mercredi 6 juin 2018

Zen et arts martiaux


Interview de Philippe Coupey,moine zen et l’un des dirigeants de la mission de Maître Deshimaru, par Christian Courtonne, maître de karaté.

"Enso" (cercle zen) par Sengaï Gibon, XIXe siècle

Question : Nous conduisons une réflexion sur les rapports entre le zen et les arts martiaux aujourd’hui, en Occident, à l’aube de l’an 2000. Tu as pratiqué le karate et tu as aussi été un proche disciple de Maître Deshimaru, le maître qui a diffusé le zen en Europe. Peux-tu nous sensibiliser sur les liens entre ces deux univers, en faisant référence à ton parcours personnel?
Réponse : Je ne sais pas si je pourrai vous sensibiliser sur les liens entre le karate et le zen, mais je peux essayer de vous faire vivre l’aspect physique, émotionnel, l’amour que je vis depuis trente ans pour le zen. L’ai commencé le zen par le karate. La méthode était le shotokan. Je suis arrivé des États-Unis en 1969 et j’ai commencé le karate en 1971 avec le professeur Daniel Ney, rue de Pontoise. J’ai pratiqué pendant six années et j’ai arrêté à son départ. Dans son club, un de mes amis m’avait parlé d’un maître zen qui enseignait de l’autre côté du cimetière Montparnasse. C’était Maître Taisen Deshimaru.
J’avais déjà des connaissances livresques sur le bouddhisme, l’hindouisme. Je suis allé au dojo de Paris, rue Pernety, en 1973, seul, sans influence extérieure, et cela est important: avoir sa réaction à soi. Je suis arrivé au dojo zen ; je suis entré et je me sentais bien, même si je ne savais pas de quoi il s’agissait. J’ai pratiqué zazen, la posture assise. Je connaissais la méditation par les livres, car j’avais pratiqué le yoga aux États-Unis, dans un groupe où on nous distribuait des textes sur la méditation hindoue.
Quoi qu’il en soit, c’est par le karate que je suis arrivé au zen. La pratique de zazen était très difficile pour moi, car j’avais déjà un certain âge, 38 ans. Pourtant, je n’ai jamais pris ces difficultés au sérieux. Dans la vie, j’ai rencontré de grosses difficultés, mais les difficultés physiques ne sont pas tellement importantes. Au karate, je suis allé maintes fois à l’hôpital pour des problèmes de bras et de jambes cassés, mais la douleur de zazen m’intriguait, car les autres arrivaient à tenir la posture et moi pas. Je ne pouvais accepter d’être inférieur à la majorité. J’ai tenu, et quelques semaines après j’ai rencontré Maître Deshimaru. On parlait la même langue, l’anglais, et cela a facilité notre collaboration.
Question : Peux-tu nous parler de cette collaboration avec le maître qui a diffusé le zen en Europe ?
Réponse : Le début de nos échanges s’est produit sur le trottoir. Il me savait américain et écrivain. Il m’a dit : « Tiiiii ! Vous voulez un peu de tiiiii » (il m’invitait à boire du thé). « Pardon ? Je ne comprends pas… » « Vous voulez du whisky ? » Là, j’ai compris et nous sommes montés dans sa chambre. Il était dix heures du matin. Cela a été le début de notre relation spirituelle et je suis devenu son scribe, surtout dans les sesshin (retraites de méditation). Deux livres ont ainsi été publiés. C’est un enseignement assez brut. Les titres sont Le Rugissement du lion et La Voix de la vallée.1
Question : Peux-tu décrire, pour les non-initiés, ce qu’est le zen ?
Réponse : C’est difficile de définir le zen. Je suis ici avec Luc Boussard, qui a aussi pratiqué de longues années avec Maître Deshimaru et qui est un ancien pratiquant de l’aikido. Il va vous donner son point de vue.
Luc Boussard : Zazen, tel que nous l’ont enseigné les maîtres, c’est simplement s’asseoir, laisser passer les pensées, vivre en harmonie avec l’ordre cosmique.
Philippe Coupey : Bien sûr, l’harmonie c’est important. C’est cesser de faire obstacle. On ne doit même pas s’attacher à l’idée d’harmonie. La pratique de zazen donne une raison d’être sur la terre, mais il ne faut pas rester attaché à une image. Il faut abandonner les attachements, les concepts personnels, comme dans les arts martiaux il faut abandonner les techniques. La conscience, ce n’est pas secondaire mais primaire… Quoi qu’il en soit, pour pouvoir s’asseoir devant un mur, face à soi-même, il faut savoir comment prendre la posture, comment respirer, comment penser. Voilà ce qui est important pour les non-initiés.
Question : Qu’est-ce que le zen peut apporter aux pratiquants des arts martiaux ?
Réponse : À un certain niveau, le zen apporte la tranquillité profonde, mais pour trouver la tranquillité profonde, ce ne sont pas un an ou deux de pratique qui suffisent… Ce n’est qu’à partir de cette tranquillité, par une pratique quotidienne, que l’on découvre notre nature profonde. Un karateka qui pratique zazen en laissant tomber le corps – donc les techniques – et l’esprit – donc la pensée – pourra la trouver. C’est aussi le bushido.
Question : Il existe plusieurs école de zen. Quelle est celle pratiquée en France ?
Réponse : Le zen enseigné en Europe est principalement celui de Maître Deshimaru, enseigné par sa communauté, la sangha. Le maître de Maître Deshimaru était Maître Kodo Sawaki. C’est le zen soto, complètement soto. Ce n’est pas comme aux États-Unis, où ils mélangent avec le zen rinzai. Dans notre école, nous gardons la pointe de l’épée bien aiguisée : seulement une chose. Et avec cette pointe, on touche toujours le même point, en descendant profondément dans la terre, toujours en faisant la même chose : « boum, boum, boum ». Comme au karate quand on fait des kata, toujours la même chose. En zen, c’est afin qu’avec cette pratique nous puissions nous découvrir nous-mêmes, notre racine profonde. C’est pareil en karate. Ne pas tuer l’autre mais tuer l’ego en soi-même. Il faut aller au-delà de son ego à soi. Les arts martiaux comme le zen, ainsi que disait Luc, qui a pratiqué l’aikido, sont complètement similaires.
Le zen n’apporte rien du tout. Pourtant, celui qui pratique pourra peut-être réussir à obtenir quelque bénéfice. Pour cela, il faut qu’il s’assoit, qu’il presse le sol avec ses genoux, qu’il bascule le bassin en avant, qu’il tende la colonne vertébrale vers le haut à partir de la cinquième vertèbre lombaire (qui est le point clé de la posture, derrière le hara), qu’il tende la nuque, en poussant le ciel avec le sommet du crâne. Inspirer, expirer. Tout se fait sur l’expiration, c’est un point commun entre le zen et les arts martiaux. Il faut savoir expirer pour inspirer. Lorsque vous inspirez, c’est l’énergie cosmique qui entre en vous. Si vous expirez bien, ça va et ça vient automatiquement, inconsciemment. Il faut expirer avec le hara. C’est pareil pour les arts martiaux : naturellement, invisiblement, inconsciemment.
Question : Le bushido a vu l’union du zen et des arts martiaux. L’Occident les as séparés. Quel avenir ?
Réponse : Je vois un très beau futur entre le zen et les arts martiaux. Nous allons nous trouver de plus en plus ensemble, à cause de la vie moderne, qui coupe les pieds des arts martiaux, mais aussi du zen. La vie de confort, la vie facile, la vie qui court après les objets, après le matériel, après le succès, affaiblit complètement le ki (l’énergie vitale de l’homme). Les arts martiaux, ce n’est pas du sport. Si un jour les arts martiaux ne sont plus que sport et compétition, la bonne relation sera finie entre nous. C’est aux maîtres japonais et à leurs disciples occidentaux d’assurer la continuité, de transmettre le véritable message.
Question : Le zen permet-il d’augmenter l’efficacité en combat?
Réponse : L’efficacité, c’est quoi ? On est ici et maintenant. Notre pratique ne demande aucune efficacité. Ce sont les enfants qui cherchent l’efficacité. Même en situation de danger, il faut être ici et maintenant, sans technique, sans méthode, rien.
Question : C’est le cerveau profond.
Réponse : Si tu veux, le thalamus.
Question : Peut-on expliquer cela aux débutants?
Réponse : Il faut parler de l’efficacité aux débutants pour les inciter à la pratique. Cet aspect est important dans la vie d’un dojo, d’une école, d’une discipline. À l’évidence, nous avons besoin des débutants pour le business. Alors vive les débutants! et vive les gens de passage! Ils viennent pour peu de temps, mais grâce à leur va-et-vient nous pouvons exister… Nous sommes en interdépendance avec les débutants. Il faut toujours les respecter. C’est grâce aux débutants que nous existons à travers les siècles.
Un proverbe zen dit que la proportion de vrais pratiquants ne représente pas plus qu’un poil sur neuf vaches. Le débutant doit venir et se regarder lui-même, et même s’il ne se voit qu’une minute pendant l’heure de zazen, il est alors un poil sur neuf vaches. Pour cette raison, un débutant doit être traité comme un ancien.
Question : Pour conclure, zen ou arts martiaux?
Réponse : Tout le monde cherche la voie. Pour tout le monde c’est la même chose: comment résoudre le problème de l’ego, de l’orgueil personnel, comment trancher. Toute personne qui cherche sincèrement la voie la trouvera sans difficulté. Elle la trouvera dans l’un ou l’autre: le zen ou les arts martiaux, mais pas dans le boulot, dans la politique ou dans le sport. On fait comme on veut quand on pratique la voie de Bodhidharma. Il ne faut pas oublier que Bodhidharma est le premier patriarche non seulement du zen mais aussi des arts martiaux.
Paris, octobre 1999

1La Voix de la Vallée, Taisen Deshimaru & Philippe Coupey (éd. du Rocher) et Le Rugissement du lion, Taisen Deshimaru et Philippe Coupey, (éd. du Rocher)

Source : Deux versants


Aucun commentaire: