dimanche 24 mars 2019

La prophétie d'Alexandre Zinoviev


« Il me semble que dans le système de séparation des pouvoirs, il faudrait ajouter à ses trois composantes traditionnelles, le législatif, l’exécutif et le judiciaire, une quatrième : le pouvoir monétaire. » Alexandre Zinoviv L’occidentisme (1995)


Alexandre Zinoviev, autoportrait

Biographie d’Alexandre Zinoviev : Alexandre Zinoviev est né dans un village de la région de Kostroma (URSS). Ses parents (le père est peintre en bâtiment) emménagent à Moscou. Alexandre qui montre de grandes capacités entre à l’Institut de philosophie, littérature et histoire de Moscou en 1939. Ses activités clandestines de critique de la construction du socialisme lui valent d’être exclu de l’Institut. Arrêté, puis évadé, il vit une année d’errance avant de s’enrôler dans l’Armée Rouge où il finit la Seconde Guerre mondiale comme aviateur et décoré de l’ordre de l’Étoile rouge. Entré à la faculté de philosophie de l’Université d’État de Moscou en 1946, Alexandre Zinoviev obtient en 1951 son diplôme avec mention. En 1954 il soutient une thèse de doctorat sur le thème de la logique dans Le Capital de Karl Marx, puis devient, l’année suivante, collaborateur scientifique de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences d’URSS. Alexandre Zinoviev est nommé professeur et directeur de la chaire de logique de l’Université d’Etat de Moscou en 1960. Il publie de nombreux livres et articles scientifiques de renommée internationale (ses oeuvres majeures ayant toutes été traduites à destination de l’Occident). Souvent invité à des conférences à l’étranger, il décline cependant toutes ces invitations. Après avoir refusé de renvoyer deux enseignants Alexandre Zinoviev est démis de son poste de professeur et de directeur de la chaire de logique. En 1976, pour avoir voulu publier Hauteurs béantes, un recueil de textes ironiques sur la vie en Union soviétique, il se voit proposer par les organes de sécurité le choix entre la prison et l’exil. Avec sa famille, il trouve refuge à Munich où il accomplit diverses tâches scientifiques ou littéraires.Révolté par la participation de la France et de l’Europe occidentale aux opérations de l’OTAN contre la Serbie, Alexandre Zinoviev retourne en Russie en 1999. Dans son article « Quand a vécu Aristote ? », il soutient que les récits et écrits historiques ont toujours été de tout temps détournés, effacés, falsifiés au profit d’un vainqueur.

A. Zinoviev, dissident - Archives EROE, 1982

Quand Alexandre Zinoviev dénonçait la tyrannie mondialiste et le totalitarisme démocratique. Entretien datant de 1999

Avant-propos: Passionnante découverte: Alexandre Zinoviev (1922-2006). Auteur russe qui décrit dans cet entretien sa vision de la réorganisation du monde devenu unipolaire et post-démocratique.

Cet entretien a lieu en 1999! Vous serez surpris de la pertinence de ses réflexions presque 17 ans plus tard. Il y décrit l’évolution de l’Occident libéral vers une démocratie totalitaire.
Comme la domination planétaire est unipolaire (pas de contre-poids), on peut craindre des dérives totalitaires piégeant les peuples qui ne peuvent plus s’appuyer sur une aide venue de l’extérieur. Le détricotage des acquis sociaux est alors inéluctable.
Beaucoup d’idées maîtresses de ce texte rappellent bien des thèmes abordés dans ce site, notamment dans la rubrique « La réorganisation du monde« , « L’Etat transnational et sa bourgeoisie« , « La dissolution des Etats« , « la mondialisation« , etc.
Nous pouvons ajouter à ce constat visionnaire et cinglant de Zinoviev tout l’axe de la technologie, de la robotique et surtout du transhumanisme non abordé dans cet entretien et qui ne manque pas de nous inquiéter dans le cadre de l’ampleur potentielle des dérives attendues.
Liliane Held-Khawam




Dernier entretien en terre d’Occident : juin 1999

Entretien réalisé par Victor Loupan à Munich, en juin 1999, quelques jours avant le retour définitif d’Alexandre Zinoviev en Russie ; extrait de « La grande rupture », aux éditions l’Âge d’Homme.

Victor Loupan : Avec quels sentiments rentrez-vous après un exil aussi long ?

Alexandre Zinoviev : Avec celui d’avoir quitté une puissance respectée, forte, crainte même, et de retrouver un pays vaincu, en ruines. Contrairement à d’autres, je n’aurais jamais quitté l’URSS, si on m’avait laissé le choix. L’émigration a été une vraie punition pour moi.
V. L. : On vous a pourtant reçu à bras ouverts !

A. Z. : C’est vrai. Mais malgré l’accueil triomphal et le succès mondial de mes livres, je me suis toujours senti étranger ici.

V. L. : Depuis la chute du communisme, c’est le système occidental qui est devenu votre principal objet d’étude et de critique. Pourquoi ?

A. Z. : Parce que ce que j’avais dit est arrivé : la chute du communisme s’est transformée en chute de la Russie. La Russie et le communisme étaient devenus une seule et même chose.

V. L. : La lutte contre le communisme aurait donc masqué une volonté d’élimination de la Russie ?

A. Z. : Absolument. La catastrophe russe a été voulue et programmée ici, en Occident. Je le dis, car j’ai été, à une certaine époque, un initié. J’ai lu des documents, participé à des études qui, sous prétexte de combattre une idéologie, préparaient la mort de la Russie. Et cela m’est devenu insupportable au point où je ne peux plus vivre dans le camp de ceux qui détruisent mon pays et mon peuple. L’Occident n’est pas une chose étrangère pour moi, mais c’est une puissance ennemie.
V. L. : Seriez-vous devenu un patriote ?

A. Z. : Le patriotisme, ce n’est pas mon problème. J’ai reçu une éducation internationaliste et je lui reste fidèle. Je ne peux d’ailleurs pas dire si j’aime ou non la Russie et les Russes. Mais j’appartiens à ce peuple et à ce pays. J’en fais partie. Les malheurs actuels de mon peuple sont tels, que je ne peux continuer à les contempler de loin. La brutalité de la mondialisation met en évidence des choses inacceptables.

V. L. : Les dissidents soviétiques parlaient pourtant comme si leur patrie était la démocratie et leur peuple les droits de l’homme. Maintenant que cette manière de voir est dominante en Occident, vous semblez la combattre. N’est-ce pas contradictoire ?

A. Z. : Pendant la guerre froide, la démocratie était une arme dirigée contre le totalitarisme communiste, mais elle avait l’avantage d’exister. On voit d’ailleurs aujourd’hui que l’époque de la guerre froide a été un point culminant de l’histoire de l’Occident. Un bien être sans pareil, de vraies libertés, un extraordinaire progrès social, d’énormes découvertes scientifiques et techniques, tout y était ! Mais, l’Occident se modifiait aussi presqu’imperceptiblement. L’intégration timide des pays développés, commencée alors, constituait en fait les prémices de la mondialisation de l’économie et de la globalisation du pouvoir auxquels nous assistons aujourd’hui. Une intégration peut être généreuse et positive si elle répond, par exemple, au désir légitime des nations-soeurs de s’unir. Mais celle-ci a, dès le départ, été pensée en termes de structures verticales, dominées par un pouvoir supranational. Sans le succès de la contre-révolution russe, il n’aurait pu se lancer dans la mondialisation.

V. L. : Le rôle de Gorbatchev n’a donc pas été positif ?

A. Z. : Je ne pense pas en ces termes-là. Contrairement à l’idée communément admise, le communisme soviétique ne s’est pas effondré pour des raisons internes. Sa chute est la plus grande victoire de l’histoire de l’Occident ! Victoire colossale qui, je le répète, permet l’instauration d’un pouvoir planétaire. Mais la fin du communisme a aussi marqué la fin de la démocratie.
Notre époque n’est pas que post-communiste, elle est aussi post-démocratique.
Nous assistons aujourd’hui à l’instauration du totalitarisme démocratique ou, si vous préférez, de la démocratie totalitaire.
V. L. : N’est-ce pas un peu absurde ?

A. Z. : Pas du tout. La démocratie sous-entend le pluralisme. Et le pluralisme suppose l’opposition d’au moins deux forces plus ou moins égale ; forces qui se combattent et s’influencent en même temps. Il y avait, à l’époque de la guerre froide, une démocratie mondiale, un pluralisme global au sein duquel coexistaient le système capitaliste, le système communiste et même une structure plus vague mais néanmoins vivante, les non-alignés. Le totalitarisme soviétique était sensible aux critiques venant de l’Occident. L’Occident subissait lui aussi l’influence de l’URSS, par l’intermédiaire notamment de ses propres partis communistes. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde dominé par une force unique, par une idéologie unique, par un parti unique mondialiste. La constitution de ce dernier a débuté, elle aussi, à l’époque de la guerre froide, quand des superstructures transnationales ont progressivement commencé à se constituer sous les formes les plus diverses : sociétés commerciales, bancaires, politiques, médiatiques. Malgré leurs différents secteurs d’activités, ces forces étaient unies par leur nature supranationale. Avec la chute du communisme, elles se sont retrouvées aux commandes du monde. Les pays occidentaux sont donc dominateurs, mais aussi dominés, puisqu’ils perdent progressivement leur souveraineté au profit de ce que j’appelle la « suprasociété ». Suprasociété planétaire, constituée d’entreprises commerciales et d’organismes non-commerciaux, dont les zones d’influence dépassent les nations. Les pays occidentaux sont soumis, comme les autres, au contrôle de ces structures supranationales. Or, la souveraineté des nations était, elle aussi, une partie constituante du pluralisme et donc de la démocratie, à l’échelle de la planète. Le pouvoir dominant actuel écrase les états souverains. L’intégration de l’Europe qui se déroule sous nos yeux, provoque elle aussi la disparition du pluralisme au sein de ce nouveau conglomérat, au profit d’un pouvoir supranational.

V. L. : Mais ne pensez-vous pas que la France ou l’Allemagne continuent à être des pays démocratiques ?

A. Z. : Les pays occidentaux ont connu une vraie démocratie à l’époque de la guerre froide. Les partis politiques avaient de vraies divergences idéologiques et des programmes politiques différents. Les organes de presse avaient des différences marquées, eux aussi. Tout cela influençait la vie des gens, contribuait à leur bien-être. C’est bien fini. Parce que le capitalisme démocratique et prospère, celui des lois sociales et des garanties d’emploi devait beaucoup à l’épouvantail communiste. L’attaque massive contre les droits sociaux à l’Ouest a commencé avec la chute du communisme à l’Est. Aujourd’hui, les socialistes au pouvoir dans la plupart des pays d’Europe, mènent une politique de démantèlement social qui détruit tout ce qu’il y avait de socialiste justement dans les pays capitalistes.
Il n’existe plus, en Occident, de force politique capable de défendre les humbles. 
L’existence des partis politiques est purement formelle. Leurs différences s’estompent chaque jour davantage. La guerre des Balkans était tout sauf démocratique. Elle a pourtant été menée par des socialistes, historiquement opposés à ce genre d’aventures. Les écologistes, eux aussi au pouvoir dans plusieurs pays, ont applaudi au désastre écologique provoqué par les bombardements de l’OTAN. Ils ont même osé affirmer que les bombes à uranium appauvri n’étaient pas dangereuses alors que les soldats qui les chargent portent des combinaisons spéciales. La démocratie tend donc aussi à disparaître de l’organisation sociale occidentale. Le totalitarisme financier a soumis les pouvoirs politiques. Le totalitarisme financier est froid. Il ne connaît ni la pitié ni les sentiments. Les dictatures politiques sont pitoyables en comparaison avec la dictature financière. Une certaine résistance était possible au sein des dictatures les plus dures. Aucune révolte n’est possible contre la banque.

V. L. : Et la révolution ?

A. Z. : Le totalitarisme démocratique et la dictature financière excluent la révolution sociale.
V. L. : Pourquoi ?

A. Z. : Parce qu’ils combinent la brutalité militaire toute puissante et l’étranglement financier planétaire. Toutes les révolutions ont bénéficié de soutien venu de l’étranger. C’est désormais impossible, par absence de pays souverains. De plus, la classe ouvrière a été remplacée au bas de l’échelle sociale, par la classe des chômeurs. Or que veulent les chômeurs ? Un emploi. Ils sont donc, contrairement à la classe ouvrière du passé, dans une situation de faiblesse.

V. L. : Les systèmes totalitaires avaient tous une idéologie. Quelle est celle de cette nouvelle société que vous appelez post-démocratique ?

A. Z. : Les théoriciens et les politiciens occidentaux les plus influents considèrent que nous sommes entrés dans une époque post-idéologique. Parce qu’ils sous-entendent par « idéologie » le communisme, le fascisme, le nazisme, etc. En réalité, l’idéologie, la supraidéologie du monde occidental, développée au cours des cinquante dernières années, est bien plus forte que le communisme ou le national-socialisme. Le citoyen occidental en est bien plus abruti que ne l’était le soviétique moyen par la propagande communiste. Dans le domaine idéologique, l’idée importe moins que les mécanismes de sa diffusion. Or la puissance des médias occidentaux est, par exemple, incomparablement plus grande que celle, énorme pourtant, du Vatican au sommet de son pouvoir. Et ce n’est pas tout : le cinéma, la littérature, la philosophie, tous les moyens d’influence et de diffusion de la culture au sens large vont dans le même sens. A la moindre impulsion, ceux qui travaillent dans ces domaines réagissent avec un unanimisme qui laisse penser à des ordres venant d’une source de pouvoir unique. (…)

V. L. : Mais cette « supraidéologie » ne propage-t-elle pas aussi la tolérance et le respect ?

A. Z. : Quand vous écoutez les élites occidentales, tout est pur, généreux, respectueux de la personne humaine. Ce faisant, elles appliquent une règle classique de la propagande : masquer la réalité par le discours. Car il suffit d’allumer la télévision, d’aller au cinéma, d’ouvrir les livres à succès, d’écouter la musique la plus diffusée, pour se rendre compte que ce qui est propagé en réalité c’est le culte du sexe, de la violence et de l’argent. Le discours noble et généreux est donc destiné à masquer ces trois piliers – il y en a d’autres – de la démocratie totalitaire.

V. L. : Mais que faites-vous des droits de l’homme ? Ne sont-ils pas respectés en Occident bien plus qu’ailleurs ?

A. Z. : L’idée des droits de l’homme est désormais soumise elle aussi à une pression croissante. L’idée, purement idéologique, selon laquelle ils seraient innés et inaltérables ne résisterait même pas à un début d’examen rigoureux. Je suis prêt à soumettre l’idéologie occidentale à l’analyse scientifique, exactement comme je l’ai fait pour le communisme. Ce sera peut-être un peu long pour un entretien.

V. L. : N’a-t-elle pas une idée maîtresse ?

A. Z. : C’est le mondialisme, la globalisation. Autrement dit : la domination mondiale. Et comme cette idée est assez antipathique, on la masque sous le discours plus vague et généreux d’unification planétaire, de transformation du monde en un tout intégré. C’est le vieux masque idéologique soviétique ; celui de l’amitié entre les peuples, « amitié » destinée à couvrir l’expansionnisme. En réalité, l’Occident procède actuellement à un changement de structure à l’échelle planétaire. D’un côté, la société occidentale domine le monde de la tête et des épaules et de l’autre, elle s’organise elle-même verticalement, avec le pouvoir supranational au sommet de la pyramide.

V. L. : Un gouvernement mondial ?

A. Z. : Si vous voulez.

V. L. : Croire cela n’est-ce-pas être un peu victime du fantasme du complot ?

A. Z. : Quel complot ? Il n’y a aucun complot. Le gouvernement mondial est dirigé par les gouverneurs des structures supranationales commerciales, financières et politiques connues de tous. Selon mes calculs, une cinquantaine de millions de personnes fait déjà partie de cette suprasociété qui dirige le monde. Les États-Unis en sont la métropole. Les pays d’Europe occidentale et certains anciens « dragons » asiatiques, la base. Les autres sont dominés suivant une dure gradation économico-financière. Ça, c’est la réalité. La propagande, elle, prétend qu’un gouvernement mondial contrôlé par un parlement mondial serait souhaitable, car le monde est une vaste fraternité. Ce ne sont là que des balivernes destinées aux populations.

V. L. : Le Parlement européen aussi ?

A. Z. : Non, car le Parlement européen existe. Mais il serait naïf de croire que l’union de l’Europe s’est faite parce que les gouvernements des pays concernés l’ont décidé gentiment. L’Union européenne est un instrument de destruction des souverainetés nationales. Elle fait partie des projets élaborés par les organismes supranationaux.

V. L. : La Communauté européenne a changé de nom après la destruction de l’Union soviétique. Elle s’est appelée Union européenne, comme pour la remplacer. Après tout, il y avait d’autres noms possibles. Aussi, ses dirigeants s’appellent-ils « commissaires », comme les Bolcheviks. Ils sont à la tête d’une « Commission », comme les Bolcheviks. Le dernier président a été « élu » tout en étant candidat unique.

A. Z. : Il ne faut pas oublier que des lois régissent l’organisation sociale. Organiser un million d’hommes c’est une chose, dix millions c’en est une autre, cent millions, c’est bien plus compliqué encore. Organiser cinq cent millions est une tâche immense. Il faut créer de nouveaux organismes de direction, former des gens qui vont les administrer, les faire fonctionner. C’est indispensable. Or l’Union soviétique est, en effet, un exemple classique de conglomérat multinational coiffé d’une structure dirigeante supranationale. L’Union européenne veut faire mieux que l’Union soviétique ! C’est légitime. J’ai déjà été frappé, il y a vingt ans, de voir à quel point les soi-disant tares du système soviétique étaient amplifiées en Occident.

V. L. : Par exemple ?

A. Z. : La planification ! L’économie occidentale est infiniment plus planifiée que ne l’a jamais été l’économie soviétique. La bureaucratie ! En Union Soviétique 10 % à 12 % de la population active travaillaient dans la direction et l’administration du pays. Aux États Unis, ils sont entre 16 % et 20 %. C’est pourtant l’URSS qui était critiquée pour son économie planifiée et la lourdeur de son appareil bureaucratique ! Le Comité central du PCUS employait deux mille personnes. L’ensemble de l’appareil du Parti communiste soviétique était constitué de 150000 salariés. Vous trouverez aujourd’hui même, en Occident, des dizaines voire des centaines d’entreprises bancaires et industrielles qui emploient un nombre bien plus élevé de gens. L’appareil bureaucratique du Parti communiste soviétique était pitoyable en comparaison avec ceux des grandes multinationales. L’URSS était en réalité un pays sous-administré. Les fonctionnaires de l’administration auraient dû être deux à trois fois plus nombreux. L’Union européenne le sait, et en tient compte. L’intégration est impossible sans la création d’un très important appareil administratif.

V. L. : Ce que vous dites est contraire aux idées libérales, affichées par les dirigeants européens. Pensez-vous que leur libéralisme est de façade ?

A. Z. : L’administration a tendance à croître énormément. Cette croissance est dangereuse, pour elle-même. Elle le sait. Comme tout organisme, elle trouve ses propres antidotes pour continuer à prospérer. L’initiative privée en est un. La morale publique et privée, un autre. Ce faisant, le pouvoir lutte en quelque sorte contre ses tendances à l’auto-déstabilisation. Il a donc inventé le libéralisme pour contrebalancer ses propres lourdeurs. Et le libéralisme a joué, en effet, un rôle historique considérable. Mais il serait absurde d’être libéral aujourd’hui. La société libérale n’existe plus. Sa doctrine est totalement dépassée à une époque de concentrations capitalistiques sans pareil dans l’histoire. Les mouvements d’énormes masses financières ne tiennent compte ni des intérêts des États ni de ceux des peuples, peuples composés d’individus. Le libéralisme sous-entend l’initiative personnelle et le risque financier personnel. Or, rien ne se fait aujourd’hui sans l’argent des banques. Ces banques, de moins en moins nombreuses d’ailleurs, mènent une politique dictatoriale, dirigiste par nature. Les propriétaires sont à leur merci, puisque tout est soumis au crédit et donc au contrôle des puissances financières. L’importance des individus, fondement du libéralisme, se réduit de jour en jour. Peu importe aujourd’hui qui dirige telle ou telle entreprise ; ou tel ou tel pays d’ailleurs. Bush ou Clinton, Kohl ou Schröder, Chirac ou Jospin, quelle importance ? Ils mènent et mèneront la même politique.

V. L. : Les totalitarismes du XXe siècle ont été extrêmement violents. On ne peut dire la même chose de la démocratie occidentale.

A. Z. : Ce ne sont pas les méthodes, ce sont les résultats qui importent. Un exemple ? L’URSS a perdu vingt million d’hommes et subi des destructions considérables, en combattant l’Allemagne nazie. Pendant la guerre froide, guerre sans bombes ni canons pourtant, ses pertes, sur tous les plans, ont été bien plus considérables ! La durée de vie des Russes a chuté de dix ans dans les dix dernières années. La mortalité dépasse la natalité de manière catastrophique. Deux millions d’enfants ne dorment pas à la maison. Cinq millions d’enfants en âge d’étudier ne vont pas à l’école. Il y a douze millions de drogués recensés. L’alcoolisme s’est généralisé. 70 % des jeunes ne sont pas aptes au service militaire à cause de leur état physique. Ce sont là des conséquences directes de la défaite dans la guerre froide, défaite suivie par l’occidentalisation. Si cela continue, la population du pays descendra rapidement de cent-cinquante à cent, puis à cinquante millions d’habitants. Le totalitarisme démocratique surpassera tous ceux qui l’ont précédé.

V. L. : En violence ?

A. Z. : La drogue, la malnutrition, le sida sont plus efficaces que la violence guerrière. Quoique, après la guerre froide dont la force de destruction a été colossale, l’Occident vient d’inventer la « guerre pacifique ». L’Irak et la Yougoslavie sont deux exemples de réponse disproportionnée et de punition collective, que l’appareil de propagande se charge d’habiller en « juste cause » ou en « guerre humanitaire ». L’exercice de la violence par les victimes contre elles-mêmes est une autre technique prisée. La contre-révolution russe de 1985 en est un exemple. Mais en faisant la guerre à la Yougoslavie, les pays d’Europe occidentale l’ont faite aussi à eux-mêmes.

V. L. : Selon vous, la guerre contre la Serbie était aussi une guerre contre l’Europe ?

A. Z. : Absolument. Il existe, au sein de l’Europe, des forces capables de lui imposer d’agir contre elle-même. La Serbie a été choisie, parce qu’elle résistait au rouleau compresseur mondialiste. La Russie pourrait être la prochaine sur la liste. Avant la Chine.

V. L. : Malgré son arsenal nucléaire ?

A. Z. : L’arsenal nucléaire russe est énorme mais dépassé. De plus, les Russes sont moralement prêts à être conquis. A l’instar de leurs aïeux qui se rendaient par millions dans l’espoir de vivre mieux sous Hitler que sous Staline, ils souhaitent même cette conquête, dans le même espoir fou de vivre mieux. C’est une victoire idéologique de l’Occident. Seul un lavage de cerveau peut obliger quelqu’un à voir comme positive la violence faite à soi-même. Le développement des mass-media permet des manipulations auxquelles ni Hitler ni Staline ne pouvaient rêver. Si demain, pour des raisons « X », le pouvoir supranational décidait que, tout compte fait, les Albanais posent plus de problèmes que les Serbes, la machine de propagande changerait immédiatement de direction, avec la même bonne conscience. Et les populations suivraient, car elles sont désormais habituées à suivre. Je le répète : on peut tout justifier idéologiquement. L’idéologie des droits de l’homme ne fait pas exception. Partant de là, je pense que le XXIe siècle dépassera en horreur tout ce que l’humanité a connu jusqu’ici. Songez seulement au futur combat contre le communisme chinois. Pour vaincre un pays aussi peuplé, ce n’est ni dix ni vingt mais peut-être cinq cent millions d’individus qu’il faudra éliminer. Avec le développement que connaît actuellement la machine de propagande ce chiffre est tout à fait atteignable. Au nom de la liberté et des droits de l’homme, évidemment. A moins qu’une nouvelle cause, non moins noble, sorte de quelque institution spécialisée en relations publiques.

V. L. : Ne pensez-vous pas que les hommes et les femmes peuvent avoir des opinions, voter, sanctionner par le vote ?

A. Z. : D’abord les gens votent déjà peu et voteront de moins en moins. Quant à l’opinion publique occidentale, elle est désormais conditionnée par les médias. Il n’y a qu’à voir le oui massif à la guerre du Kosovo. Songez donc à la guerre d’Espagne ! Les volontaires arrivaient du monde entier pour combattre dans un camp comme dans l’autre. Souvenez-vous de la guerre du Vietnam. Les gens sont désormais si conditionnés qu’ils ne réagissent plus que dans le sens voulu par l’appareil de propagande.

V. L. : L’URSS et la Yougoslavie étaient les pays les plus multiethniques du monde et pourtant ils ont été détruits. Voyez-vous un lien entre la destruction des pays multiethniques d’un côté et la propagande de la multiethnicité de l’autre ?

A. Z. : Le totalitarisme soviétique avait créé une vraie société multinationale et multiethnique. Ce sont les démocraties occidentales qui ont fait des efforts de propagande surhumains, à l’époque de la guerre froide, pour réveiller les nationalismes. Parce qu’elles voyaient dans l’éclatement de l’URSS le meilleur moyen de la détruire. Le même mécanisme a fonctionné en Yougoslavie. L’Allemagne a toujours voulu la mort de la Yougoslavie. Unie, elle aurait été plus difficile à vaincre. Le système occidental consiste à diviser pour mieux imposer sa loi à toutes les parties à la fois, et s’ériger en juge suprême. Il n’y a pas de raison pour qu’il ne soit pas appliqué à la Chine. Elle pourrait être divisée, en dizaines d’États.

V. L. : La Chine et l’Inde ont protesté de concert contre les bombardements de la Yougoslavie. Pourraient-elles éventuellement constituer un pôle de résistance ? Deux milliards d’individus, ce n’est pas rien !

A. Z. : La puissance militaire et les capacités techniques de l’Occident sont sans commune mesure avec les moyens de ces deux pays.

V. L. : Parce que les performances du matériel de guerre américain en Yougoslavie vous ont impressionné ?

A. Z. : Ce n’est pas le problème. Si la décision avait été prise, la Serbie aurait cessé d’exister en quelques heures. Les dirigeants du Nouvel ordre mondial ont apparemment choisi la stratégie de la violence permanente. Les conflits locaux vont se succéder pour être arrêtés par la machine de « guerre pacifique » que nous venons de voir à l’oeuvre. Cela peut, en effet, être une technique de management planétaire. L’Occident contrôle la majeure partie des ressources naturelles mondiales. Ses ressources intellectuelles sont des millions de fois supérieures à celles du reste de la planète. C’est cette écrasante supériorité qui détermine sa domination technique, artistique, médiatique, informatique, scientifique dont découlent toutes les autres formes de domination. Tout serait simple s’il suffisait de conquérir le monde. Mais il faut encore le diriger. C’est cette question fondamentale que les Américains essaient maintenant de résoudre. C’est cela qui rend « incompréhensibles » certaines actions de la « communauté internationale ». Pourquoi Saddam est-il toujours là ? Pourquoi Karadzic n’est-il toujours pas arrêté ? Voyez-vous, à l’époque du Christ, nous étions peut-être cent millions sur l’ensemble du globe. Aujourd’hui, le Nigeria compte presqu’autant d’habitants ! Le milliard d’Occidentaux et assimilés va diriger le reste du monde. Mais ce milliard devra être dirigé à son tour. Il faudra probablement deux cent millions de personnes pour diriger le monde occidental. Il faut les sélectionner, les former. Voilà pourquoi la Chine est condamnée à l’échec dans sa lutte contre l’hégémonie occidentale. Ce pays sous-administré n’a ni les capacités économiques ni les ressources intellectuelles pour mettre en place un appareil de direction efficace, composé de quelque trois cent millions d’individus. Seul l’Occident est capable de résoudre les problèmes de management à l’échelle de la planète. Cela se met déjà en place. Les centaines de milliers d’Occidentaux se trouvant dans les anciens pays communistes, en Russie par exemple, occupent dans leur écrasante majorité des postes de direction. La démocratie totalitaire sera aussi une démocratie coloniale.

V. L. : Pour Marx, la colonisation était civilisatrice. Pourquoi ne le serait-elle pas à nouveau ?

A. Z. : Pourquoi pas, en effet ? Mais pas pour tout le monde. Quel est l’apport des Indiens d’Amérique à la civilisation ? Il est presque nul, car ils ont été exterminés, écrasés. Voyez maintenant l’apport des Russes ! L’Occident se méfiait d’ailleurs moins de la puissance militaire soviétique que de son potentiel intellectuel, artistique, sportif. Parce qu’il dénotait une extraordinaire vitalité. Or c’est la première chose à détruire chez un ennemi. Et c’est ce qui a été fait. La science russe dépend aujourd’hui des financements américains. Et elle est dans un état pitoyable, car ces derniers n’ont aucun intérêt à financer des concurrents. Ils préfèrent faire travailler les savants russes aux USA. Le cinéma soviétique a été lui aussi détruit et remplacé par le cinéma américain. En littérature, c’est la même chose. La domination mondiale s’exprime, avant tout, par le diktat intellectuel ou culturel si vous préférez. Voilà pourquoi les Américains s’acharnent, depuis des décennies, à baisser le niveau culturel et intellectuel du monde : ils veulent le ramener au leur pour pouvoir exercer ce diktat.

V. L. : Mais cette domination, ne serait-elle pas, après tout, un bien pour l’humanité ?

A. Z. : Ceux qui vivront dans dix générations pourront effectivement dire que les choses se sont faites pour le bien de l’humanité, autrement dit pour leur bien à eux. Mais qu’en est-il du Russe ou du Français qui vit aujourd’hui ? Peut-il se réjouir s’il sait que l’avenir de son peuple pourrait être celui des Indiens d’Amérique ? Le terme d’Humanité est une abstraction. Dans la vie réelle il y a des Russes, des Français, des Serbes, etc. Or si les choses continuent comme elles sont parties, les peuples qui ont fait notre civilisation, je pense avant tout aux peuples latins, vont progressivement disparaître. L’Europe occidentale est submergée par une marée d’étrangers. Nous n’en avons pas encore parlé, mais ce n’est ni le fruit du hasard, ni celui de mouvements prétendument incontrôlables. Le but est de créer en Europe une situation semblable à celle des États-Unis. Savoir que l’humanité va être heureuse, mais sans Français, ne devrait pas tellement réjouir les Français actuels. Après tout, laisser sur terre un nombre limité de gens qui vivraient comme au Paradis, pourrait être un projet rationnel. Ceux-là penseraient d’ailleurs sûrement que leur bonheur est l’aboutissement de la marche de l’histoire. Non, il n’est de vie que celle que nous et les nôtres vivons aujourd’hui.

V. L. : Le système soviétique était inefficace. Les sociétés totalitaires sont-elles toutes condamnées à l’inefficacité ?

A. Z. : Qu’est-ce que l’efficacité ? Aux États-Unis, les sommes dépensées pour maigrir dépassent le budget de la Russie. Et pourtant le nombre des gros augmente. Il y a des dizaines d’exemples de cet ordre.

V. L. : Peut-on dire que l’Occident vit actuellement une radicalisation qui porte les germes de sa propre destruction ?

A. Z. : Le nazisme a été détruit dans une guerre totale. Le système soviétique était jeune et vigoureux. Il aurait continué à vivre s’il n’avait pas été combattu de l’extérieur. Les systèmes sociaux ne s’autodétruisent pas. Seule une force extérieure peut anéantir un système social. Comme seul un obstacle peut empêcher une boule de rouler. Je pourrais le démontrer comme on démontre un théorème. Actuellement, nous sommes dominés par un pays disposant d’une supériorité économique et militaire écrasante. Le Nouvel ordre mondial se veut unipolaire. Si le gouvernement supranational y parvenait, n’ayant aucun ennemi extérieur, ce système social unique pourrait exister jusqu’à la fin des temps. Un homme seul peut être détruit par ses propres maladies. Mais un groupe, même restreint, aura déjà tendance à se survivre par la reproduction. Imaginez un système social composé de milliards d’individus ! Ses possibilités de repérer et d’arrêter les phénomènes autodestructeurs seront infinies. Le processus d’uniformisation du monde ne peut être arrêté dans l’avenir prévisible. Car le totalitarisme démocratique est la dernière phase de l’évolution de la société occidentale, évolution commencée à la Renaissance.

Source: Le blog de Liliane Held-Khawam




Confession d'un Renégat

Par Alexandre Zinoviev, 1998

Je reconnais à chaque personne la même capacité de souveraineté de gouvernance, qu'à moi-même. Je traite les gens non pas en fonction de leur rang, de leur richesse, de leur gloire, de leur utilité pour moi, mais de la mesure avec laquelle leur « moi » et leur âme sont développés, et de leur comportement dans la société.

Choisis un chemin libre ou que d'autres n'empruntent pas. Va aussi loin que possible le long de ta propre voie. Si beaucoup ont emprunté ce chemin là, changes-en, car ce chemin est pour toi mensonger.

En matière de créativité, l'essentiel n'est pas le succès, mais le résultat. Évalue-toi en fonction de ce que tu as apporté de nouveau à cette sphère de créativité. Si tu sens que tu ne peux faire quelque chose de nouveau et d'important, quitte cette sphère et passe à une autre, sans considération de tes pertes.

Désirer le plaisir pour le plaisir est une maladie caractéristique de notre époque. Si tu parviens à résister à cette épidémie, tu comprendras en quoi consiste le véritable plaisir de vivre, dans le fait même de la vie. Et pour cela, la simplicité, la clarté, la modération, la santé mentale, sont en bref les phénomènes de la vie les plus simples, mais maintenant les plus inaccessibles. Exclusion faite de la lutte pour les avantages de la vie en tant que but de la vie, le seul moyen d'y parvenir est de développer le monde spirituel, et une culture de commerce spirituel avec autrui.

La satisfaction est le résultat de la victoire sur les circonstances. Le bonheur résulte d'une victoire sur soi-même.

Ne force pas les autres. La violence contre les autres n'est pas un signe de volonté. Seul l'exercice de la force sur soi-même est volonté.

Ne fais rien d'illégal. Ne participe pas au pouvoir. Ne participe pas aux spectacles du pouvoir. Ignore tout ce qui est officiel. N'entre pas en conflit avec les autorités de ta propre initiative, mais n'y cède pas. Et dans tous les cas, ne divinise pas le pouvoir. Les autorités ne sont pas crédibles même lorsqu'elles s'efforcent de dire la vérité et de faire le bien.

Ne rejoins pas les partis, les sectes, les syndicats. N'adhère pas aux actions collectives. Si la participation est inévitable, participes-y comme une unité autonome, ne succombe pas aux humeurs ni aux idéologies de la foule, agis en vertu de convictions personnelles. Fais en une affaire personnelle, et non celle d'autrui. N'agis pas au nom de quelqu'un d'autre.

S'il te faut choisir entre être et réputation, privilégie l'être. Résiste au pouvoir de la gloire et de la notoriété. Il vaut mieux être sous-évalué que surévalué. Ne cède pas à l'opinion de masse, aux passe-temps de masse, aux goûts et aux modes. Développe tes goûts, tes opinions, ton chemin.

Sois un bon membre de l'équipe, mais ne t'y dissous pas. Ne fais pas de la vie du collectif ta vie personnelle. Évite la carrière. Si elle se fait contre ta volonté, arrête-la, car sinon elle détruira ton âme.

Ne sois pas malade. Soigne-toi seul. Évite les médecins et les médicaments. Si tu veux garder ton corps jeune, prends soin de la jeunesse de l'esprit. La jeunesse éternelle est avant tout un état d'esprit. La vie peut être construite de telle manière que le vieillissement physique devienne quelque chose de naturel, sans causer l'horreur de la vieillesse et de la mort.

Mon système enseigne comment faire face à la solitude en étant pleinement armé, comme une norme, contre ce qui est inévitable, comme une condition qui a ses indéniables mérites : indépendance, détachement, contemplation, mépris de la perte, acceptation de la mort.

Il faut vivre dans un état d'acceptation constante de la mort. Chaque jour, tu dois vivre comme s'il était le dernier. Essaie de faire en sorte que ta vie se termine pour qu'après toi, il ne reste plus rien. Essaie de partir de sorte que personne ne remarque ton départ, et que les gens ne soient pas fâchés d'apprendre que tu as laissé des ordures derrière toi, et qu'il faille nettoyer le monde après ton séjour.

Alexandre Zinoviev


Source et traduction française: Le Saker Francophone


Liens:


Passionné dès son adolescence par les problèmes politiques et sociaux, Alexandre Zinoviev raconte dans ses mémoires, Les Confessions d’un Homme en Trop, qu’il a commencé très jeune à se familiariser avec l’idéologie marxiste, lisant entre autres des ouvrages de Marx, d’Engels ou de Staline. Devenu bien plus tard un logicien de renommée mondiale, le philosophe affirmera que le marxisme, idéologie d’Etat de l’ancienne Union soviétique, est le phénomène idéologique le plus important du vingtième siècle. Il affirmera aussi que le marxisme n’est pas une science, bien qu’il contienne des éléments scientifiques en son sein. Quelle est donc la frontière entre science et idéologie selon le philosophe ? Fabrice Fassio
A lire:
- Alexandre Zinoviev et les idéologies contemporaines

 - Quand Alexandre Zinoviev dénonçait la tyrannie mondialiste et le totalitarisme démocratique. Entretien 1999

- Alexandre Zinoviev et communisme comme réalité

jeudi 21 mars 2019

France: Le Printemps Jaune


« C'est toujours l'oppresseur, non l'opprimé qui détermine la forme de lutte. Si l'oppresseur utilise la violence, l'opprimé n'aura pas d'autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n'était qu'une forme de légitime défense. » Nelson Mandela


Photo: Guillaume Vidal



Le printemps jaune

Primevères, jonquilles 
forthysia, fleurs de pissenlit 
o le jolie printemps que voici 
Allons citoyens arrivez les gueux 
chantons l'hymne de la liberté 
mesdames mesdemoiselles et messieurs 
joignez-vous à mes bons camarades
vous les travailleurs sous payés 
les étudiants sans le sou
chômeurs oubliés retraités spoliés
venez tous au rendez-vous de l'hitoire
en chantant gaiment la carmagnole 
dans les rues des villes 
de la France en colère 
venez avec nous les sans-logis 
nous allons battre le pavé 
sur l'avenue des Champs-Elysées
c'est bon pour notre santé 
de prendre le soleil après l'hiver
Compagnons des ronds-points 
frères humains qui voulez la liberté
je vous invite au paradis fiscal 
pour reprendre ce qui nous a été volé
mettre à bas les Bastilles des inégalités 
botter le cul du roi banquier 
et bouter son pitre de l'intérieur
venez mes doux agneaux 
nous allons faire des feux 
qui réveillerons les peuples 
soumis du monde entier 
nous ne voulons plus du capital 
vive le temps des jours heureux 
nous ne voulons surtout plus 
d'un gouvernement qui ment 
qui nous méprise et nous trahi 
nous valons mieux que tout leur fric 
o le joli printemps que voici 
jaune comme les mimosas 
qui fleurissent de Marseille à Paris 
Nous sommes le cœur du pays 
le corps d'un peuple ressuscité
et bientôt nous fêterons ensemble 
le retour du temps des cerises
o le joli printemps que voilà.

André Chenet, le 21 mars 2019



Photo de Guillaume Vidal

Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C'est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c'est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies, et vous détruisez la planète. Si vous, vous n'avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition - craignez même que dans l'élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs.
Comme en arriver là n'est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l'intégrité de tous : M. Macron, il faut partir. M. Macron, rendez les clés.


Photo: Rémy Soubanère




La liberté, la liberté, la liberté
C'est d'abord dans nos cœurs
La liberté, la liberté, la liberté
Nous, ça nous fait pas peur
Soolking



L'intrépide jeune homme mis à la tête de l'Etat pour accélérer les réformes d'une France qui s'auto-administre les remèdes infligés par la Troïka à une Grèce agonisante, ragaillardi par un séjour sur une poudreuse bien blanche promet de sévir. Lors de l'Acte 18, des dégradations sur de nombreuses devantures de commerce, banques et cafés restaurants ont eu lieu dans la suite d'une confrontation avec les forces de l'ordre au cours desquelles des manifestants se sont fait abondamment gazés assez tôt dans la matinée. A plusieurs centaines de mètres de l'Arc de Triomphe, les puissantes effluves des lacrymogènes incapacitants et asphyxiants font pleurer et tousser dès 11 heures du matin. Manifester ses opinions publiquement, droit constitutionnel, est devenu un sport de combat dangereux car les risques de mutilation sont importants et les chances d'arrestation et de condamnation qui entachent un casier judiciaire non négligeables.
…/...
Les Gilets Jaunes dans un bel ensemble ont refusé de faire figuration dans le Grand Monologue car ni la façon éhontée avec laquelle le soliloqueur menait une  campagne électorale pour les européennes ne leur convenait. Ni l'issue qui allait lui être donnée, - le dépouillement et le traitement des doléances allaient recevoir un traitement statistique digne de la Monarchie en marche, - ne pouvait satisfaire leur soif aiguë et inextinguible pour une démocratie vraie.
En effet, pour ceux qui se posent la question d'Après, celle du jour J Plus 1, qu'ils remisent leur angoisse de la page blanche. Les Gilets Jaunes, chaque groupe dans son coin, quartier, arrondissement, ville, rond-point tiennent des assemblées générales et décident démocratiquement de la conduite de leurs affaires. Du moins, ils apprennent à la faire. Ils discutent jusqu'à obtenir un consensus auquel tous adhèrent car chacun a été convaincu.
…/...
Pas de panique, les Gilets Jaunes prendront tout leur temps pour rédiger une nouvelle constitution entourée des moyens nécessaire pour son application. L'exemple de l'absence de gouvernement en Belgique de nombreux mois en 2007-2008 puis en 2010-2011 ne signifie en rien chaos et doit rassurer ceux qui se sentiraient orphelins de leurs chaînes. L'administration française a pléthore de règlements qui continueront à être appliqués sans préjudice pour les citoyens ordinaires.
Les principes qui guideront cette constituante tourneront autour de deux axiomes programmatiques.
Ce qui a été ou est obtenu par un effort collectif appartient à la collectivité, le mode de gestion de cette collectivisation des biens publics restera à déterminer. Il faudra veiller à empêcher la tentation bureaucratique et faire participer aux décisions qui concernent le commun le plus grand nombre. Les expériences révolutionnaires précédentes ont montré un abandon de ces tâches aux plus tenaces qui se peuvent se transformer vite en nouveaux maîtres une fois passé l'enthousiasme lié à l'explosion de la victoire. D'autant que tout processus d'enfantement d'une nouvelle société est long, étalé dans le temps et épuisant physiquement.
Toute production doit être pensée et évaluée en fonction de l'usage des produits qui en résulte et non de leur valeur marchande en est le deuxième. Au fur et à mesure, l'espace marchand ne sera plus qu'un échange d'usages sans que cela ne signifie le retour à une structure économique basée sur le troc. Bien entendu, l'usage escompté tiendra compte que certaines ressources naturelles sont limitées et il intégrera son impact écologique.
…/...
Cette 'Jaune et Jolie' insurrection est regardée, contemplée, analysée par tous les gueux européens. Mais également d'outre Méditerranée. Les manifestations du vendredi en Algérie et celle en France le samedi sont des répons dans un chant vibrant d'espoir et se portent l'une l'autre. Notre tâche est de bouter Macron, la leur est de 'BoutezFlika'.






Nous avions publiés intitulé un article “Paris brûle-t-il?” pour évoquer et célébrer le dix-huitième samedi des manifestations des Gilets Jaunes et nous le complèterons par l'excellente analyse qu'en a fait Michel Onfray, parue ce jour sous le même titre: 

Paris brûle-t-il ?

On l'aura désormais bien compris, en matière de crise des gilets-jaunes, Macron joue la pourriture... C'est bien sûr une option éminemment dangereuse.  C'est celle de la ville dont le prince est un enfant... Elle peut sembler rentable à cet enfant-roi qui sait que, dans la logique binaire installée par ses grands prédécesseurs, tout a été fait pour qu'aux présidentielles le choix final oppose un candidat maastrichtien et un autre qui ne l’est pas – le premier présentant le second comme le chaos fasciste. De ce fait, pareille logique contraint à porter au pouvoir n'importe quel homme lige de l'Europe maastrichtienne. Il est l'un des serviteurs de ce pouvoir-là et s'en sait fort. Mais c'est la force d'un domestique.

Voilà pour quelles raisons, dans le chaos actuel, la liste macronienne arrive malgré tout en tête des intentions de vote aux prochaines élections européennes. De sorte qu'après dix-huit semaines de mépris, d’insolences, d'insultes, de désinformation, de fausses nouvelles, de morgue, d'injures, d’offenses, d'affronts à l'endroit des gilets-jaunes, Macron persiste dans une communication dont il sait qu'elle lui est rentable : pendant que Paris brûle, que des banques sont incendiées, que le Fouquet's est en flammes, qu'un feu dans un immeuble menace de faire périr ses habitants, que les échauffourées sont démultipliées, que des leaders pilotés en sous-main par des politicards appellent désormais à l'insurrection violente, que les mêmes souhaitent une convergence des luttes entre Blacks Blocs et “gens des cités” sous prétexte de gilets-jaunes, que l'arrivée en masse de Blacks Blocs est annoncée par le ministère de l'Intérieur sans que rien ne soit fait en amont pour les empêcher de nuire,  Emmanuel Macron skie... Le roi fait du ski ! En compagnie de sa femme, de sa famille, de ses amis, peut-être même avec son ami Benalla, il fête la vie à grand renfort de raclette et de fendant! Tout va bien à Versailles...

Pourquoi en effet devrait-il se ronger les sangs ?

Car, si la dissolution de l'Assemblée nationale avait lieu, Macron sait bien qu'il resterait président de la République.   Son obligation constitutionnelle et politique se limiterait à nommer un Premier ministre issu de la nouvelle majorité... qui ne manquerait pas d’être macronienne !
Si, par une très improbable extravagance, le Rassemblement national arrivait en tête de ces élections législatives après cette hypothétique dissolution, Macron nommerait Marine Le Pen à Matignon. Le premier travail de cette dame serait de faire du Chirac des années 80 en prenant bien soin de ne toucher ni à l'euro, ni à l’Europe libérale, ni à Maastricht et de n'envisager en aucun cas un Frexit, – elle a déjà prévenu...  Ajoutons à cela que, conditionnée par des années de propagande, la rue refuserait cette nomination après que les médias aux ordres eussent fait fuiter le projet : Macron aurait alors la rue pour lui... Pour éviter pareil scénario, il pourrait alors préférer Dupont-Aignan qui arriverait en courant pour occuper le poste. La réélection de Macron lors des présidentielles suivantes serait assurée.

Si Macron démissionnait, ne rêvons pas, il sait également que ni le Parti socialiste, qui à cette heure confie les clés européennes du parti de Jaurès à Raphaël Glucksmann qui n'en a pas même la carte, ni la France insoumise, qui a montré en boucle sur les médias un Mélenchon psychiquement problématique, ni le parti de Wauquiez, qui tente de survivre en exhibant une chimère politique faite d'un jeune philosophe catholique flanqué de quelques chevaux de retour du sarkozysme guère encombrés par la morale catholique, ne sont à même de lui succéder à l'Élysée.

Tout va donc très bien pour lui.

Choisir le pourrissement, parce qu'on sait qu'il fera notre affaire, même si tout cela dessert le petit peuple, les pauvres, les miséreux, les sans grades et tous ceux qui constituent le fond ontologique de la rébellion des gilet-jaunes, c'est agir comme Attila ou n'importe quel autre chef barbare: c'est opter pour la politique de la terre brûlée. Après moi, ou sans moi, ou hors de moi, le déluge !

C'est donc prendre en otage les Français en croyant qu’ils sont là pour nous et non qu'on se trouve là pour eux.  Cet homme qui fait semblant de placer son quinquennat sous les auspices de Jupiter et du général de Gaulle le place finalement sous celui de Peter Pan, cet enfant qui ne veut pas grandir.

Pour qui prend-il les gens ?

Il a d’abord méprisé les maires, puis il a prétendu qu'ils étaient le sel de la démocratie, avant de partir à leur rencontre pour leur faire la leçon comme un instituteur d'antan avec sa classe d'élèves en blouse et aux ordres. Les premiers magistrats, choisis et triés sur le volet par les préfets payés pour relayer la politique du Président, ceints de leur écharpe tricolore, n'en sont pas revenus que le chef de l'État daigne monologuer devant eux pendant des heures.

Il a ensuite méprisé les Français, des Gaulois rétifs aux changements, des râleurs éternellement rebelles, des crétins incapables de comprendre la nécessité des changements voulus par sa majesté, au contraire des peuples luthériens du nord de l'Europe, avant d'organiser de faux débats, vrais monologues, tout en délaissant son métier qui est de présider la France et non de militer pour lui-même, sa cause et son succès aux prochaines élections européennes.

Il a enfin méprisé les intellectuels qui ne lui léchaient pas les bottes avant d'en inviter une soixantaine triée sur le volet -il est intéressant d'ailleurs de voir qui a été convié. Frédéric Lordon, gauchiste en chef, mais subventionné par le contribuable via le CNRS où il est directeur de recherche, l'aurait été et a bruyamment fait savoir qu’il n'irait pas. Michel Wieviorka, “sociologue” mais est-ce vraiment le cas pour ce monsieur qui affirme sans barguigner sur Canal+ que le A entouré d'un cercle est un symbole d'extrême-droite, fait bien sûr partie des élus. Après avoir dit qu'il n'y avait pas de culture française, Macron invite donc six dizaines de ses représentants pour débattre avec eux sur France-Culture, haut lieu de liberté intellectuelle s'il en est. Gageons que débattre avec soixante personnes à la fois le contraindra à une performance longue d'une quinzaine de jours non-stop, à défaut, cette rencontre ne sera rien d'autre qu'une danse du ventre présidentiel devant une assemblée captive. A moins qu'on lui offre la grille d'été sur cette chaîne du service public, le créneau est disponible, je crois, après qu'il eut été occupé pendant seize années par un philosophe viré par ses soins.
Il méprise les gilets-jaunes depuis le début et traite leur souffrance par l'insulte : antisémites, homophobes, racistes, xénophobes, incultes, illettrés, avinés, fascistes, lepénistes, vichystes, pétainistes, tout est bon qui permet de dire à ceux qui se sont contentés de manifester leur souffrance sociale qu'ils sont des salauds de pauvres. Cette maladie sociale que sa politique maastrichtienne brutale diffuse comme une épidémie foudroyante est traitée par lui avec arrogance, suffisance, provocation. A quoi bon, sinon, s'afficher en train de boire un coup avec ses amis en terrasse dans une station de ski à l'heure même où Paris brûle ?  Plus cynique que cela, tu meurs...

Choisir l'humiliation n'est pas de bon profit. Il faut être un demeuré fini pour l'ignorer. L'un de ces soixante intellectuels choisis par le prince pour lui servir de miroir devrait offrir à ce faux intellectuel vrai cynique un livre que Marc Ferro a publié en 2007 et qui s'intitule “Le Ressentiment dans l'histoire”. Ce livre est rapide, indicatif et vite fait, on l'aimerait avec mille pages de plus tant ses intuitions et ses informations sont justes. Quelle est sa thèse? On n'humilie jamais impunément les peuples et l'avilissement un jour génère une réplique toujours.

A quoi peut bien ressembler cette réplique ?

Personne ne peut imaginer que ce fameux débat puisse accoucher d’autre chose que d'une souris. Macron avait prévenu dès le départ que le bavardage national allait avoir lieu mais qu'à son issue, il n'était pas question de changer de cap. A quoi bon, dès lors, un débat si l'on fait savoir en amont qu'il ne changera rien à l'essentiel ? On ne pouvait mieux avouer qu'il s'agirait de parler pour ne rien dire.
Il a nommé des médiateurs, des coordinateurs, des animateurs, il a créé un dispositif pour faire remonter, centraliser, synthétiser les demandes exprimées dans des Cahiers de doléances aux marges étroites et aux contenus guindés, il a trouvé des budgets pour financer tout ça, il a parlé tout seul en prétendant qu'il dialoguait, il a saturé les médias avec sa présence logomachique, il a voyagé partout en France et s'est montré dans les endroits les plus improbables de la province, il s'est fait annoncer et il est venu, il est venu sans se faire annoncer, il a pris des notes devant les caméras qui en profitaient pour effectuer un gros plan rentable d'un point de vue de la communication – cet homme écoute attentivement se disait le péquin moyen, la preuve, il a sorti son stylo... –, il a tombé la veste, mouillé la chemise, fait des bons mots, il a même, rendez-vous compte, pris place auprès d'un gilet-jaune qui arborait sa fluorescence à côté de lui... Mais on le sait, tout ça ne servira à rien puisque le cap, qui est le bon, sera maintenu !

Ce grand enfumage procède de ce qu'en son temps Ségolène Royal avait appelé la démocratie participative sans s'apercevoir que la nécessité de recourir à ce pléonasme était bien la preuve qu'en démocratie le peuple avait cessé de participer... C'est la même personne, Ségolène Royal, qui avait recruté et appointé le scénariste des Guignols de l'info afin qu'il lui trouve des petites phrases assassines pour truffer ses discours et qui soient susceptibles d'être retenues et reprises par les journalistes. Déléguer la démocratie participative à un guignol, fut-il de l'info: tout était dit, déjà...
A quoi bon partir à la rencontre des gens dans les sous-préfectures pour leur demander ce qu’ils souhaitent quand on aspire à la magistrature suprême de la Cinquième République, comme madame Royal en son temps, voire quand on s'y trouve, comme monsieur Macron aujourd’hui ? La réponse est simple : pour les images des journaux de vingt-heures, il faut en effet laisser entendre par ces mises en scène qu'en choisissant de se trouver au centre d'une assemblée réunie en rond autour du mâle dominant qui feint de jouer le rôle de Gentil Organisateur du Club Med, on écoute, on se renseigne, on prend des avis, on descend dans l'arène, on n'a pas peur, on va au contact et, surtout, qu'on est proche des gens...

On peut ne pas souscrire à cette thèse de communicant d'un niveau Bac moins cinq. Car, une personne qui aspire à ce poste ou, pire, qui s'y trouve déjà et a malgré tout encore besoin de ces rencontres pour savoir ce que pense le peuple avoue clairement de la sorte qu'il ignore la vie de ceux dont il souhaite administrer l'existence et, de ce fait, qu'il ne mérite pas son poste sinon de candidat encore moins de premier élu de la Nation.

Macron dit qu'il écoutera mais n'en fera rien, il l'a dit lui-même; il organise à grand renfort de médias complices cette rencontre sous prétexte d'apprendre ce que veut le peuple; or, les souhaits des gilets-jaunes sont connus depuis le premier jour, bien avant que la pourriture voulue par le chef de l'État ne s'y installe.

Roi de la manœuvre, avec ce Grand Débat national, Emmanuel Macron a créé la diversion parce qu'il en avait besoin pour jouer la carte du pourrissement. Toute semaine passée sans que les gilets-jaunes ne parviennent à s'organiser jouait en sa faveur. C'était autant de temps utile pour organiser la riposte non pas politique mais policière, qui plus est de basse police : laisser les casseurs agir, laisser faire les dépavages, donc laisser les pavés voler, laisser les Blacks Blocs taguer et piller, laisser les casseurs des banlieues se joindre à ces Black Blocs afin que quelques-gilets-jaunes s'y agrègent afin de disposer d'images de vandalisation à associer aux gilets-jaunes : les Champs Élysées, parfait, l'Arc de Triomphe, mieux encore, des incendies, super, des voitures retournées et en feu, génial... Roulez BFM & C° ! Entre deux soirées en boîtes de nuit, le ministre de l'Intérieur, couvert par les médias, dénonçait ce que le pouvoir avait laissé faire: c'est ainsi qu'on instille le virus dans un corps social. Il suffit ensuite de laisser faire : incubation, fièvre, symptômes, la maladie est bel et bien là, il n'y a plus qu'à attendre qu'elle progresse, qu'elle empire, puis souhaiter que la mort soit au rendez-vous. Voilà la stratégie de Macron, elle lui permet, en attendant le trépas, d'aller aux sports d'hiver tout en sachant que pareille activité n'est réservée qu'aux privilégiés de cette société malade. Cynique, arrogant, prétentieux, sûr de lui et de sa méthode, quand Paris brûle, il skie...

Mais, à la manière d'un apprenti sorcier, cet homme qui a lâché les virus pour contaminer ce corps social des gilets-jaunes a pris le risque d'une infection bien plus grande. Quand son Grand Débat va accoucher de réformettes sociales (pourquoi pas le retour à 90 km/h sur certaines routes de campagne dont la réglementation en la matière pourrait être rendue aux conseils départementaux ou régionaux comme un signe qu'on donne à la France périphérique le pouvoir qu'elle souhaitait lui voir revenir...), ou de réformes techniques en matière de fiscalité (auxquelles personne ne comprendra rien, sauf les professionnels des impôts), quand il décevra avec des réformes en trompe l'œil (du genre: faux référendum qu'in fine les élus contrôleraient par des dispositions techniques leur permettant de reprendre d'une main ce qui aurait été donné de l’autre), quand, donc, les gilets-jaunes verront que le Président leur offre finalement de la poudre aux yeux pour tout traitement de leurs blessures, alors le ressentiment sera plus grand encore – et avec lui la colère majuscule.

Et que fera-t-il de cette colère décuplée lui qui a déjà répondu à une moindre colère par une vague de répression tellement disproportionnée que le Haut-Commissariat aux droits de l'Homme à l'Organisation des nations unies, via  Michelle Bachelet qui fut présidente du Chili, lui a fait savoir qu'il installait la France dans le pays qu'internationalement on remarque pour son non-respect des droits de l'Homme ?

La même Michelle Bachelet a formidablement résumé la nature du mouvement des gilets-jaunes en affirmant: « En France, les gilets-jaunes protestent contre ce qu'ils perçoivent comme une exclusion des droits économiques et de la participation aux affaires publiques. » Pour Emmanuel Macron, on sait qu'il n'en est rien et qu’il s'agit bien plutôt d'un mouvement de factieux d'extrême-droite homophobes, racistes, antisémites, climato-sceptiques et conspirationnistes – autrement dit: une offense faite à sa propre personne...

J'ai eu recours à l'histoire de l'apprenti sorcier. Rappelons comment elle se termine chez Goethe: le jeune sorcier a besoin de son vieux maître qui arrive pour arrêter le délire. Sauf que, dans notre réalité, il n'y a pas un vieux maître sage en attente (que Sarkozy & Hollande ne rêvent pas...), mais de jeunes sorciers aussi dépourvus de cervelles que le président de la République. C'est désormais violence d'État contre violences populeuses.

Le peuple est mort étranglé par Macron en dix-huit semaines. Ce populicide en chef lui a préféré la populace qui lui doit sa généalogie. La populace, c'est le peuple moins son cerveau, c'est la foule reptilienne, la masse acéphale, un corps sans tête, un Léviathan conduit par les instincts; elle est l'animal aux babines retroussées, aux crocs menaçants, aux griffes sorties; elle est faite d'hommes au cortex grillé -elle est aussi et surtout le meilleur ennemi du peuple.

Pour empêcher la naissance de cette bête enragée désormais très dangereuse, il suffisait d'écouter le peuple, de l'entendre dès les premiers jours et de lui répondre dignement. C'eut été dans la logique du contrat social qui lie le chef et son peuple par la grâce d'un transfert de souveraineté républicaine synallagmatique – et non unilatéral donc despotique.

Au lieu de cela, comme un vulgaire tyranneau de république bananière, il a lancé sa soldatesque. Une partie du peuple s'est retirée pour laisser place au ressentiment pur et simple de la populace. La bonhomie des ronds-points a laissé place à la logique incendiaire. Avec ce poison d'une hyper toxicité qu'est le ressentiment, quelques gouttes suffisent pour abattre une civilisation qui se trouve dans l'état de la nôtre. Loin du général de Gaulle, Emmanuel Macron prend le risque de laisser son nom dans l'Histoire entre ceux de Néron et Caligula. On retiendra que, quand Paris brûlait, il skiait...

Michel Onfray

(Sur MichelOnfray.com, rubrique “Interventions hebdomadaires”, 19 mars 2019.)

Source: defensa.org


mercredi 20 mars 2019

Kerdistan: entretien avec Aslı Erdoğan

Le fascisme d’après Cizre



Le magazine Kedistan a tenu à traduire, pour de multiples raisons, cette interview d’Aslı Erdoğan, en partie passée inaperçue dans la presse, et totalement ignorée des médias francophones.




Tout d’abord, lorsque nous avons participé de la campagne de soutien pour la libération d’Aslı Erdoğan, nous l’avions déjà fait bien au-delà d’une simple campagne contre les atteintes à la liberté d’expression. Lorsque nous avions alors traduit les textes d’Aslı, et incité à les lire ou les faire lire en public, c’est justement parce que sa démarche politique, (et aux antipodes d’une politicienne jargonnante), amenait à une prise de conscience, par le biais de l’art de l’écriture où elle excelle, de ce qu’elle décrit ici dans l’interview comme la transgression de seuils au-delà desquels tout devient possible. Ce qu’elle décrivait alors dans des lettres comme “ce qui secouera inévitablement l’Europe” et crise existentielle de l’Europe

Nous venions d’assister en direct aux massacres de Cizre. Zehra Doğan nous livrait ensuite son interprétation de Nusaybin détruite… Deux femmes qui, sans se connaître, utilisaient leur art pour communiquer l’indicible au monde entier. L’une Kurde, l’autre qui se dit elle-même peut être Turque blanche… N’est-ce pas là, la première nécessité de traduire un tel article ?

Une autre raison impérative est liée à la démarche de ces deux femmes qui, parlant de la Turquie, de ses destructions et morts de 2015/16 au Bakur, de ses purges et emprisonnements d’aujourd’hui, amènent à une réflexion transnationale et humaniste sur les ravages du nationalisme et ce que les traces de ses crimes laissent pour oblitérer un avenir proche. La raison même d’existence de Kedistan.

Tant dans les œuvres qui s’exposent de Zehra Doğan, que dans les livres et articles aujourd’hui écrits par Aslı Erdoğan, se donnent certes à voir et à lire le côté obscur du monde. L’une, en adepte de la solitude assumée, l’autre par appel à la lutte collective, convoquent pourtant au sursaut pour en sortir. Et toutes deux sont des femmes…


Suite à la sortie du livre “Das haus aus Stein”, (Bâtiment de pierres) en Allemagne chez les éditions Penguin, Zülküf Kurt introduit l’interview qu’il a réalisée avec Aslı Erdoğan à Frankfurten en mettant l’accent sur la notoriété transnationale de l’écrivaine, suite à la campagne de soutien qu’elle a suscitée.

“Aslı Erdoğan. Première femme littéraire de langue turque, mise en jugement et menacée de peine de prison à perpétuité ; l’auteure qui a été arrêtée pour avoir été un membre tournant du conseil d’administration d’ Özgür Gündem,  fut incarcérée durant 136 jours. Une auteure dont les livres ont été traduits en 19 langues et ses textes en 30 langues… Rien que “Le silence même n’est plus à toi” a été publié, du Français au Roumain, en 12 langues. Et dans la version orale, en français,  aux Editions des Femmes, c’est Catherine Deneuve qui a offert sa voix.”

Dans ce reportage publié sur Yeni Özgür Politika, en turc, Aslı s’exprime sur la situation actuelle en Turquie, sur Cizre, Sur, le quartier historique de Diyarbakır, et sur sa littérature…


– Vous avez été arrêtée et incarcérée durant 136 jours. Avez-vous été surprise par la demande de peine de prison à perpétuité ?

Qui ne serait pas surpris ? Je n’ai jamais été une figure politique active. Je n’ai jamais été membre d’un quelconque parti. Je n’ai même pas d’activité associative. J’ai vécu seule, j’ai écrit seule, je me suis battue seule. Bien sûr, qu’il y a eu des solidarités, des luttes communes avec des gens, mais n’importe qui,  ayant lu 3 articles d’Aslı Erdoğan, sait aisément que cette femme ne peut avoir aucun lien avec une quelconque organisation. [Le mot] organisation est utilisé en Turquie, comme si c’était quelque chose d’illégal, or s’organiser, veut dire faire des choses ensemble. Malheureusement je n’ai pas une personnalité comme cela. Je crois que la solitude est aussi un processus de réclusion. L’écriture “organisationnelle” n’est pas un travail qui peut durer longtemps. Je n’ai fait de la politique que dans mes articles.

J’ai commencé mes chroniques en 1998. Dans les conditions de la Turquie, aucune enquête n’avait été ouverte en ce qui concerne mes articles.  Je vais dire que c’est un petit miracle. J’ai vraiment une plume qui évite le jargon politique du style slogan. Aucun procureur n’a pu trouver quelque chose qu’il pourrait lier à un quelconque article du code pénal. C’est pour cela, qu’alors que je n’ai jamais été jugée,  me retrouver devant la justice avec une demande de perpétuité incompressible,1être jugée avec l’article 302, décrit, plutôt que ma situation, la situation de la Turquie. C’est la première fois qu’un journal [Özgür Gündem] a été accusé en Turquie, au titre de l’article 302, c’est à dire “porter atteinte à l’intégrité de l’Etat”. De plus, la coordination des conseils d’administration tournants n’avait aucune responsabilité légale sur le journal.

Lorsque j’ai été arrêtée, j’étais une auteure, traduite en plus de 10 langues, j’avais reçu déjà 6 prix (et maintenant c’est multiplié par deux). Dans ces prix, il y a des prix littéraire comme Sait Faik. Mon premier prix, en 1990. J’ai complété ma 29ème année en littérature. Tu ne connais pas cette femme, ni rien, et tu m’accuses d’une chose comme être dirigeante du PKK !!… même les corbeaux en riraient. Dans le rapport de police qu’ils ont rédigé, après m’avoir tant surveillée, il est écrit “Aslı Erdoğan est suspectée d’être membre du PKK, car il y a des suspicions sur le fait qu’elle aurait soutenu les universitaires pour la paix.”2Il n’y a pas besoin de suspecter mon soutien aux universitaires, je les ai soutenuEs ouvertement. J’ai fait des discours en représentant les auteurEs pour la paix. Le dossier est tellement vide, que même la police est désemparée. Il n’existe rien de commun, ni une quelconque relation avec le PKK, rien…

Qu’ont-ils trouvé après tant de recherches ? “Ah, elle fait partie des conseillers d’Özgür Gündem. “Ça y est, on a trouvé ! Dans ce cas Aslı Erdoğan dirige donc Özgür Gündem. Donc Aslı Erdoğan dirige le PKK. Et même qu’elle en est un des fondateurs.” Ils ont ouvert le procès sur ce point. La coordination des conseillers n’avait aucune influence sur le journal, ni en pratique ni légalement. Lorsque le PKK a été fondé, j’avais 10 ans. Je ne suis pas kurde… bon ça, ça n’a pas d’importance, mais je ne parle pas le Kurde. Enfin, si j’étais dirigeante, j’aurais au moins appris la langue kurde, depuis le temps, non ?… surtout si j’étais la fondatrice. Aurais-je dirigé l’organisation par l’intermédiaire de traducteurs/trices ? C’était un procès tragicomique. Lorsque nous nous sommes mis en rang en face du juge, j’ai dit “le PKK va ouvrir un procès en demande d’indemnisation pour avoir sapé sa réputation”.

Necmiye Alpay, moi, Bilge Contepe, trois femmes d’un certaine âge, vêtues de tailleurs, nous présentons notre défense. C’est comique. C’est nous qui dirigerions l’organisation ? Pour l’amour de dieu, il n’y a plus que nous à le faire ? Nous parlons de l’organisation de guérilla la plus ancienne au monde. Necmiye Alpay, moi et Bilge Contepe, la dirigerions… Quoi dire devant cela ? Surtout que moi, depuis de longues années, j’ai du mal à me diriger moi même… De par ma nature, je n’ai jamais fait partie d’aucune structure organisationnelle en chaine de commandement, je ne pourrais pas. Tout le monde m’écraserait et passerait. Donner des ordres, le pouvoir, me dégoutent. Je n’arrive même pas à utiliser d’ordinateur, car je n’aime pas donner des ordres. Comment répondre à cette thèse disant que je dirigerais une telle grande organisation… c’est un compliment ou quoi ? Je ne sais pas. Bref, c’était une arrestation qui dépassait l’entendement, et je pense que c’était une première dans le genre. Malheureusement cela ne s’est pas arrêté là.

La perpétuité incompressible, l’emblème de cette époque


Je pense que la perpétuité incompressible est l’emblème de cette époque, comme l’emblème des nazis était les camps de concentration -et le camp de concentration n’est pas une invention nazie-. Selon mes connaissances, dans la dernière année, 758 personnes, seulement en lien avec la tentative de coup d’Etat [du 15 juillet 2016], ont été condamnées à la perpétuité incompressible. Les chiffres changent sans cesse. Parmi ces personnes il y a 17 civils. Si vous y ajoutez celles et ceux qui ont été condamnéEs dans les procès de PKK-KCK, le nombre trouvera, au moins les 1500. Les 758 sont seuls ceux qui ont été condamnés en lien avec le 15 juillet. Je ne connais pas le chiffre exact. Mais des milliers de personnes ont été condamnées à cette peine, et selon mes estimations, des dizaines de personnes sont en cours de jugement.

La semaine dernière, Osman Kavala et l’équipe de Anadolu Kültür ont rejoint  ces personnes. Ils demandent maintenant, pour toutes les personnes qu’ils croient “coupables”, la perpétuité incompressible. Ils ouvrent les procès, et le pire, malgré le fait qu’il n’y ait pas une seule preuve, ils condamnent. C’est comme à l’époque de Staline. Nous avons été les premières, avec Necmiye Alpay, et juste après, ce fut Ahmet Altan.

– Votre arrestation était-elle un message pour dire “ne montrez pas de solidarité avec les Kurdes” ? Quelle lecture en avez-vous faite ?

Je cherche une explication rationnelle, comme tout le monde, et j’en perds la raison quelque part. J’ai beaucoup étudié la période nazie. Je peux être considérée comme spécialiste des camps de concentration. Le point où le fascisme a commencé est peut être la perte de la rationalité. Il n’y a aucune explication rationnelle qui expliquerait pourquoi 6 millions d’être humains ont été envoyés dans des chambres à gaz. Et je pense qu’en Turquie, à ce stade, les explications rationnelles restent insuffisantes. Parce que la personne en face, ne se comporte pas d’une façon rationnelle. La solidarité avec les Kurdes est la première chose qui vient à l’esprit. Oui, ils mènent une politique comme cela. Avant de marcher sur les Kurdes, avec “le plan de destruction” ils vont briser d’abord les cercles extérieurs. Mais, Aslı Erdoğan est-elle la personne à arrêter la première ? Quelle force aurais-je dans la solidarité avec les Kurdes ? Il y a peut être mille personnes à arrêter avant moi. Ou bien, Ahmet Altan, est-il le premier nom dans la lutte contre Fetullah Gülen ? Est-il le porte drapeau du mouvement ? Il ne l’est pas. Osmal Kavala est accusé de vouloir renverser l’ordre constitutionnel… bien sûr ce sont des noms symboliques, mais ils ne sont pas des noms clés. S’il s’agissait d’une lutte menée avec raison, pour moi, tout cela serait quand même des erreurs gravissimes.

Si je menais un “plan de destruction” contre les Kurdes, je n’aurais pas commencé par Aslı Erdoğan. Par conséquent, par exemple les procès ouverts pour le mouvement Gülen sont plus rationnels. Ils ont mis leurs indics partout, dans toutes les structures, y compris les journaux de gauche. Ils ont observé. Ils ont préparé des preuves, qu’elles soient fausses ou non, ils ont constitué un réseau. Ils trouvaient le moyen d’intégrer les gens, d’une façon à les laisser sans échappatoire, dans ce réseau, notamment sur Internet. Même sur mon ordinateur, des programmes de surveillance ont été trouvés. Cela veut dire qu’ils ont surveillé des dizaines de milliers de personnes. Alors que maintenant, ils arrêtent au hasard, à l’aveuglette. Autrement dit, le fascisme est justement cela. L’arbitraire…  Aslı Erdoğan ne connait pas ses limites. Nous sommes en colère contre Ahmet Altan. Nous n’avons jamais été chaud pour Osman Kavala !

Si ces noms ont un point commun, on peut pointer leurs questionnements sur la question kurde, la question arménienne, ou sur certains tabous des Turcs blancs. Bien sûr, il y a une attitude du genre “celui qui frôle la question kurde, nous le détruirons”. C’est un message surtout adressé aux Turcs blancs. Moi, je ne me considère pas comme une Turque blanche, mais aux yeux de beaucoup, je suis une Turque blanche. “Sortez du circuit. Nous nous occuperons d’eux. Pour qui vous prenez-vous, traîtres à la Patrie !”.

On demande des peines de prison de 7 ans, de 10 ans, même pour ceux et celles qui ont juste participé aux “gardes de solidarité”.3J’entendais même de mes lectrices et lecteurs, “Aslı, nous vous aimons beaucoup, mais que faites vous à Özgür Gündem?“. C’est cela qui n’est pas digéré, qui est perçu comme un crime. Ce que j’écrivais dans Özgür Gündem, personne ne le lisait. Le seul fait que j’ai pu y écrire, a dérangé sérieusement beaucoup de personnes de divers milieux. Et, peut être que ce qui m’est arrivé, est la sanction de cela.

– Vous avez 4 articles sur Cizre, Sur, Nusaybin qui ontconstitués les chef d’accusation pour votre procès. “Ceci est ton père“, “Le journal du fascisme : aujourd’hui“, “Lectures d’histoire d’un fou“, “Le plus cruel des mois“…

Mon article “Le journal du fascisme” est un texte littéraire. Seul son titre est provocateur et politique. A part cela, la suite est un monologue. Il peut se passer n’importe où dans le monde, et il est intemporel. Bien sûr, c’est Sur, Cizre, une ville qui brûle, un monde extérieur détruit qui sont racontés. (Dans son dossier a notifié : “l’auteur raconte ici, l’opération [militaire] à Nusaybin” Or le texte a été publié en mai, et l’opération est menée à Nusaybin en juin !). Il n’y a rien dans cet article. Un monologue intérieur. Ce texte est sur la destruction intérieure d’une personne, provoquée par le fascisme, ou par un régime qui pratique une lourde violence. Bien évidemment, j’ai vécu cette destruction en observant Cizre et Sur. Mais “Ceci est ton père” est tout à fait sur Cizre et Sur. Je n’ai écrit que deux articles dans lesquelles j’ai traité directement ces sujets.

– Ces textes ont dû les déranger. Qu’est-ce qu’ils ne veulent qui se sache ?

Oui, je pense que ces articles en ont dérangé certains. Peut être parce qu’ils ont été traduits vers diverses langues, avant que je sois emprisonnée. J’ai utilisé pour ces deux textes, une technique que j’avais pratiquée auparavant pour Soma. Il s’agit d’une technique de “transcription” du poète autrichien Heimrad Bäcker. Il est dans ses premières 18 années de sa vie, membre des “Jeunesses hitlériennes”, mais il change après avoir vu Mauthausen. Et à partir de ce moment, il se consacre jusqu’à la fin de sa vie, à une seule tâche ; trouver un langage qui peut parler des camps de concentration, du génocide, de l’Holocauste. Je pense que lorsqu’il est mort il possédait la plus grande archive personnelle sur l’Holocauste. Il en a fait don à l’Etat autrichien. J’ai lu son livre “Transcription”, je pense il y a cinq ans. La première fois que je l’ai lu, il ne m’a pas parlé. A la deuxième lecture il m’a frappée. Et il dit que les plus grandes souffrances ne peuvent être exprimées par un langage littéraire. Pour cela, il est nécessaire de bâtir un autre langage, une autre littérature. Je peux vous réciter un de ses poèmes qui m’a le plus marquée. 
Et tout de suite, ils ont été jetés dans le trou cité ci-dessus
Et tout de suite, ils ont été jetés dans le trou cité
Un autre trou s’est ouvert.
J’ai essayé cette technique, il y a des années, pour un article sur la torture, mais je n’ai pas réussi. Parce que j’y avais ajouté beaucoup de choses de ma personne. Ensuite, en rédigeant les articles sur Soma, je me suis totalement effacée, et j’ai seulement repris. J’ai reçu des retours très puissant des lecteurs et lectrices. Plus tard, j’ai essayé à nouveau pour l’article de Cizre. Cela semble très facile, mais ce ne l’est pas. Le problème est de trouver dans des milliers de phrases, les bons mots, les quelques mots qui porteraient la voix de la victime.

Les rapports d’autopsie, les procès verbaux policiers, ont un langage extrêmement sec, hypnotisant, difficile à lire, ennuyeux. Mais vous pouvez utiliser ce langage d’une telle façon, que les lecteurs et lectrices, hypnotiséEs, comprennent que vous parlez de personnes réelles. Pas un seul mot de ce texte ne m’appartient. Tout provient entièrement des articles de journaux, reportages, rapports d’autopsie. Clairement, c’est un collage textuel. Mais, derrière ce collage, il y a un sérieux effort littéraire. Ecrire un texte de ce type, prend près d’un mois. Je vais choisir à tout casser cent phrases, mais je souhaite raconter un massacre…

Bien sûr, sur Cizre et Sur, ils mènent une politique d’occultation. Ils perçoivent alors le fait que j’écrive sur Cizre et Sur, comme une provocation. Parce qu’ils sont fortement coupables. Faut-il dire, une attitude typiquement machiste, ou féodale, comment dois-je exprimer sans utiliser un mot discriminatoire ? C’est une attitude qui, quand on dit “tu es coupable”, ne répond pas “oui, je demande des excuses”. Et ce pays a toujours été comme cela. Au sujet de la question arménienne, il n’y a pas eu un seul qui a dit “est-ce réellement arrivé, regardons donc”. “Quoi ! Traitre à la Patrie ! Vendu ! Les arméniens ont fait tant !” etc… Cette mentalité n’a jamais changé.

– Beaucoup de choses ont été écrites et dites sur le fait que Cizre était un tournant. Et vous, comment interprêtez-vous Cizre ?

C’est une période où je suis tombée dans un désespoir profond en pensant qu’en Turquie rien ne pourrait plus jamais être comme avant. J’utilise toujours le terme “fascisme” avec beaucoup d’attention. En le mettant entre guillemets, j’indique que je l’utilise dans son sens littéraire. Je n’arrive plus à trouver d’autre mot. A Cizre, un très grand crime contre l’humanité a été commis. Des êtres humains ont été brûlés vivants dans des sous-sols.

Roboski aussi est très important dans l’Histoire des années récentes. Mais Cizre est autre chose. Comme il ne suffisait pas que la ville soit écroulée sur les habitants, les gens qui auraient pu être arrêtéEs vivantEs, ne l’ont pas étéEs. Ils ont été brûlés dans des sous-sols dans lesquels ils s’étaient faits coincer. Des gens portant des drapeaux blanc ont été mitraillés. Et, civils, enfants, femmes, aucune différence n’a été faite. Cela est passer au delà de la guerre, cela est une politique de massacre.

Dans un pays, une fois certains seuils moraux transgressés, tout peut être possible. En Turquie, les seuils moraux sont dépassés, l’un après l’autre. Par exemple nous étions une société qui respectait les funérailles. Vous avez vu ce qui a été fait à la mère d’Aysel Tuğluk. L’irrespect aux défunts, brûler vifs les civilEs, envoyer vers la mort de la façon la plus lourde, laisser les cadavres dans les rues… Tout cela montre que certains seuils moraux ont été dépassés.

– Un retour en arrière est-il possible ?

C’est très difficile. Ils n’ont aucune envie de faire demi tour, ou de faire sa comptabilité. Peut être dans 20, 30 ans. Les traces sur les gens ne sont pas des traces de poudre, tu ne peux pas les faire disparaitre au lavage. Les habitantEs de Cizre, de Sur, les Kurdes, même les soldats portent les traces, nous aussi. Ce que je voulais questionner dans “Le journal du fascisme” était  justement cette trace restée sur les témoins, plutôt que de décrire un dilemme entre victime et assassin. En vérité, je voulais en faire un livre, mais je n’ai pas eu l’occasion, j’ai été emprisonnée. Quel le destruction psychologique subissons-nous, nous qui sommes témoins de tout cela. Que perdons-nous ? Je voulais rechercher exactement cela. Mais je n’ai pas eu la possibilité.

–  Lorsqu’on regarde ce qui s’est passé depuis 2015, pour vous, vers où va la Turquie ? Pouvez-vous dire qu’il y a de l’espoir ?

Il y a l’obligation de donner des réponses d’espoir à ce genre de questions, mais à vrai dire, je ne suis pas reconnue comme une personne très optimiste. Peut être que je suis craintive. Parce que l’espoir est une affaire de courage. Dans la vie, j’ai beaucoup trop de déceptions. Mais l’humain, est un être qui arrive à espérer. Plus les conditions sont mauvaises, plus notre talent pour espérer se développe. Mais, si on regarde objectivement, indépendamment de mes ressentis, je ne vois pas de signes positifs. Les jauges montrent que le cours est mauvais.

La société est totalement mise en silence. Selon mes estimations, en deux ans, 150 mille personnes ont été arrêtées. Ils construisent de nouvelles prisons et augmentent la capacité à 500 mille. Ils vont emprisonner alors, ceux et celles qui sont jugéEs en liberté. Dans tous les pays Européens, globalement 168 journalistes sont en prison, et 162 d’entre eux-elles sont en Turquie. Ce sont des chiffres graves. Et probablement les chiffres sont en vérité plus hauts. Je peux faire une comparaison comme ceci : lorsque la Deuxième Guerre Mondiale avait débuté, dans les camps de concentrations il y avait 40 mille personnes.

La Turquie vit une période particulièrement dure. Et cela est occulté par le jeu de la démocratie, le parlement et les élections. Tant que cette parodie se poursuit, je ne vois pas de chemin de sortie. Ce sont des élections, des élections locales qui seront la solution ? Certains [pays] organisent des jeux olympiques, nous, nous organisons des élections ! Des écrivainEs, des politiques, des défenseurEs de droits, des avocatEs, des journalistes sont soit à l’intérieur, soit à “l’extérieur”. Le tiers du HDP dans lequel j’avais mis beaucoup d’espoir est en prison. Comment vont-ils/elles tenir, combien de temps ? Comment vont-ils/elles pouvoir récupérer après tous ces coups ? La grève de la faim initiée par Leyla Güven, toute seule, [en prison] il y a 124 jours, a été rejointe par des centaines de personnes depuis les prisons. Parmi eux-elles, il y a aussi mes amies de quartier.

Mon seul espoir est le fait que ce silence se brise avant qu’il y ait des morts, et que la société se secoue, sorte du congélateur dans lequel elle est enfermée, et se réveille.


Source: Kedistan