jeudi 17 mai 2018

L'esprit de mai 68 (3)


Le cinquantenaire de Mai 68 :


Le mouvement de 1968 repose sur une révolte spontanée qui permet d'ouvrir l'imagination et l'utopie. Toutes les formes d'autorité et de contraintes sociales sont remises en cause.Mai 68 apparaît surtout comme une révolte étudiante. Mais c’est avant tout uneimportante grève sauvage. Les témoignages sur le mouvement de 1968 sont nombreux. Mais ils se contentent de ressasser la parole des militants gauchistes. Il existe égalementune dimension libertaire qui insiste sur la créativité et la spontanéité de la révolte.Sylvain Quissol



Cinquante printemps passés où son « souvenir » a été enjeu de réécritures, d’analyses, mais aussi d’histoire comme de source d’inspiration pour des générations entières. Surtout si on l’élargit aux années qui suivirent l’événement, ouvrant dix ans durant un cycle de contestation inégalé depuis. Nombreuses sont les résistances les plus contemporaines à avoir un rapport à 68. Bien des courants et des organisations en sont, plus ou moins directement, les héritières aujourd’hui.
Il est malheureusement un courant politique qui est globalement mis sur la touche dans ce travail d’histoire et de mémoire : celui des libertaires.

Bien sûr, on parle souvent des aspects libertaires de 68, des drapeaux noirs se mêlant aux rouges dans les manifestations des mois de mai et juin. On note que cette « brise libertaire » déteint sur d’autres, participant du « climat » ou de la « période » : c’est la Ligue communiste dénonçant la « farce électorale » en 1969, la Gauche prolétarienne s’essayant à un improbable anarcho-maoïsme ou encore, dans une certaine mesure, la CFDT faisant sienne le thème de l’autogestion.

Mais très rarement ou bien sommairement sont évoqués les stratégies, les discours et les pratiques qu’ont pu déployer les libertaires, exception faite peut-être du mouvement du 22 Mars et de ses « figures » libertaires, au premier rang desquelles celle de Daniel Cohn-Bendit, tellement « iconisée » qu’elle ne représente au final qu’elle-même. Et pourtant des militant.es libertaires en 68, il y en eut.

Théo Roumier, syndicaliste et libertaire 



« Nous envoyons valdinguer un peu plus toute organisation, fût-elle des nôtres, au nom de la spontanéité de la base. Ce sera cela, la révolution de mai […] Denfert, 18 h 30 […] Les toits sont noirs de monde […] Le lion, son grand corps vert taché de rouge est avec nous […] Les surréalistes sont là, ça fait diablement plaisir. Pour la première fois, je pense à Breton dans tout ça. Je commence à entrevoir que ç’aurait été là SA révolution. Il est un peu amer de l’imaginer la crinière blanche […]  marchant parmi nous, avec nous, et de ne pouvoir que l’imaginer […] Le Quartier est à nous […] Et tout se fait sans qu’on sache bien comment, sans qu’on cherche à savoir. Une barricade ça sort de terre plus vite que le blé. Il suffit de semer l’espoir ». 
Pierre Peuchmaurd, poète surréaliste




« Tout est politique », disait un slogan de 68. Oui, nous sommes légitimes à nous emparer du politique, à parler de la cité, du commun, de ce qu’on nomme aujourd’hui le vivre-ensemble. Cette vision passionnante du politique est un héritage de 68.Ludovine Bautigny, historienne



D’ici, de ce pays où nous respirions mal un air chaque jour plus raréfié, où nous nous sentions chaque jour plus étrangers, ne pouvait nous venir que cette usure qui nous bouffait, à force de vide, à force d’imposture. Faute de mieux, nous nous payions de mots, l’aventure était littéraire, l’engagement platonique. La révolution demain, la révolution possible, combien d’entre nous y croyaient encore ?” 
Pierre Peuchmaurd, in “Plus vivants que jamais
Journal des barricades”, éd. Libertalia, 2018






La légende noire 68 (extrait)

par Marco Bascetta


La déréglementation néolibérale, considérée de manière absurde, du moins sur le plan anthropologique, comme une conséquence de l’individualisme libertaire de la fin des années 1960, n’avait en fait aucun contenu libertaire. En fait, elle s’est accompagnée d’une surréglementation de la vie quotidienne, d’une prolifération sans fin de la censure, des interdictions et des droits de propriété, motivée par le désir de mettre fin aux revendications d’autodétermination des subjectivités politiques apparues au cours de ces années-là et de ramener tout exercice de la liberté à la dimension privée des échanges mercantiles. Il ne serait pas non plus utile de gaspiller trop de mots pour expliquer comment toutes les politiques menées sous la bannière de la « tolérance zéro » et de la sécurité n’étaient pas simplement qu’une croisade draconienne contre la criminalité ou les soi-disant « classes dangereuses », mais une criminalisation de toute déviance et de tout conflit que la décennie des mouvements avait valorisé. Pour conclure cette reconnaissance provisoire des politiques et idéologies qui continuent de faire du règlement de comptes avec 68, une bonne part de leur raison d’être, on ne peut certainement pas négliger la redécouverte des « valeurs traditionnelles », en l’occurrence le conformisme xénophobe et identitaire qui renverse en son contraire cette découverte de l’Autre qui, dans les années 60 et 70, avait représenté un principe critique à l’égard de l’autocélébration par l’Occident de ses politiques de prédation masquées en progrès.

La persistance du spectre de 68 est l’un des différents indicateurs qui révèlent le mieux la nature du capitalisme contemporain. Le néolibéralisme, en effet, contrairement à son ancêtre libéral, se manifeste sous forme de contre-révolution. La caractéristique d’une contre-révolution n’est pas tant la restauration des conditions qui ont précédé l’insurrection révolutionnaire (indépendamment de son degré de radicalité ou de réussite) que la neutralisation ou le contrôle des possibles facteurs de changement, dans un processus articulé de délégitimation des subjectivités rebelles. Une contre-révolution, en d’autres termes, ne restaure pas une assise, mais un cours de l’histoire considéré comme altéré et dévié par la recherche illusoire d’une alternative. Et elle impute à cette recherche des effets grotesques ou désastreux. C’est donc la faculté même de rechercher qu’elle entend abroger. Ce n’est pas un hasard si une absurdité comme  » Il n’ y a pas d’alternative  » soit devenue la bande sonore préférée de l’establishment.
Soyons clair, la contre-révolution néolibérale s’est trouvée confrontée à une histoire beaucoup plus longue et plus puissante que la saison à cheval entre les années 60 et 70, qui représentait pourtant le dernier moment où un parcours différent (différent aussi du socialisme d’avant-guerre et de ses avatars) a été expérimenté de façon spasmodique.
C’est pourquoi la « soixantehuitophobie » occupe une place si importante dans le discours public et influence encore, un demi-siècle plus tard, les réformes politiques visant à garantir l’ordre du marché et l’autorité de l’État qui l’encadre. Bref, on peut penser tout ce que l’on veut de 1968, se permettre de célébrer ses vertus modernisatrices ou stigmatiser ses illusions destructrices, à condition de ne pas perdre de vue les effets de cette diabolisation implicite qui sous-tend sa célébration même.

Toute politique d' »ordre public » a un besoin absolu d’un temps de chaos avec lequel se mesurer, de la mémoire d’un monde agité et menaçant qui fait ressortir la pacification qu’elle promet en surmontant les désagréments que celle-ci comporte. Cette tâche est échue à la saison des mouvements. Le « livre noir » de de 68 nous révèle ce que les pouvoirs établis détestent et craignent aujourd’hui. C’est pourquoi il vaut la peine de faire l’effort de le feuilleter entre deux décennaires.
traduit par  Fausto Giudice




La leçon utopique de Mai-68, c’est que les comités d’action, les comités de base, le double pouvoir au niveau syndical, la révocabilité permanente des responsables, la libre circulation des idées et la lutte contre toutes les formes de la hiérarchie – patronale ou bureaucratique – feront plus pour l’émancipation des travailleurs que tous les catéchismes pseudo-révolutionnaires.

Alain Joubert, in “Sous les pavés, l'utopie





Les contempteurs de 68 insistent évidemment sur le clivage entre étudiants et ouvriers, le rejet des premiers par les seconds. Au moment des événements, les pouvoirs publics craignaient par-dessus tout la convergence entre le mouvement étudiant et la grève ouvrière, très difficile à maîtriser. Mais cette vision d’un clivage est caricaturale. Certes, le 17 mai, les grilles de Renault Billancourt se sont fermées devant un cortège de trois mille étudiants partis du Quartier latin.

L’épisode a été maintes fois raconté, en oubliant toutefois de rappeler les tensions au sein même de la CGT, dont les militants n’étaient pas tous d’accord, en oubliant que des étudiants de l’Ecole normale supérieure entretenaient des contacts dans l’usine et s’y trouvaient déjà. Et surtout en oubliant toutes les discussions nouées partout en France, les barricades construites ensemble, les étudiants présents sur les piquets de grève, les ouvriers présents dans les universités occupées. En somme, l’arbre de Billancourt ne doit pas cacher la forêt d’initiatives, de réunions et de solidarités entre étudiants et travailleurs.Ludovine Bautigny






« Il ne s’agit pas toujours, et même très rarement, de penser les moyens de prendre le pouvoir d’État ; il ne s’agit pas seulement d’avancer des revendications catégorielles ou de réclamer des augmentations de salaires ; il s’agit d’interrompre un fonctionnement social fondé sur la division sociale du travail : la division verticale qui produit hiérarchies et domination, et la division horizontale qui cloisonne et sépare les mondes sociaux. Redéfinir une société en somme, hic et nunc, par la parole et dans les pratiques mêmes »

Pierre Gobille, in “Le Mai 68






Plus vivants que jamais”


Par Franz Himmelbauer


J’ai lu déjà pas mal de bouquins sur Mai 68, particulièrement à l’occasion de la commémoration du quarantième anniversaire, en 2008. Un an auparavant, Sarkozy, en campagne électorale, avait prétendu vouloir en « liquider l’héritage »… Cela m’avait motivé, comme d’autres, je crois, pour me replonger dans cette histoire que je n’avais personnellement vécu que de loin – je n’avais que onze ans à l’époque, et la révolution s’était limitée pour mes copains et moi, dans notre quartier, à un mois de temps libre employé avant tout à perfectionner notre technique au ping-pong. Il y a dix ans, j’avais été marqué par la lecture de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, dont j’ai parlé ici-même il y a peu. Ma découverte du cinquantenaire, c’est Pierre Peuchmaurd. « Plus vivants que jamais, nous prévient l’éditeur, a été initialement publié en novembre 1968 […] Nous avons pris connaissance de ce texte fort en lisant Maintenant (La Fabrique, 2017). » Comme quoi les bonnes lectures en entraînent d’autres. Et celle-là en vaut la peine. Né en juillet 1948, Pierre Peuchmaurd avait vingt ans en mai. Dans sa préface empreinte d’émotion, Joël Gayraud rappelle qu’il avait grandi « dans une maison pleine de livres ». Il découvrit très vite sa vocation : « J’ai écrit mon premier poème à treize ans, et non pas sur la route : dans mon lit, un matin. Ce fut un véritable ébranlement physique, comparable seulement à celui du premier coup de foudre amoureux. » Probablement en vécut-il d’autres entre-temps, mais à la lecture de Plus vivants que jamais, on peut sans risque affirmer que Mai ne fut pas le moindre… Au point qu’il est bien difficile de rendre compte de cette lecture. À propos d’une des nombreuses manifs de Mai, et des échanges entre camarades, Peuchmaurd écrit : « Ce qu’on disait, c’est trop bête de l’écrire. Ça ne vit que sur les lèvres. » Mais il réussit tout de même à faire passer le souffle de ces journées – de ces nuits : il s’échappe de ces pages un âcre parfum de lacrymos… ce texte est une sorte de « journal des barricades » qu’on aimerait citer de bout en bout, tant il nous fait éprouver physiquement le plaisir intense procuré par l’émeute, par « l’ouverture des possibles », comme disait Sartre. Un exemple parmi beaucoup d’autres : « Mardi 21. Paris-sur Grève. Une ville paralysée et plus vivante que jamais. Parce que ce qui est paralysé est ce qui, en temps ordinaire, paralyse. Le métro étouffe, il n’y a plus de métro ; l’université façonne, il n’y a plus d’université ; l’usine broie, il n’y a plus d’usines ; nombre de bureaux retournent à leur poussière. Paris respire et n’en croit pas ses bronches. Jusqu’au pas des gens qui est différent, on dirait plus léger. En même temps qu’à parler, ils réapprennent à marcher. On repart à zéro. Cette fois, en sortira-t-il des hommes ? À quelques sales gueules près, et pas seulement les casquées, ils ont l’air plus heureux aussi. Quelque chose d’enfantin, quelque chose de nouveau. Fin de l’hibernation. »

Mais… avec un s, cette fois, « Mai 68 n’a pas eu lieu », ont dit plus tard Deleuze et Guattari. Certes pas contre Mai 68. Mais parce que la société française, après avoir respiré un grand coup (« Du possible, sinon j’étouffe », c’était ça, Mai 68, selon eux), est retournée à son apnée. Et bien sûr, ce n’est pas la faute des manifestants de mai. Cependant, le jeune homme qu’était Pierre Peuchmaurd (à la fin de son livre, après mai, il dit : « Nous avons vingt ans de plus, nous sommes plus jeunes que jamais. »), ce jeune homme donc se montre plus lucide que les politiciens rassis : « Samedi 25. On a peine à y croire. Même nous. Oui, même nous. L’aube, ce 25 mai, est fasciste.

« C’est encore une victoire, pourtant, mais qui nous a brisés. Une victoire politique, d’abord. Les ouvriers se sont battus. Une victoire sur le terrain aussi. Jusqu’au repli sur le Quartier, du moins. Il n’est pas vrai que nous ayons été manipulés, désorganisés par la police comme le prétend la presse. Cela sera vrai le 11 juin, mais hier non. C’est même exactement le contraire : les flics, débordés de toutes parts, perdant des tronçons entiers de la manif et ne sachant plus où donner du talkie-walkie. Une nouvelle forme de combat de rue a été inaugurée : le harcèlement des cordons de flics par de petits groupes – cent à deux cents types. La guérilla urbaine.

« Victoire morale aussi. Ça bien sûr, ça toujours.

« Alors pourquoi est-ce une défaite ? Parce que nous n’avons pas pris Paris ? Tout bêtement, oui. Paris, ce soir, était à prendre. Et nous ne l’avons pas fait. Paris était à prendre, dans les ministères on faisait ses valises, le pouvoir n’avait plus que ses flics, il en aurait fallu davantage pour nous arrêter. Nos erreurs, cette nuit là, furent politiques. Nous étions là, tous, pour faire une aube socialiste. C’est raté, joyeusement raté. Là est peut-être le vrai tournant de mai. Erreurs tactiques que celles qui nous ont paralysés avant de nous conduire au massacre. Mais issues d’erreurs politiques : celle, surtout, de retourner au Quartier, de nous y regrouper comme des cons, comme des phalènes. Il fallait nous morceler, investir la ville. C’était possible, bon Dieu, c’était possible. Mais voilà, il paraît que le Quartier est notre “base rouge”. Rouge sang, oui.

« L’autre erreur est de ne pas avoir su nous libérer à temps du mythe de la barricade. Une barricade ne tient pas devant les grenades, Gay-Lussac aurait dû nous l’apprendre. Il fallait, dès cette nuit, généraliser la guérilla, multiplier les offensives et, très tôt, nous n’avons plus mené qu’un combat défensif. »

C’est à pleurer… Mais bon, il vaut peut-être mieux se souvenir d’autres scènes, comme celle-ci :

« Lundi 27. La grève continue, entre dans sa deuxième phase : la résistance. Ce dont M. Séguy fait l’amère expérience quand les gars de chez Renault l’envoient paître, le pauvre, lui qui venait pourtant les amuser avec de si jolis hochets. Mais les pièges à cons ne prennent que les cons. Serait-ce que le secrétaire général de la CGT considère comme telle la classe ouvrière ? Toujours est-il qu’elle le lui rend bien et qu’il s’est vendu pour rien rue de Grenelle. Et puis voilà que c’est partout pareil, que personne n’en veut de ses amuse-gueule. Et lui, du coup, si fier pourtant l’instant d’avant, obligé de démentir qu’il n’a rien signé. Marrant comme tout. »

Ou celle-là :

« Mardi 28. […] Sur le soir, Cohn-Bendit se ramène [il avait été interdit de séjour en France le 21 mai, alors qu’il se trouvait à Francfort]. Couillonnées, toutes les polices de France. On n’a jamais tant ri. C’est ce qu’il y a de bien, avec Daniel, on se marre toujours.

« Nous apprenons la chose rue d’Ulm, à une réunion du 22 mars. Presque aussitôt est prise la décision d’annoncer, pour le lendemain au Grand Amphi, une conférence de presse de notre petit copain. Et puis, bernique, il n’y sera pas. On mettra trois types à la place. Rien contre Daniel dans tout ça. Simplement lui éviter les pièges du vedettariat. Nous n’avons ni chef ni tête d’affiches. La Sorbonne n’est pas un music-hall. Avis aux plumitifs à la une. »

Bref, les ouvriers de Renault ont repris le travail, comme tous les autres, tandis que Cohn-Bendit s’est découvert une vocation pour le music-hall.

« Bon. Et nous dans tout ça ? Nous les paumés d’avant mai. Eh bien, précisément nous nous sommes retrouvés. Retrouvés entre nous d’abord, et c’était important. Retrouvés en nous, ce qui l’est plus encore. Que plus rien ne soit comme avant, c’est con de dire des choses comme ça, mais c’est vrai. Et l’on n’imagine pas à quelle profondeur cela va. Et nous ne le voulons plus. Quelque chose est passé qui s’appelle, stupidement, l’espoir ou, peut-être, la certitude, et qui fait que nous sommes autres. »

Franz Himmelbauer







Aucun commentaire: