samedi 16 juin 2018

Le soufisme au coeur de l'islam


Kabirsufi

Repu


Un homme vint voir Bahaudin Naqshband et lui dit :

"J'ai voyagé, je suis allé de maître en maître, j'ai étudié de nombreuses voies. J'en ai reçu de grands bienfaits et retiré maints avantages.
"Je voudrais maintenant me joindre au cercle de vos disciples, que je puisse m'abreuver à la source de la connaissance, et progresser de degré en degré sur la voie spirituelle, la tariqa."
Bahaudin ne répondit rien. Il demanda qu'on servit le dîner. Lorsqu'on eut apporté le riz et le ragoût, et que son hôte se fut régalé, le maître insista pour qu'il en reprît. Et ainsi à plusieurs reprises. Puis il lui offrit des fruits et des gâteaux, et fit signe qu'on apporte d'autre pilaf, et d'autres mets, et des légumes, et des salades, et des confitures. Le tout en abondance.

L'invité se sentit d'abord flatté, et, voyant que Bahaudin semblait toujours plus ravi à chaque nouvelle bouchée qu'il avalait, mangea autant qu'il put. Quant à son appétit commença à faiblir, le sheikh soufi parut très contrarié. Alors, pour ne pas le mécontenter, le malheureux ingurgita presque un deuxième repas.

Quand son invité fut dans un état tel qu'il aurait été bien incapable d'avaler même un grain de riz et que, pris de malaise, il dut s'allonger sur des coussins, Bahaudin dit enfin:
"Quand tu t'es présenté devant moi, tu étais aussi plein d'enseignements non digérés que tu l'es maintenant de viande, de riz, de fruits... Tu te sentais mal à l'aise. Parce que tu ne sais pas ce qu'est le vrai malaise spirituel, tu as pris cette sensation pour celle de la faim, faim de connaissances nouvelles. En réalité, ce dont tu souffrais, c'était d'indigestion.

"Je peux t'instruire si tu es prêt maintenant à suivre mes directives, prêt à rester ici avec moi le temps qu'il faudra pour digérer - au moyen d'activités qui ne te sembleront pas initiatiques mais qui sont l'équivalent de la substance qu'on absorbe pour pouvoir digérer un repas comme celui-là afin qu'il soit transformé en éléments nutritifs plutôt qu'en graisse."

Le visiteur accepta la proposition du sheikh.

Il raconta son histoire des dizaines d'années plus tard alors qu'on parlait de lui désormais comme du grand maître Sufi Khalil Ashrafzada.



Idries Shah
Contes soufis



Soufisme

par 

On distingue trois dimensions dans la religion islamique : théologique, juridique et spirituelle. Le soufisme se définit comme cette troisième dimension, intérieure, de l’islam. Considérée pour un soufi — en arabe sūfī, pluriel sūfiyyūn —, comme un aspect de la sagesse éternelle, universelle, et à ce titre existant depuis Adam, elle s’est incarnée dans le corps de la religion islamique, née en Arabie au VIIe siècle. L’étymologie du terme, apparu vers la fin du IIe siècle de l’hégire, reste obscure. C’est sur le mot sūfī qu’est formé en arabe tasawwuf, littéralement « l’adoption des valeurs et des rites soufis », que le français a traduit par « soufisme ».

Dans le Coran (57:3), Dieu est présenté comme étant à la fois l’Extérieur et l’Intérieur, l’Apparent et le Caché. Or, pour les soufis la création est à l’image de Dieu. Derrière le monde des apparences, des formes, du dogme et de la Loi, il y a donc une réalité intérieure (haqīqa) qui est son vrai fondement et lui donne sens. C’est cette réalité que tend à percevoir le soufi, en partant de la norme extérieure, périphérique, la charia, et en cheminant sur la Voie initiatique (tariqa), qui relie l’apparence à l’essence, l’écorce au noyau. Ce processus introspectif est tracé dans le Coran (51:20).
Sur terre il y a des signes pour ceux qui sont dotés d’une vision sûre. Et en vous-mêmes, ne voyez-vous pas 

« IL N’Y A QUE DIEU QUI SOIT »Les soufis ont assigné plusieurs buts à leur discipline. Ils s’accordent sur la nécessité de purifier l’âme, afin de se faire transparents à Dieu et d’acquérir les « nobles vertus » du Prophète : « Tu es certes doté d’un caractère sublime », dit le Coran à son adresse (68:4).

Pour la plupart des soufis, la purification n’est qu’un moyen : il faut connaître Dieu, afin de mieux L’adorer. Or, on ne peut le faire tant que l’ego s’interpose entre Lui et la conscience humaine : c’est en « s’éteignant en Dieu » (al-fanā’) que l’initié réalise que Lui seul est. La profession de foi de l’islam n’affirme-t-elle pas qu’« il n’y a de dieu que Dieu » ? Pour les soufis, cette formule signifie : « Il n’y a que Dieu qui soit », car le créé, le contingent s’efface nécessairement devant l’Absolu. L’initié, immergé dans la Présence, ne voit alors rien en dehors de Dieu, mais une fois de retour parmi les hommes, il lui faut « subsister » en Dieu (al-baqā’), c’est-à-dire voir Dieu en tout être, en toute chose manifestée, ce qui est plus difficile…

Le soufi ne rejette donc pas le monde. « Les êtres n’ont pas été créés pour que tu les voies, mais pour que tu voies leur Seigneur en eux », dit un soufi. Le Coran incite les êtres à maintes reprises à décrypter les « signes » (āyāt), à connaître Dieu en contemplant Sa manifestation :
Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils voient que c’est le Réel [Dieu].
(Coran, 41 : 53)

UNE CULTURE DANS L’ISLAM CONTEMPORAIN

Depuis le XVIIIe siècle, la montée du wahhabisme a imposé un islam fruste, un islam bédouin, soutenu rapidement par les pétrodollars et les États-Unis. Les divers courants du salafisme revivaliste ont relayé cette vision littéraliste, idéologique, au XXe siècle. Néanmoins, le soufisme imprègne encore tous les aspects de la culture islamique. Ainsi, les grands réformistes musulmans de la fin du XIXe siècle et du XXe (Jamal Al-Din Al-Afghani, Muhammad Abduh, Muhammad Iqbal, Said Noursi…) n’ont jamais renié leur ancrage dans le soufisme en tant qu’exigence spirituelle. Ils ont seulement critiqué la forme confrérique lorsqu’elle aliénait, selon eux, les peuples musulmans.

Les attaques virulentes dont le soufisme a été l’objet de la part des salafistes comme des « modernistes » l’avaient, en apparence, fait tomber en disgrâce et, jusque dans les années 1970, des orientalistes prophétisaient sa mort. Un renouveau s’est nettement dessiné dans les années 1980 et surtout 1990, à la suite de l’échec des diverses idéologies qu’a connues le monde arabo-musulman au XXe siècle (nationalisme, marxisme, islamisme...), et du désenchantement de ceux qui suivaient le modèle occidental. Malgré la phase critique qu’il a traversée, le soufisme a maintenu son ancrage dans la culture islamique. En 1989, le Syrien Said Hawwa, cheikh naqshbandi1, mais aussi chef d’une branche des Frères musulmans, pouvait déclarer qu’au cours des siècles, 90 % des musulmans avaient eu, d’une manière ou d’une autre, un lien avec le soufisme. Les Sénégalais seraient affiliés à une confrérie à 90 %, et on avance le chiffre d’un tiers pour les Égyptiens. Par ailleurs, toutes les grandes confréries sont actives en Occident, et il y existe désormais une véritable culture soufie, qui présente des modalités variées.

Le soufisme suscite un intérêt grandissant en Occident et connaît actuellement un regain de vigueur dans les pays où prévaut l’islam, où la situation est en fait assez contrastée. Dans la plupart des pays, les jeunes adhèrent en grand nombre aux confréries, alors qu’il y a encore vingt ans l’âge moyen des membres était assez avancé. Contrairement aux apparences, les soufis sont très nombreux : on compte plus de sites soufis que salafistes. On estime les adeptes du soufisme à 300 millions sur 1,6 milliard de musulmans dans le monde ; ils représentent ainsi près de 19 % de la branche sunnite de l’islam. Tout cela contredit la supposée submersion de la communauté musulmane par les islamistes, les Frères musulmans, les wahhabo-salafistes et lesdits « djihadistes ». Mais les médias en parlent moins…

LE PRINCIPE DE « DIVERGENCE »

« La couleur de l’eau vient de la couleur de son récipient » : par cette formule très allusive, Abou Kassim Al-Jounayd, le grand soufi de Bagdad (mort en 911), voulait notamment montrer que les voies pour accéder au soufisme sont multiples. Selon un adage soufi en effet, « il existe autant de voies menant à Dieu que de fils d’Adam ». Chacun progresse donc selon ses prédispositions. Au Xe siècle, Abou Nasr Al-Sarraj explique cette diversité en appliquant la parole du Prophète : « Les divergences des savants[musulmans] sont une source de miséricorde » aux « savants de l’intérieur », les soufis. Mais si chaque soufi parle selon le degré spirituel qu’il a atteint, selon son expérience de l’instant, tous retirent profit de cet échange. Cet appel au pluralisme participe du principe islamique de la « divergence » (khilāf), observé surtout dans le droit islamique. Loin d’estomper les différences, les premiers auteurs de manuels de soufisme (Xe-XIe siècles) les mettent volontiers en relief, car elles illustrent pour eux la richesse et la subtilité de l’expérience des soufis. Ceux-ci ne s’entendent donc pas toujours sur la terminologie de leur doctrine ou sont même en désaccord sur des points théologiques.

Dans la spiritualité islamique naissante se sont exprimées de façon contrastée différentes sensibilités : notamment la voie du « renoncement » ou « ascèse » (zuhd) en Syrie, la voie du « blâme » (malāma) en Iran/Asie centrale, avant que le soufisme (tasawwuf) d’Irak ne s’impose et n’englobe les autres écoles. Les expériences des premiers mystiques (IXe et début du Xe siècle) font donc apparaître une riche palette de tempéraments spirituels, d’où va se dégager une typologie toujours vivante : Abou Yazid Al-Bistami ou Mansour Al-Hallaj vont illustrer l’ivresse spirituelle, Al-Jounayd la lucidité, Harith Al-Mouhasibi l’agrément du destin, Hakim Al-Tirmidhi la sainteté, etc. Mais même au sein du soufisme mûr, devenu dès lors l’expression majeure de la spiritualité islamique sunnite (XIe-XIIe siècles), ou encore dans le cadre des « voies initiatiques particulières » ou tariqa, l’individu gardera l’autonomie, la liberté foncière que revendique le soufisme, vérifiant ainsi cette réflexion du cheikh Ahmad Al-Zarraq (XVe siècle) :
Les soufis ne cesseront de bien se porter tant qu’ils divergeront. S’ils s’accordent, cela ne se fera qu’en fermant les yeux sur leurs défauts réciproques ; or, nul n’est exempt de défauts…
À l’heure où des défis majeurs se posent à l’humanité, où le repliement confessionnel n’a plus lieu d’être, l’islam va-t-il suivre ce lent mouvement de balancier qui va du politique au mystique, comme le pressentait André Malraux ? Loin d’être une mode passagère, la quête actuelle de spiritualité correspond à un besoin d’une partie au moins de l’humanité. À cet égard, le soufisme contribue à ouvrir le champ de vision des musulmans, en favorisant les échanges interreligieux et le brassage des cultures.

Éric Geoffroy
1La tariqa naqshbandiyya est l’une des voies initiatiques (ou « confréries ») majeures à notre époque.


EXTRAITS DE POÈMES DE RÛMÎ :


« Quand tu connais la définition de toi-même, enfuis-toi loin de cette définition, afin de parvenir à celui qui n’a point de définition. »
« Ainsi l’être humain est une auberge. Chaque matin, un nouvel arrivant. Une joie, un découragement, une méchanceté, une conscience passagère se présente, comme un hôte qu’on n’attendait pas. »
« Ta tâche n’est pas de chercher l’amour, mais simplement de chercher et trouver tous les obstacles que tu as construits contre l’amour. »
« Telle la goutte d’eau qui porte en elle tout l’océan, notre danse reflète et voile à la fois les secrets du cosmos. Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n’avons pas suffisamment aimé. » 

Rûmî, Djalal ad-Din Muhammad Balkhi de son vrai nom, nauit le 30 septembre 1207 et mourut le 17 décembre 1273, il est considéré comme l’un des plus grands mystiques de tous les temps.



Le soufisme : Une spiritualité de l’apaisement
parle Pr Chems Eddine Chitour

« Plusieurs chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique. » « Dans les cadences de la musique est caché un secret ; si je le révélais, il bouleverserait le monde. » « Recherche sans relâche le royaume d’Amour Car l’amour te permet d’évincer la mort. » « Purifie-toi de ton moi pour revivre en ta pure essence Relis dans ton coeur la parole des prophètes, sans livre ni professeur, ni suivi de maître. » Djallal Eddine Roumi


Chaque décembre, Konya organise dix journées de célébrations pour commémorer la mort, le 17 décembre 1273 dans cette ville du centre de la Turquie, de Jalal al-Din Roumi soufi du XIIIe siècle, dont les adeptes fondèrent la confrérie des derviches tourneurs, appelés ainsi d’une danse giratoire proche de la transe. Au cours d’une « sema » organisée à l’occasion du 744e anniversaire de la mort de Roumi, le 17 décembre dernier le public assiste, ému, au ballet des derviches tourneurs, symbolisant notamment le mouvement des planètes, sur fond de musique soufie résonnant dans l’immense Centre des congrès de Konya.
De ce fait nous proposons dans cette contribution de donner un éclairage sur le soufisme, qui a vu l’avènement de personnalités hors du commun qui ont marqué leur époque et sont plus que jamais d’actualité. Sans avoir la prétention de décrire, d’une façon profonde, la force du soufisme, nous allons donner quelques exemples de soufis célèbres et comment chacun a trouvé sa voie (tariqah). A côté de Rabi’ate al Addouya, à qui on attribue la paternité du soufisme, il nous plaît de citer et sans être exhaustif, Djallal Eddine Roumi, pour qui la musique était un vecteur qui amenait à cet état de « Fana » (extinction du corps).
On raconte qu’en passant dans le bazar, il entendit le son des artisans tapant sur les plateaux de cuivre, il fut pris d’un tourbillon, il voyait les astres tourner, il se mit à tourner autour de lui-même comme les astres, donnant par la suite, à l’émergence des derviches tourneurs Leur ronde symboliserait celle des planètes autour du soleil et autour d’elles-mêmes. On ressent ici la perception de s’unir au cosmos car le soufi sait qu’il est identique à lui.
Qu’est-ce que le soufisme ?
Le soufisme, écrit le Dr Nurbakhsh, est l’école de l’illumination intérieure. Le but du soufisme est la connaissance de la Vérité par une prise de conscience réelle du coeur et de l’esprit à travers l’illumination intérieure ; et non par l’intermédiaire de théories et de raisonnements philosophiques ou rationnels. La méthode du soufisme est l’intention et la détermination d’aller vers la Vérité par les moyens de l’amour et de la dévotion. Cette pratique a pour nom la tariqah, la voie spirituelle ou le chemin vers Dieu ».(2)
Le soufi est l’amoureux de la Vérité ; c’est celui qui, par les moyens de l’amour et de la dévotion, va vers la Perfection dont tout le monde réellement est en quête. Comme le nécessite la jalousie de l’amour, le soufi est détaché de tout à l’exception de la Vérité Réelle. Pour cette raison, il est dit dans le soufisme que, « ceux qui sont intéressés par l’au-delà ne peuvent pas donner d’importance au monde matériel. De la même façon, ceux qui sont préoccupés par le monde matériel ne peuvent pas être intéressés par l’au-delà. Mais le soufi (à cause de la jalousie de l’amour) est incapable de s’occuper de l’un ou de l’autre de ces deux mondes. Cette même idée est exprimée par Shebli qui disait « Celui qui meurt pour l’amour du monde matériel, meurt en hypocrite : Celui qui meurt pour l’amour de l’au-delà meurt en ascète. Mais celui qui meurt pour l’amour de la Vérité, meurt en soufi. »(2)
La parabole de l’éléphant
« Pour le soufi, poursuit le Dr Nurbakhsh, les sages ne voient la perfection de l’Absolu que d’un point de vue limité ; aussi ils ne voient qu’une partie de l’Absolu et non l’infini dans sa globalité. Il est en fait vrai que ce que les sages voient est juste ; néanmoins ils ne voient qu’une partie de l’ensemble. Ceci rappelle la fameuse histoire, contée par Roumi, à propos d’un groupe d’hindous qui n’avaient jamais vu un éléphant de leur vie. Un jour, ils vinrent dans un lieu où se trouvait un éléphant. Dans l’obscurité complète, ils s’approchèrent de l’animal, chacun le définissant à sa manière. Plus tard, ils décrivirent ce qu’ils pensaient avoir perçu. Naturellement, leurs descriptions étaient différentes. Ceux qui avaient touché le pied de l’animal prétendaient qu’il était une colonne. D’autres le jugeaient d’après son oreille, semblable à un éventail, quelques-uns le jugeaient à sa trompe, et ainsi de suite. Chacune des descriptions, par rapport aux différentes parties que chacun avait touchée, était correcte. Cependant, quand il s’agissait de décrire correctement l’ensemble, leur conception était loin de la réalité. S’ils avaient eu une chandelle, les divergences d’opinion n’auraient pas émergé. La lumière de la chandelle aurait révélé la nature de l’éléphant. C’est seulement par la lumière de la Voie spirituelle et la Voie mystique que la Vérité peut réellement se réaliser. Pour que l’individu soit réellement témoin de la perfection de l’Absolu, il doit voir avec la vue intérieure qui perçoit la réalité dans sa globalité. Ce témoignage se manifeste quand on devient parfait, c’est-à-dire quand on perd son existence partielle dans le Global.
(…)
« Pour pouvoir aller vers la perfection, l’individu doit d’abord changer sa façon négative de penser et transmuer ses passions et sa peur. Cela s’accomplit en s’harmonisant avec la nature divine. Cette voie d’harmonie (la voie spirituelle) est composée de pauvreté spirituelle, de dévotion, et du souvenir constant et désintéressé de Dieu. De cette manière, l’individu vient à percevoir la Vérité telle qu’elle est vraiment. (…) Dans le soufisme, c’est au moyen de la tariqah (la voie spirituelle) que les passions sont progressivement purifiées et transformées en attributs divins, jusqu’a ce que tout ce qui est propre au moi individuel disparaisse. Alors, tout ce qui reste est le Parfait, le moi divin. La tariqah est le chemin, la voie par laquelle le soufi vient en harmonie avec la nature divine. Comme nous l’avons dit, cette voie comprend le « faqr » ou la pauvreté spirituelle, la dévotion et le souvenir continuel et désintéressé de Dieu, qui sont représentés par le Khirqa ou l’investiture honorifique du derviche. Le disciple à travers ces étapes de la purification, voyage à travers la voie intérieure, la Voie spirituelle (tariqah). Mais il (ou elle) peut faire ce voyage seulement en suivant les devoirs et obligations de l’Islam (Shari’a). Après avoir traversé cette voie, le disciple devient un homme parfait et arrive au seuil de la Vérité (haquiqah).Mohammed disait : « La Shari’a forme ma parole, la Tariqa constitue ma pratique, et la haquiqah n’est que mon état » ».(2)
L’écorce et le noyau (el-qishr oua el-lobb)
Le grand Maitre maghrébin « Chikh al Akbar », Ibn ‘Arabi né à Murcie dans l’Espagne musulmane d’alors , ne dit pas autre chose quand il parle d’écorce et de noyau. René Guénon nous en parle :
« Ce titre[ l’écorce et le noyau], qui est celui d’un des nombreux traités de Seyidi Mohyiddin ibn Arabi, exprime sous une forme symbolique les rapports de l’exotérisme et de l’ésotérisme, comparés respectivement à l’enveloppe d’un fruit et à sa partie intérieure, pulpe ou amande. L’enveloppe ou l’écorce (el-qishr) c’est la shari’â, c’est-à-dire la loi religieuse extérieure, qui s’adresse à tous et qui est faite pour être suivie par tous, comme l’indique d’ailleurs, le sens de « grande route » qui s’attache à la dérivation de son nom. Le noyau (el-lobb), c’est la haqîqah, c’est-à-dire la vérité ou la réalité essentielle, qui, au contraire de la shariyâh, n’est pas à la portée de tous, mais est réservée à ceux qui savent la découvrir sous les apparences et l’atteindre à travers les formes extérieures qui la recouvrent, la protégeant et la dissimulant tout à la fois. (…) » (3)
« On peut dire que la shariyah, la « grande route » parcourue par tous les êtres, n’est pas autre chose que ce que la tradition extrême-orientale appelle le « courant des formes », tandis que la haqîqah, la vérité une et immuable, réside dans l’ « invariable milieu ». Pour passer de l’une à l’autre, donc de la circonférence au centre, c’est-à-dire le « sentier », la voie étroite qui n’est suivie que par un petit nombre. Il y a d’ailleurs, une multitude de turuq, de voies qui sont toutes les rayons de la circonférence pris dans le sens centripète, puisqu’il s’agit de partir de la multiplicité du manifesté pour aller à l’unité principielle : chaque tarîqah, partant d’un certain point ; mais toutes, quel que soit leur point de départ, tendent pareillement vers un point unique, toutes aboutissent au centre et ramènent ainsi les êtres qui les suivent à l’essentielle simplicité de l’« état primordial ».(3)
« Seulement, poursuit René Guénon,, c’est ici que l’écorce s’interpose et cache tout ce qui se trouve à l’intérieur, tandis que celui qui l’aura percée, prenant par-là même conscience du rayon correspondant à sa propre position sur la circonférence, sera affranchi de la rotation indéfinie de celle-ci et n’aura qu’à suivre ce rayon pour aller vers le centre ; ce rayon est la tarîqah par laquelle, parti de la sharîyah, il parviendra à la haqîqah. C’est pourquoi Allah, de même qu’il est le « Premier et le Dernier » (El-Awwal wa El-Akher), est aussi « l’Extérieur et l’Intérieur » (Ez-Zaher wa El-Baten) (l’apparent et le caché), car rien de ce qui est ne saurait être hors de Lui, et en Lui seul, est contenue toute réalité, parce qu’ Il est Lui-même la Réalité absolue, la Vérité totale : Huwa El-Haqq ».(3)
 Le soufisme et son ascendant en Europe
Pendant près de huit siècles, la civilisation musulmane a illuminé l’Europe dans l’Italie du Sud et surtout en Andalousie et pendant quelques décennies dans le sud-ouest de la France. Eric Geoffroy Younès a fait l’inventaire de ces acculturations depuis le haut Moyen-âge. Il écrit :
« La mystique juive médiévale, témoigne d’une imprégnation profonde – et avouée – par le tasawwuf, au Moyen-Orient, en Espagne musulmane, et jusqu’en Catalogne et en Provence. L’influence supputée du soufisme sur sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix aurait cheminé via les mystiques juifs espagnols. Par ailleurs, les sciences occultes telles que l’alchimie, l’astrologie ou l’arithmologie doivent beaucoup au monde de l’Islam, mais elles ne sauraient être identifiées à la discipline du tasawwuf ».(4)
« Une des seules traces tangibles de la présence du soufisme en France à l’époque médiévale, poursuit Eric Geoffroy Younès, provient d’un proche du roi Saint Louis, son chroniqueur et ami Joinville (m. 1317). Celui-ci cite le Dominicain Yves Le Breton, arabisant, qui avait rencontré à Acre au XIIIe siècle une femme tenant le même langage sur l’amour divin que Râbia Adawiyya (m. 801), la sainte musulmane la plus renommée en terre d’Islam. (…) Elle suscite l’admiration des partisans du Pur Amour : il faut aimer Dieu ni par désir de Son paradis ni par crainte de Son enfer. Les « soufis » contemporains reconnaissent également une dette à l’égard de religieux chrétiens qui ont présenté des pans majeurs du patrimoine soufi…Certains chercheurs ont conjoint domaine d’étude et orientation spirituelle en pratiquant l’islam soufi, tel Eva de Vitray-Meyerovitch (m. 1998) et Michel Chodkiewicz. (…) René Guénon est le principal artisan de la pénétration du soufisme en France au XXe siècle. Sa pratique islamique et son appartenance soufie ont pourtant été marquées du sceau de la discrétion, mais son oeuvre ainsi que la correspondance qu’il a entretenue avec beaucoup de « chercheurs de vérité », a déterminé l’entrée dans la Voie de nombreux Français ; ceux-ci seront souvent affiliés à la même voie-mère que Guénon, la Shâdhiliyya, qui a généralement incarné un soufisme sobre et lettré. Le « cheikh « Abd al-Wâhid Yahia », tel qu’il est connu en milieu musulman, établi au Caire en 1930 et décédé en 1951, continue d’exercer une influence singulière en Occident et dans quelques cercles en terre d’Islam ».(4)
S’agissant justement de l’étude du soufisme, on peut évoquer, lit-on sur le site soufisme.org, l’enseignement des Naqchabandi principalement en Asie, des derviches tourneurs en Anatolie et en Europe balkanique, des Qadiri et des Chadilites majoritairement dans le Maghreb et au Proche-Orient et des Tijani en Afrique. Ces différentes voies se sont répandues depuis le Moyen Âge au sein de confréries (tariqas) dans lesquelles le disciple effectue un travail de transformation intérieure sous la guidance d’un maître vivant réalisé. De nombreux ouvrages de soufis illustres ont été traduits, principalement en anglais et en français, si bien que des auteurs tels qu’Ibn Arabî, Ghazali ou Rûmi peuvent être appréciés par un public de plus en plus large. Il n’est pas inutile de rappeler que, durant le dernier millénaire, une partie de l’Europe méditerranéenne n’a pas toujours été majoritairement chrétienne. L’Espagne et l’Italie du Sud ont été administrées pendant plusieurs siècles par les musulmans. Cette présence a notamment pu favoriser le développement de voies soufies dont un de ses plus illustres représentants fut Mouyiddin Ibn Arabî, né à Murcie en 1165. »(5)
« Une homonymie remarquable concerne l’utilisation du mot « pauvre ». Ce mot désigne à la fois les disciples (i poveri) de saint François d’Assise (1182-1226) et les aspirants d’une voie soufie (foqaras en arabe). La doctrine de saint François d’Assise présente beaucoup de similitudes avec l’enseignement propre aux voies soufies. Une entrevue datée de 1219 est restée célèbre entre saint François d’Assise et le sultan al-Mâlik al Kâmil assisté du soufi Fakhr ad din Farisi. On ne connaît pas les propos qui furent échangés à cette occasion, mais on sait que l’entretien dura plusieurs jours et qu’il s’acheva par de chaleureuses salutations réciproques ». Un écrivain qui s’inspira des écrits soufis fut Dante Alighieri (1265-1321) et son oeuvre maîtresse « La divine comédie ». Cette oeuvre décrit le voyage symbolique de Dante à travers l’Enfer, le Purgatoire, et le Paradis. Sa symbolique reprend très fidèlement les notions développées par les poètes soufis. En particulier, de nombreuses correspondances avec le « Livre du Voyage nocturne » de Ibn Arabi, écrit un siècle plus tôt, et qui montre la descente aux enfers puis l’ascension à travers les différents cieux, accomplie par le Prophète de l’Islam (Qsssl), ont pu être établies. Il est en effet possible que Dante ait pu prendre connaissance des diverses traductions du « Livre de l’échelle » (Kitab al mir’aj) qui ont circulé au XIIIe siècle à la cour de Alphonse X le Sage, successivement en castillan, en latin et en français ».(5)
« Plus près de nous, lit-on en conclusion, l’Emir Abdelkader (1808-1883) fut surtout célèbre pour son rôle de résistant face à la conquête de l’Algérie par la France et il s’illustra, notamment par sa bravoure et son esprit chevaleresque. Son rattachement dès le plus jeune âge à une voie soufie et la richesse inépuisable de ses « Ecrits spirituels » attestent la grande dimension spirituelle de ce combattant-écrivain hors du commun. Lorsque quelques années plus tard, alors qu’il avait trouvé refuge à Damas, il protégea des milliers de chrétiens qui risquaient d’être massacrés au cours d’un conflit. (…) En fait, à travers chacun de ses actes, l’Emir mettait en pratique l’enseignement qu’il avait reçu et son action dans le monde était le prolongement naturel de la contemplation de l’Unique ».(5)
En conclusion, le soufisme, à travers ses différentes voies spirituelles, se présente avant tout comme un support de méditation et il a rarement eu une implication visible dans des phénomènes de société. La méditation transcendantale du soufisme devrait être pour nous un repère  «De nos jours, écrit Eric Geoffroy, l’absence de sens, le nihilisme atteignent l’Occident comme l’Orient, en manifestant des symptômes contradictoires, mais solidaires. En Occident, ils ont produit de l’errance morale; en Orient, le complexe de l’humilié et la culture du ressentiment. Dans les deux cas, le ciel de la spiritualité a été refermé. (…) Dans ce contexte de désagrégation des repères comment maintenir un espace intérieur non altéré? Il semble que seule la spiritualité puisse vivifier l’enseignement islamique, selon lequel la sacralité réside, non pas dans un temple, mais en l’homme. Le cosmos lui-même n’a pas la capacité d’accueillir la Présence comme peut le faire l’homme (…) Plus que jamais, avec la mondialisation, la Terre entière devient une «mosquée pure» – comme l’indiquait le Prophète – en dépit de sa pollution matérielle.(6)
La civilisation de l’éphémère du XXe siècle née dans l’enthousiasme et saluée comme l’aube d’un nouvel âge d’or s’est achevée dans le désabusement convaincu d’avoir apporté le crime et la misère aux trois quarts de la planète, ainsi que le désespoir aux générations futures. Le XXIe siècle ne donne pas non plus des signes de répit à l’anomie du monde. Les sociétés occidentales sont minées de l’intérieur, par des contradictions insurmontables, une absence complète de repères. (7)
L’Occident malade de la croissance, mortellement atteint pour avoir fait de l’homme un agent géologique qui ne cesse d’accélérer le désordre est contagieux. Les sociétés musulmanes devant le vide sidéral proposé par leurs gouvernants se jettent à corps perdu dans cette civilisation de l’éphémère qui déconstruit à tour de bras ce que les sociétés humaines ont mis des milliers d’années et qui risquent de s’évaporer sous les coups de boutoir du culte de l’argent.
Ce money-théisme qui lamine les espérances les repères identitaires pourvu qu’il y ait une extraction de la valeur, l’homme étant devenu un produit marchand, il n’est plus jugée à l’aune de la dignité humaine mais à sa valeur sociale dans la nouvelle échelle qui permet à Donald Trump de traiter des sociétés humaines nés du mauvais côté de l’histoire de pays de m… Comment lutter contre cet ensauvagement des sociétés humaines? Nous avons plus que jamais besoin de transcendance pour sauver le monde, nous avons besoin de repères, nous avons besoin de vivre en harmonie envers nous même, envers les autres. Envers la nature.. Nous serons alors en paix avec nous même. Le soufisme qui est une forme de mysticisme invite le musulman et plus globalement le croyant à une introspection où tout ce qui est matériel et qui peut le distraire disparait et lui permet ce faisant de renouer avec la finalité de et l’essence même de sa place dans le schéma de la création . C’est à ce   questionnement que le soufisme bien compris nous invite.
Professeur Chems Eddine Chitour, Ecole Polytechnique Alger

Notes:
1.Chems Eddine Chitour : L’Apport de l’Islam à l’humanité. L’Expression du 4 août 2011
2.Dr Nurbakhsh http://www.journalsoufi.com/soufisme 26.07.2001
3.Textes de René Guénon : Shaykh Abd el Wahîd Yahia Notes : Le Voile d’Isis, 03 193.p. 145 http://www.naqshbandi.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=15&Itemid=30
4.Eric Geoffroy : Le soufisme et la France Oumma.com 21 juillet 2011
5.Traces de soufisme en Europe occidentale  http://www.soufisme.org/site/spip.p…
6 Éric Geoffroy http://www.saphirnews. com/Spiritualite-et-mondialisation_a10969.html
7.http://www.alterinfo.net/LE-SOUFISME-EN-ISLAM-Un-chemin-vers-Dieu_a62256.html





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