vendredi 31 août 2018

La pensée magique comme Realpolitik

Par Dmitry Orlov – Source Club Orlov



On ne peut nier que beaucoup de ce qui fait de nous des humains est notre irrationalité. Retirez-la et nous devenons des sacs de produits chimiques régis par des impulsions électriques et des hormones. Une partie de notre irrationalité est simplement aléatoire ou carrément stupide, mais une grande partie est organisée autour de schémas spécifiques de pensée magique qui défie la réalité.





Dans de tels domaines basés sur la science, la magie dans notre pensée provient en grande partie de l’erreur de penser que ce qui peut être capturé sur le papier ne peut jamais servir de représentation complète et précise de la réalité physique en dehors de conditions soigneusement contrôlées. Dans de telles conditions, nous pouvons contrôler le caractère aléatoire en utilisant la loi des grands nombres, nous donnant des circuits de transistors dans lesquels des distributions aléatoires d’électrons créées par tunnel quantique nous permettent de construire des dispositifs informatiques parfaitement déterministes produisant des résultats uniformes pour le même ensemble d’entrées, à chaque fois. Cette capacité parfaitement rationnelle nous permet de constituer une économie totalement numérique.

Mais notre foi dans la durabilité de l’économie numérique est irrationnelle. Elle est brutalement stoppée dès qu’il y a une coupure de courant, et notre foi dans sa capacité à persister repose sur la pensée magique que le réseau électrique restera en place pour toujours. Ce faisant, nous négligeons d’apprécier le faible contrôle sur le domaine physique. Des tremblements de terre, des tsunamis, des pandémies, une éjection de masse coronale bien ciblée, une seule arme nucléaire nord-coréenne dans la stratosphère au-dessus de l’Amérique du Nord, quelques missiles autour du détroit d’Hormuz ou d’autres événements prévisibles ou imprévisibles pourrait faire en sorte que l’argent numérique, les cyber-devises et le reste de l’économie numérique disparaissent dans une grande partie du monde.

Les questions de foi sont proprement reléguées dans le domaine de la religion, et la religion repose sur l’hypothèse que ce qui est capturé sur le papier ou dans un rituel est largement exempt de contraintes rationnelles, ouvrant un vaste champ de magie habité par des personnes qui peuvent « voir » le futur (prophètes), des vierges qui donnent la vie, des gens qui ressuscitent et montent au ciel, ainsi que des tas de guérisons miraculeuses, d’apparences fantomatiques, d’icônes qui pleurent des huiles odorantes, des hommes saints qui vivent seuls sur des tapis de prière et tout ce que vous voudrez d’autre. Comparée aux produits magiques du domaine scientifique, la religion est beaucoup plus durable, puisque le seul équipement nécessaire à son fonctionnement continu est un peu de matière grise entre les oreilles de ses croyants.

Les religions organisées utilisent des techniques éprouvées pour contrôler quelles sortes de pensées magiques sont requises, lesquelles sont autorisées et lesquelles sont considérées comme hérétiques. Un petit conte très mignon appelé « Credo » en latin commence par « Je crois en Dieu, le père tout-puissant … » et inclut des références à la résurrection de Jésus, à sa naissance d’une vierge nommée Marie, etc. Si vous essayez d’appliquer la méthode scientifique à ce conte, vous allez vite rencontrer quelques difficultés.

Supposons que vous vouliez prouver que la résurrection des morts après la crucifixion est physiquement possible, bien que rare. Vous auriez besoin d’un très grand échantillon de Jésus pour les crucifier, les enterrer et attendre trois jours pour voir s’ils surgissent d’entre les morts. Il est peu probable que vous trouviez suffisamment de volontaires pour produire un résultat statistiquement significatif, et aucun comité d’éthique médicale n’approuvera jamais votre expérience. En ce qui concerne la résurrection des morts, en tant que scientifique, vous ne pourrez jamais aller au-delà de la formulation de l’hypothèse plutôt inintéressante selon laquelle cela est tout à fait improbable. Mais la naissance d’une mère vierge est une question entière. Avec un échantillon de sperme et une seringue, une femme en pleine ovulation peut être mise enceinte sans endommager l’hymen. Un miracle!

En matière de foi, la politique se situe quelque part entre la science et la religion. D’une part, le droit divin traditionnel des rois est d’origine religieuse ; d’autre part, ce droit divin est plutôt inutile lorsqu’il s’agit de combattre les armées d’autres rois sur le champ de bataille, mais la science militaire rationnelle l’est certainement. Dans les temps modernes, il faut souvent croire que les démocraties représentatives majoritaires poursuivent les causes de l’égalitarisme, de la justice ou de tout autre idéal qu’elles prétendent embrasser.

Les systèmes politiques (autres que théocratiques, comme en Iran) manquent de l’élément mystique de la religion et ne peuvent donc pas forcer tout le monde à croire en les menaçant d’excommunication (qui est automatiquement réinterprétée comme une oppression politique). Il y a aussi l’élément du conditionnement opérant : si un certain comportement (voter) ne parvient pas à produire la réponse souhaitée (respect des promesses de campagne), le stimulus (campagne politique) ne parvient finalement pas à produire la réponse souhaitée (se présenter pour voter) .

Les États-Unis ont particulièrement progressé dans cette voie. Des votes, des promesses de campagne, des plates-formes de parti, rien que pour les apparences. Les véritables batailles politiques se déroulent dans les coulisses avec de gigantesques sacs d’argent, tandis que les avocats tentent de s’écharper pour offrir un spectacle divertissant. Au moment où j’écris ces lignes, les résultats de l’élection présidentielle précédente semblent dépendre de la question extrêmement importante de savoir quels fonds peuvent légitimement être utilisés par un candidat à la présidentielle pour payer des prostituées. Les fonds de la campagne politique seraient convenables à cette fin, tandis que l’utilisation de fonds privés provenant de son entreprise constituerait une infraction imprescriptible. Si vous vous demandez quelle est cette odeur, ce n’est que le refoulement de la « démocratie » américaine. Veuillez mettre vos masques à gaz.

Bien qu’il soit difficile d’obtenir une confiance aveugle dans le domaine politique pour les citoyens dans leur ensemble, il est toujours possible de forcer les membres des partis politiques et des factions à accepter diverses formes de pensée magique de peur d’être ostracisés. Ici, la principale technique consiste à forcer les gens à accepter un contre-fait comme étant la vérité. Les humains sont câblés pour la coopération, et l’instinct de coopération suscite souvent le conformisme, la mimique et l’hypocrisie. Il a été démontré expérimentalement que si vous mettez un certain nombre de comparses dans une pièce, montrez au sujet expérimental une image d’un carré et prétendez qu’il s’agit d’un cercle, et si tous les comparses concordent à dire que c’est un cercle au lieu de la bonne réponse, alors levez-vous et clamez: « Idiots! Je pars tout de suite et n’essayez jamais de me reparler! ».


Christine Hallquist, le candidat transgenre du parti démocrate au poste de gouverneur de l’État du Vermont, est un exemple contemporain de carré appelé cercle. Basé sur le « test du canard », il s’agit clairement d’un personnage (qui ressemble, marche et parle comme un autre). S’il (ou elle) défilait, un petit garçon, assis sur les épaules de son père, indiquerait sans aucun doute : « Hé, papa, c’est un homme habillé en femme ! ». Là, ce père du Vermont devrait dire « Chut !!! Ne dis pas ça! Si elle dit qu’elle est une femme, alors nous devons dire qu’elle est une femme ! ». Dans une grande partie du pays, un autre père pourrait dire: « Ouais. Fils, c’est ce que nous appelons un pervers. » Et si vous essayiez de le reprendre, il vous traiterait probablement aussi de « pervers », et peut-être même, il vous tirerait dessus.

Mais les deux pères se seraient trompés : cette « perversion » en particulier semble être de nature politique plutôt que sexuelle, et le changement de genre est probablement ce qui l’a aidé à participer au scrutin. Cet homme de 62 ans a changé de sexe il y a trois ans après avoir vécu toute sa vie en tant qu’homme marié avec enfants, malgré son chromosome Y et ses caractéristiques sexuelles primaires et secondaires. (Je laisse ses tendances sexuelles de « pervers » de côté.) Habitants du Vermont, votez « carré » ! Euh, je voulais dire « cercle »… désolé …

Une fois que vous avez une grande partie de l’électorat, avec ses représentants élus et les médias nationaux, conditionnés à accepter qu’un carré puisse être un cercle (et, bien sûr, vice versa!) simplement en vous identifiant en tant que tel, une péniche entière de « Credo » politique peut se rendre à quai et décharger ses marchandises magiques. « Je crois » que la Russie a annexé de force la Crimée, que Trump a été élu grâce à l’ingérence russe, que des pirates russes ont volé des courriels du serveur DNC, que les forces russes ont abattu un avion de ligne Malaisien, que les Iraniens ont développé des armes nucléaires, que les Syriens ont utilisé des armes chimiques contre leur propre peuple, que les Russes ont utilisé des armes chimiques sophistiquées pour tuer (sans succès) un ancien espion britannique et sa fille … sachant qu’aucun cas n’a été étayé par des preuves valables, encore moins prouvé devant un tribunal.

Ne pas croire l’un de ces contre-faits entraîne un ostracisme politique : vous ne serez pas financé, diffusé ou publié, et vous perdrez votre emploi. C’est, bien sûr, triste, mais qu’est-ce que cela signifie pour le reste du monde ? Le reste du monde est consterné et pense : « Les Étasuniens ont littéralement perdu leurs testicules. La moitié d’entre eux veulent maintenant être gouvernés par des fées barbues ; les autres les appellent des ‘pervers’ tout en nettoyant leurs armes de manière compulsive. » Mais le problème est lié à la manière dont cette lacune nationale s’exprime au niveau international. Ce qui dans les temps religieux a abouti à des procès en sorcellerie, l’Inquisition et les excommunications, et ce qui dans la politique intérieure contemporaine aboutit à l’ostracisme et à la persécution, donne lieu, en politique internationale, à des sanctions (en plus de postures militaires inutiles).

Maintenant, les sanctions basées sur des contre-faits sont intéressantes en ce sens qu’elles sont permanentes. Supposons que le pays X ait fait une mauvaise chose (disons, envahi un pays voisin, ou essayé de développer une arme nucléaire ou chimique) et que les États-Unis appliquent des sanctions. Le pays X pourrait alors se retirer de ce pays voisin ou renoncer à son programme d’armement et demander la levée des sanctions. Mais supposons que le pays X soit plutôt sanctionné pour avoir conspiré avec des lézards spatiaux afin de falsifier les résultats du concours Miss America 2016 ? Supposons en outre que les termes des sanctions soient tels que le pays X doit admettre sa culpabilité, capturer les lézards spatiaux et les soumettre à des inspections internationales. Qu’est-ce que le pays X peut faire maintenant ?

Le choix est clair : supposer les sanctions permanentes et travailler dur pour en minimiser les effets. En particulier, s’efforcer de faire en sorte que le pays X ne dépende pas des États-Unis, pour rien d’important, développer une dissuasion militaire suffisamment puissante pour que les États-Unis ne tentent jamais de provocations majeures, développer des relations commerciales et des alliances avec d’autres pays. qui en ont également eu assez des États-Unis et de leurs sanctions, et puis s’asseoir et regarder les États-Unis se faire rôtir dans un fossé enflammé de sa propre création.

Il est parfois possible pour les pays de fonder leur politique étrangère sur des notions idéologiques ou sur des prémisses morales et éthiques. Cela ne peut jamais être fait unilatéralement, mais seulement en formant un consensus international. Pour ce faire, un pays doit être diplomatiquement fort, respecté et capable de conciliation. Une politique étrangère consistant à imposer des sanctions fondées sur des accusations non prouvées et fallacieuses détruit le respect et contrecarre toutes les tentatives de diplomatie fondée sur des principes. Il ne reste plus que la Realpolitik : la diplomatie basée sur des considérations pratiques de circonstances et de facteurs donnés dans le but d’atténuer les risques, de minimiser les pertes et d’obtenir des avantages.

Mais ce que nous voyons actuellement aux États-Unis, c’est que la Realpolitik a pris les devants : les relations internationales, dont l’abandon se traduit par de grands dangers comme un effondrement financier et jusqu’à l’anéantissement nucléaire, sont devenues des questions de politique intérieure visant à forcer tout le monde à admettre que les carrés peuvent être des cercles et vice versa, avec des résultats monstrueux.

Comme le disait Gilles Deleuze: « Ce n’est pas le sommeil de la raison qui engendre les monstres, mais la rationalité vigilante et insomniaque ». Aux États-Unis, il est devenu « rationnel » qu’un certain groupe d’agents politiques détruisent définitivement les relations internationales pour tenter d’obtenir un avantage incertain et éphémère en politique intérieure. Ils ont une élection à mi-mandat à remporter, un président à renverser pour avoir soudoyé des prostituées et une planète entière à perdre. Maintenant, quelle sorte de pensée magique pourrait faire que ce genre de compromis semble « rationnel » ?
Dmitry Orlov

Traduit par Hervé pour Le SakerFrancophone

Le livre de Dmitry OrlovLes cinq stades de l'effondrement” est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.




mardi 28 août 2018

Pepe Mujica: culture du capitalisme


L’ancien président de l’Urugay a toujours été une voix originale dans l’ensemble des présidents progressistes d’Amérique latine, l’ancien guérillero a toujours manifesté sa solidarité, mais aussi dénoncé les illusions et les limites de ce qui se réalisait dans ce continent. La seule expérience face à laquelle je ne l’ai jamais entendu émettre la moindre critique a été Cuba. Il est vrai que comme Fidel, il insiste sur certains thèmes actuels, le renforcement idéologique autant que les transformations matérielles et l’écologie. Cette voix que l’on pourrait qualifier de « critique » participe y compris de ce que l’on trouve chez Fidel Castro à savoir une réflexion sur les illusions qu’une génération de guérilleros pouvait avoir sur la facilité d’inventer le socialisme. Il ne s’agit pas au contraire d’abandonner mais de se confronter à l’expérience, à la réalité. Le débat là aussi peut s’ouvrir y compris avec les Chinois et avec ce que les communistes des autres pays socialistes ont appris (note de Danielle Bleitrach)




L’ancien président de l’Uruguay José Mujica a rappelé vendredi lors d’une cérémonie à Madrid « l’importance pour un pays de ne pas oublier son histoire », se référant au  retour au Maroc de 116 personnes qui ont franchi la clôture de Ceuta mercredi dernier, une opération inhabituelle de la garde civile et de la police nationale à la frontière sud de l’Espagne. Mujica a placé l’Espagne devant le miroir de son histoire, rappelant que les Espagnols ont également été forcés de quitter leur pays et de chercher refuge dans d’autres États.

« L’ Espagne et l’Italie vomissaient des millions d’immigrants et elles ont vite oublié leur propre  histoire, » a déclaré le président uruguayen, qui a récemment démissionné en tant que sénateur. Jose Mujica a également fait référence à 40.000 personnes par an d’autres pays que devait recevoir l’Uruguay, le pays qu’il a présidé entre 2000 et 2015.

L’ancien dirigeant a reçu ce vendredi le prix des avocats d’Atocha lors de sa quatorzième édition. Mujica est un « leader dans la lutte pour la paix, la justice, la démocratie et la liberté », a souligné le président de la fondation de Comisiones Obreras et le survivant du massacre d’Atocha en 1977, Alejandro Ruiz.

En ce qui concerne les pensions en Espagne, José Mujica a cherché à mettre en évidence la contradiction qui est là  lorsque « les citoyens se demandent qui va payer les pensions de nos enfants et continuent à s’opposer encore à l’immigration »  Il a commencé sa réflexion sous un tonnerre d’applaudissements. Selon l’ancien président latino-américain, au milieu d’un siècle de progrès dans la transformation numérique, la société «devra se battre pour que les robots paient des impôts qui garantissent la vie des personnes âgées».

Mujica a également mis en garde contre les limites environnementales et le danger de la croissance. 
« Les gouvernements sont en proie à la voracité et on se dirige vers la catastrophe parce que les ressources ne sont pas infinies. Il y a beaucoup de choses pour lesquelles se battre, par rapport à un revenu de base, du temps de travail, prendre soin de l’environnement, changer les paramètres… Le sens progressif de la vie est une nécessité pour la survie de l’espèce.

 « .Le capitalisme, a-t-il dit, a créé une nouvelle culture: « Il a domestiqué la science et l’a mise en œuvre pour exploiter la technologie et accroître la productivité ».

« Ce n’est pas en nationalisant que l’on progresse »


Interrogé sur la « mauvaise image » du socialisme au Venezuela, en Équateur ou en Argentine, Mujica a répondu que « le véritable problème de la gauche a toujours été de confondre les sentiments avec la réalité objective ». En référence à la reconversion monétaire du gouvernement de Maduro au Venezuela, Mujica a affirmé qu' »il a rompu les mécanismes de sa propre économie sans avoir la capacité d’aller de l’avant à partir de là ».

« Ce n’est pas en nationalisant que l’on progresse », a défendu l’ancien président et il a précisé que qualifier de socialistes des pays latino-américains tels que l’Argentine ou le Venezuela était  « trop ​​excessif « , tout en chérissant « les courageuses tentatives de construire des modèles socialistes autour de ces pays » .

José Mujica s’est identifié en tant que membre d’une génération de personnes qui pensaient qu’il était possible de changer le monde en modifiant « les relations de production et de distribution de la richesse ». Mais, a-t-il insisté, « aucun changement matériel n’est suffisant s’il ne s’accompagne pas d’un changement culturel ».


Source française: histoireetsociete

samedi 25 août 2018

Le chanvre et le cannabis



Il y a 100 ans et plus, le chanvre était l'une des cultures agricoles les plus répandues. Il constituait une partie de l'alimentation quotidienne, tout en étant utilisé pour ses propriétés fibreuses et médicinales.
Cette utilisation du chanvre a pris fin au début du 20ème siècle, lorsque l'interdiction du cannabis s’est répandu à travers le monde. La conséquence première a été que le chanvre a presque complètement disparu de notre alimentation, nous privant ainsi des apports nutritifs des cannabinoïdes, des terpènes, des flavonoïdes et d'autres composés de la plante. Certains scientifiques ont avancé cette prohibition comme cause de la généralisation des carences du système endocannabinoïde. Car sans apports alimentaires, les cannabinoïdes produits naturellement par le corps ne sont plus en nombre suffisant. Même avec une alimentation équilibrée, le corps ne reçoit pas les nutriments que le chanvre peut fournir au même titre que les compléments de vitamines et de minéraux.




La vérité sur le chanvre (et pourquoi les grandes entreprises ne veulent pas que vous la sachiez)

Par Meadow Clark



Une utopie alimentée par le chanvre n’est-elle qu’un rêve illusoire ? Ou le chanvre pourrait-il légitimement sauver la planète ?
Saviez-vous que la plante de chanvre peut être utilisée pour fabriquer jusqu’à 50 000 produits ? Pas seulement aujourd’hui, d’ailleurs. Historiquement parlant, le chanvre a été un sauveur de vie et il a marqué l’expansion du monde et même l’expansion de l’esprit.
Cependant, les grandes entreprises qui influencent toutes les décisions prises dans notre pays détestent la concurrence et ont mené la charge dans une guerre de propagande contre la plante.
Le corporatisme frappe à nouveau !

***

Voici la vérité sur le chanvre – et pourquoi les grandes entreprises ne veulent pas que vous le sachiez.


Premièrement – Le chanvre ne peut pas vous faire planer

Le chanvre et la marijuana sont deux plantes différentes ! Ils appartiennent à la même famille, mais ce sont des plantes différentes. La seule « euphorie » que vous pouvez obtenir du chanvre est ce sentiment de vertige que vous obtenez quand vous rêvez d’un monde autour du chanvre et que vous réalisez que cette plante magique est une bénédiction.
Mais je promets que c’est tout. Il faudrait fumer 1 000 kg pour se défoncer et, bien sûr, c’est humainement impossible. Ce n’est qu’une campagne de diffamation de 90 ans contre le cannabis qui propage une telle idiotie. Les restrictions aux États-Unis donnent l’impression que le chanvre est d’un autre monde alors qu’en réalité, il était l’un des matériaux les plus omniprésents de l’histoire.
Le chanvre est simplement une variété de Cannabis sativa a.k.a. chanvre indien ou chanvre industriel. Il est cultivé pour un usage industriel. Marijuana (Cannabis Sativa, Cannabis Indica ou Cannabis Ruderalis) est un nom pour une souche de Cannabis Sativa qui a les bourgeons fleuris où toute la résine (cannabine) se trouve. C’est là que se trouve le tétrahydrocannabinol (THC), et c’est ce qui permet de se défoncer. Les deux plantes contiennent du THC, mais croyez-moi, « Pouf le Dragon Magique » n’était pas un code pour le chanvre !
Les deux plantes ont des cannabinoïdes et les deux ont du THC, mais le chanvre est plus connu pour ses cannabinoïdeset c’est pourquoi il est utilisé pour faire de l’huile de CBD (qui ne permet pas de se défoncer).


Les origines du chanvre – dans le monde et aux États-Unis

En ce qui concerne l’histoire écrite, nous devons les origines du chanvre à l’Asie centrale avec leur culture de fibres dès 2800 avant JC, mais des fibres chinoises ont été découvertes il y a 10 000 ans. La production de chanvre a trouvé son chemin vers la Méditerranée et l’Europe vers l’an 100 après J.C. et s’est épanouie au Moyen Âge.
Plus tard, il a été planté au Chili et est arrivé en Amérique avec les Puritains – à la fois dans le navire et comme voile de navire – où il est devenu un aliment de base des États-Unis jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. Vous avez peut-être entendu dire que la Déclaration d’indépendance a été rédigée sur du papier de chanvre.
Malheureusement, l’agriculture industrielle du chanvre est devenue fortement taxée en 1937 et cela a pratiquement éradiqué les cultures industrielles. Vous pouvez lire dans L’empereur est nu de Jack Herer la conspiration pour mettre fin à la production de chanvre. Une trentaine d’États ont des lois autorisant la culture du chanvre, mais la réglementation THC tolérance zéro et les pressions de la DEA font qu’il est difficile de relancer l’économie avec le chanvre.


Comment le chanvre peut-il sauver le monde ?

Voici quelques exemples de domaines dans lesquels le chanvre peut bouleverser notre monde.



Mais ce ne sont pas les seuls avantages du chanvre

De plus, voici les choses sur lesquelles nous n’aurions plus besoin de compter si fortement… et les raisons pour lesquelles le chanvre ne trouve pas sa place.
  • Libre-échange – L’Amérique pourrait être totalement autosuffisante (et d’autres pays aussi !)
  • La Réserve fédérale – Pas besoin de ramper devant ces vautours, notre économie serait en plein essor avec tous les emplois et les produits que nous pourrions produire.
  • Bois d’oeuvre et déforestation – Il ne faut que 14 semaines pour cultiver suffisamment de chanvre pour construire une maison ! Contrairement aux arbres, qui peuvent mettre 20 ans à pousser. Les produits en papier, les emballages, les meubles et plus encore ne dépendraient plus de la coupe de forêts précieuses qui prennent des vies à repousser. Non seulement la déforestation déplace des personnes et des animaux, mais elle perturbe l’écologie. Les arbres nettoient la terre et l’approvisionnement en eau si bien que leur disparition massive est dévastatrice. Green Flower écrit :
  • Agriculture massive – Adieu le coton OGM avec tous vos pesticides nocifs. Le chanvre est l’une des plantes les plus résistantes et ne nécessite pratiquement aucun pesticide. Il pousse en quelques mois, les familles paysannes pourraient à nouveau se réjouir et être fières d’alimenter le pays en chanvre tout en subvenant aux besoins de leurs familles. Le chanvre pourrait réapprovisionner le sol, réduisant ainsi le besoin d’engrais synthétique. Le chanvre augmente les microbes dans le sol. En « nourrissant le monde », il ne serait pas nécessaire de prétendre que les OGM aident les affamés.
  • Pétrole et la machine de guerre – Parce que le chanvre est une source renouvelable qui peut créer du carburant, il n’est pas nécessaire d’augmenter les prix et de prétendre que les réserves s’épuisent. Il ne serait pas nécessaire d’occuper d’autres pays pour leurs ressources.
  • Alimentation, médicaments et psychiatrie – Nutrition et nourriture pour tous – cultivez votre propre production. Faites des médicaments. Récemment, le chanvre a montré un potentiel pour le traitement du cancer de l’ovaire. On a récemment découvert que l’huile de CBD soulage les symptômes de la schizophrénie. Le chanvre contient les 10 acides aminés essentiels, les vitamines B, le magnésium, le calcium et le fer, les oméga 3, 6 et 9 acides gras essentiels et plus. Il peut littéralement nourrir le monde ! Ses graines et ses feuilles peuvent être utilisées pour la cuisine, les produits laitiers alternatifs, les beurres de graines, les huiles et plus encore. N’oublions pas les aliments pour animaux de compagnie et d’élevage et les médicaments.
  • Plastiques – Finis les énergies fossiles, les produits chimiques non biodégradables entrant dans nos réserves de nourriture et d’eau. Le plastique serait de l’histoire ancienne et cela pourrait sauver le monde ! Pensez à toutes les choses faites de plastique… et jetées après une seule utilisation. Le chanvre pourrait débarrasser la terre de cette pollution. Jetez vos emballages dans la cour. Prenez des plats à emporter dans une boîte de chanvre et mangez avec une fourchette de chanvre sans remplir les sites d’enfouissement.
  • Cliniques d’hormones et de fertilité – Le plastique est un perturbateur endocrinien toxique. Boire dans une bouteille d’eau de chanvre que vous avez laissée dans votre voiture ? Pas de problème, pas un agent cancérigène et pas un perturbateur hormonal. Les taux d’obésité pourraient-ils aussi baisser ?
  • Auto-Industrie – Henry Ford a fabriqué une voiture en biocomposite partiellement fait de chanvre ! Pourquoi utilisons-nous encore des matériaux bon marché qui s’usent en quelques années ? Peut-être qu’avec une économie alimentée par le chanvre, les prix du transport pourraient être plus raisonnables.
  • Industrie du logement – Oui, le chanvre peut faire des maisons en utilisant le « béton de chanvre » (lime + chanvre + eau). Mais ces maisons seraient plus sûres, plus solides, plus abordables et recyclables. Les maisons de chanvre durcissent pour devenir plus fortes avec le temps. Leur durée de vie est estimée à 600-800 ans ! Un jour peut-être, elles pourraient être imprimées en 3D, ce qui rendrait les pays du tiers monde plus sûrs en cas de catastrophes naturelles. Peut-être qu’une maison de chanvre pourrait survivre à l’inondation sans moisissure parce qu’elle est antimicrobienne, aérée et qu’elle protège contre la moisissure. Cela ne ferait-il pas baisser les cotisations d’assurance ?
  • Synthétiques et mode – Finis les  vêtements jetables faits de matières synthétiques qui causent des micropolluants. Vêtements durables, résistants, aérés et recyclables qui vous gardent au frais, au chaud et couverts. Des tapis et des meubles sécuritaires qui n’émettent pas de microplastiques dans l’air qui atterrissent sur vos aliments. Le coton s’use et se décompose.
  • Produits chimiques – Les produits du chanvre n’ont pas besoin de l’eau de Javel et des produits chimiques que les produits du papier fabriqués à partir de pâte de bois utilisent. Ils empêchent la croissance des moisissures, réduisant ainsi la dépendance aux nettoyants industriels et des produits de protection contre les moisissures. Le chanvre peut être utilisé pour la lutte contre les mauvaises herbes, les engrais et les plantes de couverture.
À ce stade, vous pouvez voir les possibilités et il se peut que vous compreniez pour quelle véritable raison la culture du chanvre est interdite. Vous pouvez parier votre dollar que les industries géantes qui ont libre cours sur la terre sont menacées par la prolifération du chanvre. Après tout, ils font des choses dont tout le monde a besoin – et pour lesquelles ils doivent payer le prix fort.
Avec le chanvre, la bulle illusoire est éclatée. Le leurre disparaitrait – tout le monde se rendrait compte que personne n’a à souffrir sans que ses besoins de base soient satisfaits d’une manière ou d’une autre. Le chanvre créerait tellement d’autosuffisance.


La guerre contre la drogue et l’économie

Les États-Unis n’accepteront pas le programme de production de chanvre industriel parce que le gouvernement prétend qu’il s’agit de la même souche que la marijuana utilisée pour les drogues. Et comme résultat, nous sommes des chauffe-bancs économiques qui importent des graines de chanvre et des textiles de temps en temps pendant que le reste du monde se met à l’action.
Plus récemment, le besoin d’huile de CBD a explosé. Le CBD est une huile à base d’huile de chanvre concentrée. L’huile ingérable a récemment été associée au soulagement de problèmes tels que les inflammations, l’anxiété et l’insomnie jusqu’aux crises d’épilepsie et aux symptômes de la maladie de Parkinson.
Les gens explorent même ses utilisations avec les animaux de compagnie. La restriction oppressive sur l’huile de CBD – en raison de la perception erronée délibérée qu’il s’agit de marijuana et qu’il peut d’une manière ou d’une autre faire planer les gens – signifie que le prix de cette huile est assez exorbitant à l’heure actuelle.
Techniquement, le CDB est légale dans les 50 États, mais la DEA l’a mis sur sa ligne de mire lorsqu’elle a reclassifié la substance en une substance de l’annexe 1. En raison de la propagande antidrogue – encore une fois, principalement aux États-Unis – les citoyens et les forces de l’ordre sont confus sur le sujet. Dans un scénario embarrassant, la police a commencé à fermer les magasins qui vendaient du CBD.
Le truc effrayant à propos de ça ?
Il se peut qu’ils aient agi dans le respect de la loi en raison de la nature de la reclassification….
Le chanvre peut sauver le monde. C’est historique et intemporel. C’est progressif et futuriste. Alors pourquoi les États-Unis glissent-ils vers l’arrière ? Pourquoi arrête-t-elle – et efface-t-elle – le progrès réel ?





Article originel : The Truth About Hemp (And Why Big Business Doesn’t Want You to Know It) traduit par Pascal, revu par Martha pour Réseau International

Meadow Clark

Article récolté sur: Wikistrike

mardi 21 août 2018

Le vrai visage de la Chine



Le Général de Gaulle, qui avait été le premier chef d’État à reconnaître la République populaire de Chine, avait déclaré lors de sa conférence de presse du 31 janvier 1964 :
« la France doit pouvoir entendre directement la Chine et aussi s’en faire entendre ».
« Il se peut aussi », avait-il ajouté, « que dans l’immense évolution actuelle du monde, en multipliant les contacts directs, de peuple à peuple, on serve la cause des hommes. C’est-à-dire : celle de la sagesse, du progrès et de la paix. Il se peut que ces contacts contribuent à l’atténuation, déjà commencée, des contrastes et des oppositions dramatiques, entre les camps qui divisent l’univers. Il se peut qu’ainsi les âmes, partout où elles sont sur la terre, se retrouvent, un peu moins tard, au rendez-vous que la France a donné à l’univers, voici 175 ans. Celui de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité ». Solidarité & progrès



Le célèbre proverbe chinois — « quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt » – ne peut trouver de meilleurs candidats que les élites occidentales néolibérales, et par contamination les populations, dans leur façon de dépeindre la Chine à travers leurs préjugés matérialistes et monétaristes, et leur façon de décrire les NRS au pire comme une volonté impérialiste de domination mondiale et au mieux comme une entreprise bassement commerciale.
Conditionnées à concevoir l’économie à travers le dogme étroit de la maximalisation des profits d’une minorité au détriment de la majorité, ces élites sont incapables de comprendre que la Chine puisse réussir en pratiquant de plus en plus une politique économique dirigiste couplée à une régulation financière, et que ceci lui ait permis de réaliser la plus forte baisse de la pauvreté jamais observée dans toute l’histoire de l’humanité.
Le sport (supra)national revient donc à projeter ses propres vices sur les autres. C’est ainsi que le rapport du 2 août du Council on Foreign Relation, le très influent think-tank américain, présente le plan « Made in China 2025 » comme une menace à la démocratie, et accuse la Chine de « recruter des scientifiques étrangers », de « voler la propriété intellectuelle américaine », et de pratiquer une politique agressive de fusions/acquisitions contre les entreprises américaines.
Mais la plus grande inquiétude est suscitée par le « modèle étatique » de la Chine et « son ambition de contrôler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement », comme on peut le lire dans le rapport. On pense alors à la construction de l’EPR à Flamanville, et aux merveilleux résultats obtenus grâce à l’application du modèle précisément inverse… L’ironie est que la réussite actuelle de la Chine tient au fait qu’elle met en œuvre les conceptions économiques qui ont permis aux pays occidentaux de devenir relativement riches et développés – le New Deal de Roosevelt, la planification gaulliste, etc – ; conceptions qui inspirent désormais les 140 pays participant aux Nouvelles Routes de la soie.
Dans son éditorial du 9 août, la présidente internationale de l’Institut Schiller, Helga Zepp-LaRouche, écrit : « Au lieu de continuer de parader avec arrogance du haut de leur égoïsme et de leur prétendue supériorité, laissant ainsi leurs propres populations en marge de l’histoire, les nations d’Europe et des États-Unis devraient se tourner vers les offres que leur font la Chine et la Russie pour une coopération et une co-création du nouveau paradigme ». 


La Grande Muraille de Chine


Le socialisme chinois et le mythe de la fin de l’Histoire

En 1992, un politologue américain, Francis Fukuyama, osait annoncer la « fin de l’Histoire ». Avec l’effondrement de l’URSS, disait-il, l’humanité entrait dans une ère nouvelle. Elle allait connaître une prospérité sans précédent. Auréolée de sa victoire sur l’empire du mal, la démocratie libérale projetait sa lumière salvatrice sur la planète ébahie. Débarrassée du communisme, l’économie de marché devait répandre ses bienfaits aux quatre coins du globe, réalisant l’unification du monde sous les auspices du modèle américain.[1] La débandade soviétique semblait valider la thèse libérale selon laquelle le capitalisme - et non son contraire, le socialisme - se conformait au sens de l’histoire. Aujourd’hui encore, l’idéologie dominante martèle cette idée simple : si l’économie planifiée des régimes socialistes a rendu l’âme, c’est qu’elle n’était pas viable. Le capitalisme, lui, ne s’est jamais aussi bien porté, et il a fait la conquête du monde.

Les tenants de cette thèse en sont d’autant plus convaincus que la disparition du système soviétique n’est pas le seul argument qui semble plaider en leur faveur. Les réformes économiques engagées en Chine populaire à partir de 1979, à leurs yeux, confirment également la supériorité du système capitaliste. Pour stimuler leur économie, les communistes chinois n’ont-ils pas fini par admettre les vertus de la libre entreprise et du profit, quitte à passer par-dessus bord l’héritage maoïste et son idéal égalitaire ? De même que la chute du système soviétique démontrait la supériorité du capitalisme libéral sur le socialisme dirigiste, la conversion chinoise aux recettes capitalistes semblait donner le coup de grâce à l’expérience « communiste ». Un double jugement de l’histoire, au fond, mettait un point final à une compétition entre les deux systèmes qui avait traversé le XXème siècle.

Le problème, c’est que cette narration est un conte de fées. On aime répéter en Occident que la Chine s’est développée en devenant « capitaliste ». Mais cette affirmation simpliste est démentie par les faits. Même la presse libérale occidentale a fini par admettre que la conversion chinoise au capitalisme est illusoire. Enfin, les Chinois eux-mêmes le disent, et ils ont de solides arguments. Comme point de départ de l’analyse, il faut partir de la définition courante du capitalisme : un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange. Ce système a été progressivement éradiqué en Chine populaire au cours de la période maoïste (1950-1980), et il a effectivement été réintroduit dans le cadre des réformes économiques de Deng Xiaoping à partir de 1979. Une dose massive de capitalisme a ainsi été injectée dans l’économie, mais - la précision est d’importance - cette injection eut lieu sous l’impulsion de l’État. La libéralisation partielle de l’économie et l’ouverture au commerce international relevaient d’une décision politique délibérée.

Pour les dirigeants chinois, il s’agissait de lever des capitaux extérieurs afin de faire croître la production intérieure. Faire place à l’économie de marché était un moyen, et non une fin. En réalité, la signification des réformes se comprend surtout d’un point de vue politique. « La Chine est un Etat unitaire central dans la continuité de l’empire. Pour préserver son contrôle absolu sur le système politique, le parti doit aligner les intérêts des bureaucrates sur le bien politique commun, à savoir la stabilité, et fournir à la population un revenu réel croissant et de meilleures conditions de vie. L’autorité politique doit gérer l’économie de façon à produire plus de richesses plus efficacement. D’où deux conséquences : l’économie de marché est un instrument, pas une finalité ; l’ouverture est une condition d’efficacité et conduit à cette directive économique opérationnelle : rattraper et dépasser l’Occident ».[2]

C’est pourquoi l’ouverture de la Chine aux flux internationaux fut massive, mais rigoureusement contrôlée. Le meilleur exemple en est fourni par les zones d’exportation spéciales (ZES). Les réformateurs chinois voulaient que le commerce renforce la croissance de l’économie nationale, et non qu’il la détruise », notent Michel Aglietta et Guo Bai. Dans les ZES, un système contractuel lie les entreprises chinoises et les entreprises étrangères. La Chine y importe les ingrédients de la fabrication de biens de consommation industriels (électronique, textile, chimie). La main d’œuvre chinoise fait l’assemblage, puis les marchandises sont vendues sur les marchés occidentaux. C’est ce partage des tâches qui est à l’origine d’un double phénomène qui n’a cessé de s’accentuer depuis trente ans : la croissance économique de la Chine et la désindustrialisation de l’Occident. Un demi-siècle après les « guerres de l’opium » (1840-1860) qui virent les puissances occidentales dépecer la Chine, l’Empire du Milieu a pris sa revanche.

Car les Chinois ont tiré les leçons d’une histoire douloureuse. « Cette fois, la libéralisation du commerce et de l’investissement relevait de la souveraineté de la Chine et elle était contrôlée par l’État. Loin d’être des enclaves ne profitant qu’à une poignée de “compradors”, la nouvelle libéralisation du commerce fut un des principaux mécanismes qui ont permis de libérer l’énorme potentiel de la population ».[3] Une autre caractéristique de cette ouverture, souvent méconnue, est qu’elle bénéficia essentiellement à la diaspora chinoise. Entre 1985 et 2005, elle détient 60 % des investissements cumulés, contre 25 % pour les pays occidentaux et 15 % pour Singapour et la Corée du Sud. L’ouverture au capital « étranger » fut d’abord une affaire chinoise. Mobilisant les capitaux disponibles, l’ouverture économique a créé les conditions d’une intégration économique asiatique dont la Chine populaire est la locomotive industrielle.

Dire que la Chine est devenue « capitaliste » après avoir été « communiste » relève donc d’une vision naïve du processus historique. Qu’il y ait des capitalistes en Chine ne fait pas de ce pays un « pays capitaliste », si l’on entend par cette expression un pays où les détenteurs privés de capitaux contrôlent l’économie et la politique nationales. En Chine, c’est un parti communiste de 90 millions d’adhérents, irrigant l’ensemble de la société, qui détient le pouvoir politique. Faut-il parler de système mixte, de capitalisme d’Etat ? C’est davantage conforme à la réalité, mais encore insuffisant. Dès qu’il s’agit de qualifier le système chinois, l’embarras des observateurs occidentaux est patent. Les libéraux se répartissent entre deux catégories : ceux qui reprochent à la Chine d’être toujours communiste, et ceux qui se réjouissent qu’elle soit devenue capitaliste. Les uns n’y voient qu’un « régime communiste et léniniste » bon teint, même s’il a fait des concessions au capitalisme ambiant.[4] Pour les autres, la Chine est devenue « capitaliste » par la force des choses et cette transformation est irréversible.

Certains observateurs occidentaux, toutefois, essaient de saisir le réel avec davantage de subtilité. C’est ainsi que Jean-Louis Beffa, dans un mensuel économique libéral, affirme carrément que la Chine représente « la seule alternative crédible au capitalisme occidental ». « Après plus de trente ans d’un développement inédit, écrit-il, n’est-il pas temps de conclure que la Chine a trouvé la recette d’un contre-modèle efficace au capitalisme à l’occidentale ? Jusque-là, aucune solution de rechange n’était parvenue à s’imposer, et l’effondrement du système communiste autour de la Russie en 1989 avait consacré la réussite du modèle capitaliste. Or la Chine d’aujourd’hui n’y a pas souscrit. Son modèle économique, hybride, combine deux dimensions qui puisent à des sources opposées. La première emprunte au marxisme-léninisme ; elle est marquée par un puissant contrôle du parti et un système de planification vigoureusement appliqué. La seconde se réfère davantage aux pratiques occidentales, qui donnent la part belle à l’initiative individuelle et à l’esprit d’entreprendre. Cohabitent ainsi la mainmise du PCC sur les affaires et un secteur privé foisonnant ».[5]

Cette analyse est intéressante, mais elle renvoie dos-à-dos les deux dimensions - publique et privée - du régime chinois. Or c’est la sphère publique, manifestement, qui est aux commandes. Dirigé par un puissant parti communiste, l’État chinois est un Etat fort. Il maîtrise la monnaie nationale, quitte à la laisser filer pour stimuler les exportations, ce que Washington lui reproche de façon récurrente. Il contrôle la quasi-totalité du système bancaire. Surveillés de près par l’État, les marchés financiers ne jouent pas le rôle exorbitant qu’ils s’arrogent en Occident. Leur ouverture aux capitaux étrangers est d’ailleurs soumise à des conditions draconiennes fixées par le gouvernement. Bref, le pilotage de l’économie chinoise est confié à la main de fer d’un Etat souverain, et non à la « main invisible du marché » chère aux libéraux. Certains s’en affligent. Libéral bon teint, un banquier international qui enseigne à Paris I relève que « l’économie chinoise n’est ni une économie de marché, ni une économie capitaliste. Pas même un capitalisme d’État, car en Chine c’est le marché lui-même qui est contrôlé par l’Etat ».[6] Mais si le régime chinois n’est même pas un capitalisme d’État, est-ce à dire qu’il est « socialiste », c’est-à-dire que l’État y détient la propriété des moyens de production, ou y exerce du moins le contrôle de l’économie ? La réponse à cette question est clairement positive.
La difficulté de la pensée dominante à nommer le régime chinois, on l’a vu, vient d’une illusion longtemps entretenue : abandonnant le dogme communiste, la Chine serait enfin entrée dans le monde merveilleux du capital. On aimerait tant pouvoir dire que la Chine n’est plus communiste ! Convertie au libéralisme, cette nation réintégrerait le droit commun. Retour à l’ordre des choses, une telle capitulation validerait la téléologie de l’homo occidentalis. Mais on a sans doute mal interprété la célèbre formule du réformateur Deng Xiaoping : « peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape les souris ». Cela ne signifie pas que le capitalisme et le socialisme sont indifférents, mais que chacun sera jugé sur ses résultats. Une forte dose de capitalisme a été injectée dans l’économie chinoise, sous contrôle de l’État, parce qu’il fallait stimuler le développement des forces productives. Mais la Chine demeure un Etat fort qui dicte sa loi aux marchés financiers, et non l’inverse. Son élite dirigeante est patriote. Même si elle concède une partie du pouvoir économique aux capitalistes « nationaux », elle n’appartient pas à l’oligarchie financière mondialisée. Adepte du « socialisme à la chinoise », formée à l’éthique confucéenne, elle dirige un Etat qui n’est légitime que parce qu’il garantit le bien-être d’un milliard 400 millions de Chinois.

Il ne faut pas oublier, en outre, que l’orientation économique adoptée en 1979 a été rendue possible par les efforts réalisés au cours de la période antérieure. Contrairement aux Occidentaux, les communistes chinois soulignent la continuité - en dépit des changements intervenus - entre le maoïsme et le post-maoïsme. « Beaucoup ont eu à pâtir de l’exercice du pouvoir communiste. Mais ils adhèrent pour la plupart à l’appréciation émise par Deng Xiaoping, lequel avait quelque raison d’en vouloir à Mao Zedong : 70 % de positif, 30 % de négatif. Une phrase est aujourd’hui très répandue parmi les Chinois, révélatrice de leur jugement sur Mao Zedong : Mao nous a fait tenir debout, Deng nous a enrichis. Et ces Chinois estiment tout à fait normal que le portrait de Mao Zedong figure sur les billets de banque. Tout l’attachement que les Chinois affichent encore aujourd’hui pour Mao Zedong tient à ce qu’ils l’identifient à la dignité nationale retrouvée ».[7]

Il est vrai que le maoïsme a mis fin à cent cinquante ans de décadence, de chaos et de misère. La Chine était morcelée, dévastée par l’invasion japonaise et la guerre civile. Mao l’a unifiée. En 1949, elle est le pays le plus pauvre du monde. Son PIB par tête atteint la moitié environ de celui de l’Afrique et moins des trois quarts de celui de l’Inde. Mais de 1950 à 1980, durant la période maoïste, le PIB s’accroît de façon régulière (2,8 % par an en moyenne annuelle), le pays s’industrialise, et la population passe de 552 millions à 1 017 millions d’habitants. Les progrès en matière de santé sont spectaculaires, et les principales épidémies sont éradiquées. Indicateur qui résume tout, l’espérance de vie passe de 44 ans en 1950 à 68 ans en 1980. C’est un fait indéniable : malgré l’échec du « Grand Bond en avant », et malgré l’embargo occidental - ce qu’on oublie généralement de préciser - la population chinoise a gagné 24 ans d’espérance de vie sous Mao. Les progrès en matière d’éducation ont été massifs, notamment dans le primaire : la part de la population analphabète passe de 80 % en 1950 à 16 % en 1980. Enfin, la femme chinoise - qui « porte la moitié du ciel », disait Mao - a été éduquée et affranchie d’un patriarcat ancestral. En 1950, la Chine était en ruines. Trente ans plus tard, elle est encore un pays pauvre du point de vue du PIB par habitant. Mais c’est un Etat souverain, unifié, équipé, doté d’une industrie naissante. L’atmosphère est frugale, mais la population est nourrie, soignée et éduquée comme elle ne l’a jamais été au XXème siècle.

Cette réévaluation de la période maoïste est nécessaire pour comprendre la Chine actuelle. C’est entre 1950 et 1980 que le socialisme a jeté les bases du développement à venir. Dès les années 70, par exemple, la Chine perçoit le fruit de ses efforts en matière de développement agricole. Une silencieuse révolution verte a fait son chemin, bénéficiant des travaux d’une académie chinoise des sciences agricoles créée par le régime communiste. A partir de 1964, les scientifiques chinois obtiennent leurs premiers succès dans la reproduction de variétés de riz à haut rendement. La restauration progressive du système d’irrigation, les progrès réalisés dans la reproduction des semences et la production d’engrais azotés ont transformé l’agriculture. Comme les progrès sanitaires et éducatifs, ces avancées agricoles ont rendu possible les réformes de Deng, elles ont constitué le socle du développement ultérieur. Et cet effort de développement colossal n’a été possible que sous l’impulsion d’un Etat planificateur, la reproduction des semences, par exemple, nécessitant des investissements dans la recherche impossibles dans le cadre des exploitations individuelles.[8]

En réalité, la Chine actuelle est fille de Mao et de Deng, de l’économie dirigée qui l’a unifiée, et de l’économie mixte qui l’a enrichie. Mais le capitalisme libéral à l’occidentale, en Chine, est aux abonnés absents. Il arrive que la presse bourgeoise rende compte avec lucidité de cette indifférence des Chinois à nos propres lubies. On lit dans Les Echos, par exemple, que les Occidentaux ont « commis l’erreur d’avoir pu penser qu’en Chine, le capitalisme d’Etat pourrait céder le pas au capitalisme de marché ». Que reproche-t-on aux Chinois, en définitive ? La réponse ne manque pas de surprendre dans les colonnes d’un hebdomadaire libéral : « La Chine n’a pas la même notion du temps que les Européens et les Américains. Un exemple ? Jamais une entreprise occidentale ne financerait un projet qui ne serait pas rentable. Pas la Chine qui pense à très long terme. Avec sa puissance financière publique accumulée depuis des décennies, elle ne se préoccupe pas en priorité d’une rentabilité à court terme si ses intérêts stratégiques le lui commandent ». Puis l’analyste des Echos conclut : « Cela lui est d’autant plus facile que l’Etat garde la mainmise sur l’économie. Ce qui est impensable dans le système capitaliste tel que l’Occident le pratique, cela ne l’est pas en Chine ». On ne saurait mieux dire ! [9]

Evidemment, cet éclair de lucidité est inhabituel. Il change des litanies coutumières selon lesquelles la dictature communiste est abominable, Xi Jinping est déifié, la Chine croule sous la corruption, son économie est chancelante, son endettement abyssal et son taux de croissance en berne. Enfilade de lieux communs et fausses évidences à l’appui, la vision que donnent de la Chine les médias dominants brille le plus souvent par un simplisme narquois. On prétend comprendre la Chine en la soumettant au lit de Procuste des catégories préétablies chères au petit monde médiatique. Communiste, capitaliste, un peu des deux, ou autre chose encore ? Dans les sphères médiatiques, on y perd son chinois. Difficile d’admettre, sans doute, qu’un pays dirigé par un parti communiste a réussi en trente ans à multiplier par 17 son PIB par habitant. Aucun pays capitaliste ne l’a jamais fait.

Comme d’habitude, les faits sont têtus. Le parti communiste chinois n’a nullement renoncé à son rôle dirigeant dans la société, et il fournit son ossature à un Etat fort. Hérité du maoïsme, cet Etat conserve la maîtrise de la politique monétaire et contrôle le système bancaire. Restructuré dans les années 1990, le secteur public demeure la colonne vertébrale de l’économie chinoise : représentant 40% des actifs et 50% des profits générés par l’industrie, il prédomine à 80-90 % dans les secteurs stratégiques : la sidérurgie, le pétrole, le gaz, l’électricité, le nucléaire, les infrastructures, les transports, l’armement. En Chine, tout ce qui est important pour le développement du pays et pour son rayonnement international est étroitement contrôlé par un Etat souverain. Ce n’est pas en Chine qu’un président de la République braderait au capitalisme américain un joyau industriel comparable à Alstom, offert par Macron à General Electric dans un paquet-cadeau.

En lisant la résolution finale du dix-neuvième congrès du Parti communiste chinois (octobre 2017), on mesure l’ampleur des défis. Lorsque cette résolution affirme que “le Parti doit s’unir pour remporter la victoire décisive de l’édification intégrale de la société de moyenne aisance, faire triompher le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère, et lutter sans relâche pour réaliser le rêve chinois du grand renouveau de la nation”, il faut peut-être prendre ces déclarations au sérieux. En Occident, la vision de la Chine est obscurcie par les idées reçues. On s’imagine que l’ouverture aux échanges internationaux et la privatisation de nombreuses entreprises ont sonné le glas du “socialisme à la chinoise”. Mais rien n’est plus faux. Pour les Chinois, cette ouverture est la condition du développement des forces productives, et non le prélude à un changement systémique. Les réformes économiques ont permis de sortir 700 millions de personnes de la pauvreté, soit 10% de la population mondiale. Mais elles s’inscrivent dans une planification à long terme dont l’Etat chinois conserve la maîtrise. Aujourd’hui, de nouveaux défis attendent le pays : la consolidation du marché intérieur, la réduction des inégalités, le développement des énergies vertes et la conquête des hautes technologies.

En devenant la première puissance économique de la planète, la Chine populaire sonne le glas de la prétendue « fin de l’Histoire ». Elle renvoie à la deuxième place une Amérique finissante, minée par la désindustrialisation, le surendettement, le délabrement social et le fiasco de ses aventures militaires. Contrairement aux USA, la Chine est un empire sans impérialisme. Placé au centre du monde, l’Empire du Milieu n’a pas besoin d’étendre ses frontières. Respectueuse du droit international, la Chine se contente de défendre sa sphère d’influence naturelle. Elle ne pratique pas le “regime change” à l’étranger. Vous n’avez pas envie de vivre comme les Chinois ? Aucune importance, ils n’ont pas l’intention de vous convertir. Auto-centrée, la Chine n’est ni conquérante ni prosélyte. Les Occidentaux font la guerre pour enrayer leur déclin, quand les Chinois font des affaires pour développer leur pays. Au cours des trente dernières années, la Chine n’a mené aucune guerre et a multiplié son PIB par 17. Dans la même période, les USA ont mené une dizaine de guerres et précipité leur décadence. Les Chinois ont éradiqué la pauvreté, quand les USA déstabilisaient l’économie mondiale en vivant à crédit. En Chine la misère recule, tandis qu’aux USA elle progresse. 

Que cela plaise ou non, le « socialisme à la chinoise » met une fessée au capitalisme à l’occidentale. Décidément, la « fin de l’Histoire » peut en cacher une autre.

Bruno GUIGUE
(La Pensée libre, août 2018)

Notes:

[1] Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, 1993, Flammarion.
[2] Michel Aglietta et Guo Bai, La Voie chinoise, capitalisme et empire, Odile Jacob, 2012, p.17.
[3) Ibidem, p. 186.
[4] Valérie Niquet, « La Chine reste un régime communiste et léniniste », France TV Info, 18 octobre 2017.
[5] Jean-Louis Beffa, « La Chine, première alternative crédible au capitalisme », Challenges, 23 juin 2018.
[6] Dominique de Rambures, La Chine, une transition à haut risque, Editions de l’Aube, 2016, p. 33.
[7] Philippe Barret, N’ayez pas peur de la Chine !, Robert Laffont, 2018, p. 230.
[8] Michel Aglietta et Guo Bai, op. cit., p.117.
[9] Richard Hiaut, « Comment la Chine a dupé Américains et Européens à l’OMC », Les Echos, 6 juillet 2018.


Source: Le Grand Soir