisième étape de ce déploiement maritime s’opère en Erythrée, dans le port d’Assab, au sud du pays sur la côte occidentale de la mer Rouge. L’installation émirienne a débuté en avril 2015, en échange de la modernisation de l’aéroport international d’Asmara, mais aussi d’une aide financière et pétrolière au gouvernement érythréen. L’ensemble du dispositif naval émirien est géré directement par le ministère de la Défense à Abou Dhabi. Les tâches de coordination opérationnelle sont effectuées par un état-major interarmées installé dans l’archipel des Hanish, à mi-chemin entre les côtes africaines et arabiques, entre le Yémen et l’Erythrée. 

Entre mer Rouge et détroit d’Ormuz, ce déploiement naval inédit s’explique – bien-sûr – par les bras de fer engagés contre l’Iran et le Qatar, mais aussi en raison d’une guerre portuaire régionale plus ancienne et plus profonde, l’obsession d’Abou Dhabi étant d’assurer un avenir hégémonique sans partage de Dubaï, la « Citée entrepôt »1.

Le dernier bourbier, le plus récent, vise à réactiver la dynamique d’éclatement et de polarisation communautaire en Irak. Vendredi dernier, des centaines de manifestants ont mis le feu au consulat iranien de Bassora où neuf manifestants ont été tués. Le couvre-feu a été instauré pour tenter de contenir un mouvement social « anti-corruption ». Selon un diplomate européen en poste à Bagdad, « les services américains ne sont pas étrangers à cette flambée de violence qui a ciblé des groupes armés chi’ites proches de l’Iran et les locaux du consulat d’Iran. Les américains cherchent à provoquer une espèce de printemps arabe pour imposer un pouvoir anti-iranien à Bagdad, incarné par leur homme : le premier ministre sortant Haïdar al-Abadi »- qui semble très fragilisé.

Cette nouvelle crise intervient à un moment de paralysie politique à Bagdad. Le Parlement élu en mai dernier ne parvient toujours pas à s’accorder sur le choix de son président et les tractations se poursuivent pour trouver une coalition à même de former un gouvernement. Déchiré par des années de violences depuis l’invasion anglo-américaine de 2003, l’Irak se remet d’une longue guerre contre Dae’ch. Malgré d’importantes recettes pétrolières (7,7 milliards de dollars en août), le pays connaît toujours un fort chômage et des pénuries répétitives d’eau et d’électricité. « En termes de « bourbier », les services américains en connaissent un rayon et ne vont certainement pas en rester en si bon chemin afin de se venger de l’affront de la défaite américaine – et plus largement occidentale – en Syrie, un deuxième Vietnam dit-on au Pentagone », conclut le diplomate européen.

UN DESASTRE FRANÇAIS

Dernièrement sur les ondes de France Inter, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian a dit au sujet de la question d’Idlib que « Bachar al-Assad a gagné la guerre. Il faut le constater, mais… il n’a pas gagné la paix ». Plutôt que de se réjouir de la fin prochaine d’une guerre hélas très meurtrière, le ministre a, une nouvelle fois, succombé à la « diplomatie du perroquet » sans esquisser le moindre mea culpa pour notre politique étrangère, véritable désastre depuis la décision prise par son prédécesseur Alain Juppé de fermer l’ambassade de France à Damas en mars 2012.
A la suite de cette décision incompréhensible et lourde de conséquences – s’il fallait fermer les ambassades de France dans tous les pays avec lesquels nous avons quelques différends, on finirait par ne plus parler qu’avec la Confédération helvétique ou la Papouasie extérieure, et encore… – s’est imposée une série d’affirmations proprement idéologiques : Bachar est le seul responsable des centaines de milliers de morts de la guerre civile mais aussi régionale ; Bachar tue son peuple (avec des armes chimiques) ; Bachar est le seul dictateur de la région (sous entendu, l’Arabie saoudite et les autres pays sunnites de la région sont autant de démocratie-témoins..) ; Bachar doit partir, etc. Et Laurent Fabius franchissait plusieurs fois le mur du son de l’incompétence diplomatique, voire de l’obscénité, en affirmant notamment que « les p’tits gars de Nosra font du bon travail » ou que « Bachar n’a pas le droit d’être sur terre… »

Pour l’instant, trois raisons essentielles expliquent partiellement ce désastre français : 1) avec le chiraquisme finissant (dans les eaux du G-8 d’Evian en juin 2003), une école néo-conservatrice française (surgeon de sa maison-mère américaine) a fait main-basse sur le Quai d’Orsay, une partie du ministère de la Défense et de l’Elysée. Hormis un alignement inconditionnel sur la politique étrangère américaine, cette secte (appelée aussi La Meute) nourrit une admiration tout aussi inconditionnelle de la politique israélienne et une haine liquide de l’Iran ; 2) la multiplication de substantielles ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Koweït, l’Egypte et d’autres, obligent à quelques contorsions sélectives en matière de défense des droits de l’homme ; 3) une ignorance crasse de l’histoire, de la géographie et de l’anthropologie des Proche et Moyen-Orient gagne du terrain chez nos élites politico-administratives alors qu’il n’y a pas si longtemps encore l’école orientale du Quai tenait le haut du pavé…

Malgré plusieurs répressions coloniales extrêmement brutales durant le Mandat, malgré la donation du Sandjak d’Alexandrette de la Syrie du mandat à la Turquie, malgré le transfert de la technologie nucléaire à Israël et bien d’autres facéties tout aussi lamentables, la France éternelle conservait néanmoins en Syrie une très bonne image, une certaine estime, sinon une estime certaine. Depuis trente ans, l’auteur de ces lignes y constatait un « désir de France » intact et polymorphe. De Victor Hugo au général de Gaulle en passant par la blanquette de veau et la diversité de ses terroirs, la belle France était considérée comme un pays occidental atypique – très à part – car porteur de cette troisième voix/voie gaullienne qui fait tant horreur aux néo-cons et autres mondialistes hystériques, arrogants et destructeurs.

Quelques secondes de rêve : si la France était restée (par le biais de son ambassade à Damas et de ses excellents connaisseurs de la Syrie aujourd’hui montrés du doigt, censurés, voire « criminalisés ») en position d’observateur, comme a su le faire l’Allemagne et d’autres pays européens ; si la France était restée fidèle à sa troisième voie proche-orientale historique, elle serait aujourd’hui au centre du jeu, à armes égales avec la Russie et l’Iran. Elle serait en position de médiatrice, pièce maîtresse de la reconstruction politique et économique à venir. 

Au lieu de cela – et aux antipodes de ses intérêts vitaux – elle s’est mise délibérément hors-jeu, hors des processus d’Astana et de Sotchi (et pas seulement par russophobie délirante), n’occupant plus qu’un strapontin dans la négociation de Genève, essayant laborieusement de revenir par le biais de l’action humanitaire et du retour des réfugiés. Hormis les erreurs précédemment soulignées, comment les responsables de notre pays ont-ils pu se tirer dans le pied à ce point ?

AU BOULOT ! 

Parce qu’il ne faut plus nous raconter d’histoires et revenir au réel – plusieurs hauts responsables syriens nous l’ont dernièrement confirmé -, la France sera le dernier des pays auxquels fera appel la nouvelle Syrie. Et, les poules auront des dents avant de voir une société française se réinstaller en Syrie. Les Syriens préféreront se réconcilier avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne, voire avec le diable avant de pardonner à la France éternelle ses partis pris idéologiques et ses leçons pseudo-morales ! Les Syriens feront affaire avec n’importe quelle entreprise européenne de Malte, d’Andorre, du Portugal ou de Papouasie extérieure (encore elle) avant de songer à fabriquer, commercer et penser français …

Les historiens à venir nous expliqueront – un jour peut-être – comment un tel désastre français fut possible ; comment le pays de la Révolution de 1789, des soldats de l’An-II , jusqu’à ceux du Conseil national de la Résistance, a-t-il pu aider – en leur livrant des armes – des criminels voulant abolir la laïcité, le droit des femmes et la liberté de cultes et de croyances en Syrie ? Comment notre cher pays a-t-il pu consciemment favoriser l’expansion d’un Islam radical qui a fait tant de victimes en France et dans le monde entier depuis des décennies ? A défaut d’engager une psychanalyse collective, il faudra que les responsables de ce désastre rendent – un jour aussi – des comptes, parce que l’alignement occidental n’explique pas tout, d’autant que d’autres pays européens – répétons-le – ont choisi de ne pas aller aussi loin que la France dans le reniement, sinon la haine de soi ! 

Oui, la question est bien de comprendre cette névrose mortifère dont les psychiatres continuent à interroger les mécanismes. Comme les autres psychoses, la schizophrénie se manifeste par une perte de contact avec la réalité et une anosognosie, c’est-à-dire que la personne qui en souffre n’a pas conscience de sa maladie (en tout cas pendant les périodes aiguës). Cette particularité rend difficile l’acceptation du diagnostic par la personne schizophrène et son adhésion à la thérapie médicamenteuse. 

En définitive et face aux échéances urgentes de la libération à venir d’Idlib et de la reconstruction de la Syrie, notre vieux pays et ses élites ont vraiment du boulot. Il serait temps de s’y mettre sans exclusive, ni excommunications…

Richard Labévière, le 10 septembre 2018

Note:

1 Roland Marchal : Dubaï : le développement d'une cité-entrepôt dans le Golfe. Editions du CNRS/CERI, juin 1997.




dimanche 9 septembre 2018

Malcom X avait raison ...

… en ce qui concerne l'Amérique

Par Chris Hedges






NEW YORK – Malcolm X, contrairement à Martin Luther King Jr. ne croyait pas que l’Amérique avait une conscience. Pour lui, il n’y avait pas de grand malaise entre les nobles idéaux de la nation – qu’il disait être une imposture – et l’incapacité à rendre justice aux Noirs. Peut-être mieux que King, il comprenait les rouages internes de l’empire. Il n’avait aucun espoir que ceux qui dirigeaient l’empire entreraient un jour en contact avec le meilleur d’eux-mêmes afin de construire un pays libéré de l’exploitation et de l’injustice. Il a soutenu qu’à partir de l’arrivée du premier navire négrier jusqu’à l’apparition de notre vaste archipel de prisons et de nos colonies urbaines internes sordides, où les pauvres sont emprisonnés et maltraités, l’empire américain était implacablement hostile à ceux que Frantz Fanon a appelés « les damnés de la terre ». Malcolm savait que cela ne changerait pas tant que l’empire ne serait pas détruit.

« Il est impossible pour le capitalisme de survivre, principalement parce que le système du capitalisme a besoin de sang à sucer », a dit Malcolm. « Le capitalisme était comme un aigle, mais maintenant il est plutôt comme un vautour. Avant, il était assez fort pour aller sucer le sang de n’importe qui, qu’il soit fort ou non. Mais maintenant il est devenu plus lâche, comme le vautour, et il ne peut que sucer le sang des sans défense. Au fur et à mesure que les nations du monde se libèrent, le capitalisme a moins de victimes à sa merci, moins à sucer, et il devient de plus en plus faible. Ce n’est qu’une question de temps, à mon avis, avant qu’il ne s’effondre complètement. »

King a pu remporter une victoire juridique grâce au mouvement des droits civiques, représenté dans le nouveau film Selma. Mais il n’a pas réussi à instaurer la justice économique et à contrecarrer l’appétit rapace de la machine de guerre dont il savait pertinemment qu’elle était responsable des abus de l’empire à l’égard des opprimés dans le pays et à l’étranger. Et 50 ans après l’assassinat de Malcolm X dans la salle de bal Audubon à Harlem par des tueurs à gages de Nation of Islam [organisation politico-religieuse américaine, à l’origine de la plupart des organisations musulmanes actuelles de la communauté afro-américaine, NdT], il est clair que c’était lui qui avait raison, et non pas King. Nous sommes la nation que Malcolm connaissait pour ce qu’elle était. Les êtres humains peuvent être rachetés. Les empires ne le peuvent pas. Notre refus de faire face à la vérité sur l’empire, notre refus de nous dresser contre les multiples crimes et atrocités de l’empire, a entraîné le cauchemar prédit par Malcolm. Et comme l’ère numérique et notre société post-alphabétisée implantent une terrifiante amnésie historique, ces crimes sont effacés aussi rapidement qu’ils sont commis.

« Parfois, j’ai osé rêver… qu’un jour, l’histoire pourrait même dire que ma voix – qui a perturbé la suffisance de l’homme blanc, son arrogance et son autosatisfaction – que ma voix a aidé à sauver l’Amérique d’une catastrophe grave, voire fatale », a écrit Malcolm.

L’intégration des élites de couleur, y compris Barack Obama, aux échelons supérieurs des structures institutionnelles et politiques n’a rien fait pour atténuer la nature prédatrice de l’empire. La politique de l’identité et du genre – on est sur le point de nous vendre une femme présidente sous la forme d’Hillary Clinton – ont favorisé, comme Malcolm l’a compris, la fraude et le vol par Wall Street, l’éviscération de nos libertés civiles, la misère d’une classe inférieure dans laquelle la moitié des enfants de toutes les écoles publiques vivent dans la pauvreté, l’expansion de nos guerres impériales et l’exploitation acharnée et peut-être fatale de l’écosystème. Et tant que nous ne tiendrons pas compte de Malcolm X, tant que nous ne nous attaquerons pas à la vérité sur l’autodestruction qui se trouve au cœur de l’empire, les victimes, dans le pays et à l’étranger, seront de plus en plus nombreuses. Malcolm, comme James Baldwin, a compris que ce n’est qu’en faisant face à la vérité sur ce que nous sommes en tant que membres d’une puissance impériale, que les gens de couleur, avec les Blancs, peuvent être libérés. Cette vérité est amère et douloureuse. Elle exige la reconnaissance de notre aptitude au mal, à l’injustice et à l’exploitation, et elle exige la repentance. Mais nous nous accrochons comme des enfants étourdis aux mensonges que nous nous racontons sur nous-mêmes. Nous refusons de grandir. Et à cause de ces mensonges, perpétrés à travers le spectre culturel et politique, la libération n’a pas eu lieu. L’Empire nous dévore tous.

« Nous sommes contre le mal, contre l’oppression, contre le lynchage », a dit Malcolm. « Vous ne pouvez pas être contre ces choses à moins d’être aussi contre l’oppresseur et contre le lyncheur. Vous ne pouvez pas être anti-esclavagiste et pro-maître d’esclave ; vous ne pouvez pas être anti-crime et pro-criminel. En fait, M. Muhammad enseigne que si la génération actuelle des Blancs étudiait leur propre race à la lumière de la vraie histoire, ils seraient eux-mêmes anti-blancs ».

Malcolm a dit un jour que s’il avait été un Noir de la classe moyenne encouragé à faire des études de droit, plutôt qu’un enfant pauvre dans une maison de détention qui a abandonné l’école à 15 ans, « je serais probablement aujourd’hui parmi l’élite bourgeoise noire de quelque ville, sirotant des cocktails et me faisant passer pour le porte-parole d’une communauté et leader des masses noires dans la souffrance, alors que mon principal souci serait de ramasser quelques miettes supplémentaires dans les réceptions des blancs hypocrites auprès de qui ils “quémandent de s’intégrer” ». La famille de Malcolm, pauvre et en difficulté, a été brutalement déchirée par les organismes d’État selon un modèle qui demeure inchangé. Les tribunaux, les écoles inférieures aux normes, les appartements remplis de cafards, la peur, l’humiliation, le désespoir, la pauvreté, les banquiers avides, les employeurs abusifs, la police, les prisons et les agents de probation ont fait leur travail comme ils le font aujourd’hui. Malcolm voyait l’intégration raciale comme un jeu politiquement stérile, joué par une classe moyenne noire soucieuse de vendre son âme comme auxiliaire de l’empire et du capitalisme. « L’homme qui jette des vers dans la rivière », dit Malcolm, « n’est pas nécessairement un ami des poissons. Tous les poissons qui le prennent pour un ami, qui pensent que le ver n’a pas d’hameçon, finissent généralement dans la poêle à frire ». Il s’est référé aux batailles apocalyptiques dans le livre de l’Apocalypse où les persécutés se révoltent contre les méchants.

« Martin [Luther King Jr.] n’a pas le feu révolutionnaire que Malcolm a eu jusqu’à la toute fin de sa vie », dit Cornel West dans son livre coécrit avec Christa Buschendorf, Black Prophetic Fire [Le feu prophétique noir, NdT]. « Et par feu révolutionnaire, je veux dire comprendre le système dans lequel nous vivons, le système capitaliste, les tentacules impériaux, l’empire américain, le mépris de la vie, la volonté de violer le droit, qu’il s’agisse du droit international ou du droit intérieur. Malcolm l’a compris très tôt, et ceci a frappé Martin si fort qu’il est devenu un révolutionnaire à sa propre manière morale plus tard dans sa courte vie, alors que Malcolm a eu le feu révolutionnaire très tôt dans sa vie ».

Il y a trois grands livres sur Malcolm X : The Autobiography of Malcolm X : As told to Alex Haley [traduit sous le titre « l’autobiographie de Malcom X », NdT], The Death and Life of Malcolm X [Vie et mort de Malcolm X, NdT], de Peter Goldman, et Martin & Malcolm & America : A Dream or a Nightmare [Martin et Malcolm et l’Amérique: rêve ou cauchemar, NdT] par James H. Cone.

Vendredi, j’ai rencontré Goldman – qui, en tant que journaliste pour un journal de Saint-Louis et plus tard pour Newsweek, connaissait et couvrait Malcolm – dans un café de New York. Goldman faisait partie d’un petit cercle de reporters blancs que Malcolm respectait, y compris Charles Silberman de Fortune et M.S. « Mike » Handler du New York Times, dont Malcolm a dit un jour qu’il n’avait « aucun des préjugés ou des sentiments habituels à l’égard des Noirs »
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Goldman et son épouse, Helen Dudar, qui était également reporter, ont rencontré Malcolm pour la première fois en 1962 au Shabazz Frosti Kreem, une cantine musulmane noire dans le ghetto nord de Saint-Louis. Lors de cette réunion, Malcolm a versé de la crème dans son café. « Le café est la seule chose que j’aimais mélangée », commenta-t-il. Il a continué : « Le Noir moyen ne laisse même pas un autre Noir savoir ce qu’il pense, il se méfie tellement. C’est un acrobate. Il devait l’être pour survivre dans cette civilisation. Mais en tant que musulman, je suis d’abord noir – mes sympathies sont noires, mon allégeance est noire, tous mes objectifs sont noirs. En tant que musulman, cela ne m’intéresse pas d’être américain, parce que l’Amérique ne s’est jamais intéressée à moi. »

Il l’a dit à Goldman et Dudar : « Nous n’avons pas de haine. L’homme blanc a un complexe de culpabilité – il sait qu’il a mal agi. Il sait que s’il avait subi de notre part ce que nous avons subi de la sienne, il nous détesterait ». Quand Goldman a dit à Malcolm qu’il croyait en une société unique dans laquelle la race n’avait pas d’importance, Malcolm a dit sèchement: « Vous fantasmez. Vous devez tenir compte des faits. »

Goldman se souvient : « Il était le messager qui nous apportait les mauvaises nouvelles, et personne ne voulait l’entendre ». Malgré les « mauvaises nouvelles » de cette première rencontre, Goldman a continué à avoir plusieurs autres entrevues avec lui, entrevues qui ont souvent duré deux ou trois heures. L’écrivain attribue maintenant à Malcolm le mérite de sa « rééducation ».

Goldman a été frappé dès le début par la courtoisie sans faille de Malcolm, son sourire éblouissant, sa probité morale, son courage et, étonnamment, sa douceur. Goldman mentionne le jour où le psychologue et écrivain Kenneth B. Clark et son épouse ont escorté un groupe d’élèves du secondaire, la plupart blancs, pour rencontrer Malcolm. Quand ils sont arrivés ils l’ont trouvé entouré de journalistes. Mme Clark, estimant que la rencontre avec les journalistes était probablement plus importante, a dit à Malcolm que les adolescents attendraient. « L’important, ce sont ces enfants », a dit Malcolm aux Clark en demandant aux élèves de s’approcher. « Il ne faisait pas de différence entre les enfants blancs et les enfants en général », comme le dit Kenneth Clark dans le livre de Goldman.

James Baldwin a aussi écrit sur la profonde sensibilité de Malcolm. Lui et Malcolm participaient à une émission de radio en 1961 avec un jeune militant des droits civiques qui revenait tout juste du Sud. Baldwin s’est souvenu de Malcolm demandant au jeune homme : « Si tu es un citoyen américain, pourquoi dois-tu te battre pour tes droits en tant que citoyen ? Être citoyen signifie que tu as les droits d’un citoyen. Si tu n’as pas les droits d’un citoyen, alors tu n’es pas un citoyen ». « Ce n’est pas aussi simple que ça », a répondu le jeune homme. « Et pourquoi non ? » a demandé Malcolm.

Baldwin a écrit que pendant l’échange : « Malcolm comprenait ce jeune et lui parlait comme s’il parlait à un jeune frère, et avec la même attention vigilante. Ce qui m’a le plus frappé, c’est qu’il n’essayait pas du tout de faire du prosélytisme auprès du jeune homme : il essayait de le faire réfléchir. … Je n’oublierai jamais Malcolm et ce jeune qui se faisaient face, et l’extraordinaire douceur de Malcolm. Et c’est la vérité sur Malcolm : c’était l’une des personnes les plus gentilles que j’aie jamais rencontrées », a dit Goldman. « Ce qu’il voulait dire par là, c’est que si tu me frappais, je te frapperais en retour. Mais pendant la période où je l’ai connu j’en suis venu à croire que cela signifiait aussi que si tu me respectes, je te respecterai à mon tour ».

Cone développe ce point dans Martin & Malcolm & America :

« Malcolm X est le meilleur remède contre le génocide. Il nous a montré par l’exemple et la prédication prophétique qu’il n’est pas nécessaire de rester dans la boue. Nous pouvons nous réveiller ; nous pouvons nous lever ; et nous pouvons entreprendre cette longue marche vers la liberté. La liberté c’est d’abord et avant tout une reconnaissance intérieure du respect de soi, une connaissance qu’on n’a pas été mis sur cette terre pour n’être personne. L’usage de drogues et le fait de s’entre-tuer sont les pires formes de négation de la personne. Nos ancêtres se sont battus contre vents et marées (esclavage, lynchage et ségrégation), mais ils ne se sont pas autodétruits. Certains sont morts au combat, et d’autres, inspirés par leur exemple, ont continué à se diriger vers la terre promise de la liberté, en chantant “nous ne laisserons personne nous faire faire demi-tour”. Les Afro-Américains peuvent faire de même aujourd’hui. Nous pouvons nous battre pour notre dignité et notre respect de soi. Être fier d’être noir ne signifie pas être contre les blancs, à moins que les blancs ne soient contre le respect de l’humanité des noirs. Malcolm n’était pas contre les Blancs ; il était pour les Noirs et contre leur exploitation. »

Goldman a déploré la perte de voix comme celle de Malcolm, des voix imprégnées d’une compréhension de nos vérités historiques et culturelles et dotées du courage de dire ces vérités en public.

« Nous ne lisons plus », a dit Goldman. « Nous n’apprenons plus. L’histoire est en train de disparaître. Les gens parlent de vivre l’instant présent comme s’il s’agissait d’une vertu. C’est un horrible vice. Entre la twittosphère et le cycle de nouvelles de 24 heures du câble, notre histoire ne cesse de disparaître. L’histoire est quelque chose d’ennuyeux que vous avez dû supporter au lycée et vous en êtes débarrassé. Ensuite, vous allez à l’université et étudiez la finance, la comptabilité, la gestion des affaires ou l’informatique. Il reste fichtrement peu de diplômés en littérature et sciences humaines. Et cela a effacé notre histoire. Le personnage le plus éminent dans les années 60 était, bien sûr, King. Mais ce que l’immense majorité des Américains savent de King, c’est [seulement] qu’il a prononcé un discours dans lequel il a dit “J’ai fait un rêve” et que son nom est attaché à un jour de congé ».

Malcolm, comme King, comprenait le coût d’être prophète. Les deux hommes ont dû faire face quotidiennement à ce coût.

Malcolm, comme l’écrit Goldman, a rencontré le journaliste Claude Lewis peu de temps avant son assassinat le 21 février 1965. Il avait déjà fait l’expérience de plusieurs tentatives d’assassinat.

« C’est une ère d’hypocrisie », a-t-il dit à Lewis. « Quand les Blancs prétendent qu’ils veulent que les Noirs soient libres, et que les Noirs affirment aux Blancs qu’ils croient vraiment que les Blancs veulent qu’ils soient libres, c’est une ère d’hypocrisie, mon frère. Tu me trompes et je te trompe. Tu prétends que tu es mon frère, et je prétends que je crois vraiment que tu crois que tu es mon frère. »

Il a dit à Lewis qu’il n’atteindrait jamais la vieillesse. « Si vous lisez, vous verrez que très peu de gens qui pensent comme moi vivent assez longtemps pour vieillir. Quand je dis par tous les moyens nécessaires, je le pense de tout mon cœur, mon esprit et mon âme. Un homme noir devrait donner sa vie pour être libre, et il devrait aussi être capable, être prêt à prendre la vie de ceux qui veulent prendre la sienne. Quand on pense vraiment comme ça, on ne vit pas longtemps. »

Lewis lui a demandé comment il voulait que l’on se souvienne de lui. « Sincère », a dit Malcolm. « Dans tout ce que j’ai fait ou fais. Même si j’ai fait des erreurs, elles ont été faites avec sincérité. Si j’ai tort, j’ai tort avec sincérité. Je pense que la meilleure chose qu’une personne puisse être c’est sincère. »

« Le prix de la liberté », disait Malcolm peu avant d’être tué, « c’est la mort »
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Source originelle : Truthdig, Chris Hedges, le 02/02/2015

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Source française: Les Crises