samedi 24 mars 2018

L'esprit de Mai 68 (1)

OU quand



« tout un peuple, violent et ravi, se découvrait libertaire »


Actu - Philippe Garrel -68

« La révolte ne s’apprend pas. Elle s’organise en révolution, à partir de la spontanéité de la jeunesse […] Elle s’apprête à liquider toutes les institutions, tous les appareils d’une civilisation d’ores et déjà passée par profits et pertes […] la bourgeoisie traditionnelle, assoupie par la tranquillité que lui laisse le parti communiste, retrouve ses réflexes répressifs. Bien plus, le parti communiste et l’UEC réalisent avec les paras d’Occident, les gorilles de De Gaulle et les épiciers lecteurs de « l’Aurore », l’unité de la répression contre la jeunesse révolutionnaire ». En conséquence de quoi, le tract appelle à « la destruction simultanée des structures bourgeoises et pseudo-communistes parfaitement imbriquées »
Annie Le Brun, In le tract des surréalistes
intitulé : “Pas de pasteurs pour cette rage



«On ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance», «Quand les parents votent, les enfants trinquent», «Plus je fais l’amour, plus je fais la révolution», «Si tu rencontres un flic, casse-lui la gueule»...»  avec ses slogans, Mai 68 est presque un recueil de poésie «fureur de vivre.


"Mai 68 en France fut l'ultime soubresaut de la Commune de Paris et il serait ridicule, après coup, de nier l'échec de la volonté d'émancipation d'un peuple domestiqué depuis par la puissance revencharde du capitalisme planétaire" Gaël Hadey 


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Ce qui frappe d’abord, dans Mai 68 c’est la fulgurance avec laquelle la révolte se répand à travers le pays. Certes, il y avait bien des signes annonciateurs. L’agitation ne cessait de croître dans les facs, et pas seulement en France. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie, au Japon, on conspuait l’impérialisme américain au Vietnam. Quant aux organisations révolutionnaires – principalement maoïstes et trotskistes – elles voyaient leurs rangs gonfler d’année en année. C’est sans doute sur l’emblématique campus de Nanterre que le phénomène a été le plus tangible, et ce n’est pas un hasard s’il est un des épicentres de Mai.
Mais le soulèvement étudiant aurait sans doute été rapidement oublié s’il n’avait pu surfer sur la grève générale la plus puissante que la France ait connue.
Là encore, dans les douze mois précédant Mai 68, quelques signes avant-coureurs existaient. Certaines grèves, comme celle de la Rhodiaceta à Besançon ou de la Saviem à Caen, avaient révélé de nouveaux motifs de mécontentement ouvrier, fissurant le modèle capitaliste fordiste .
Institué en France par le gaullisme et le stalinisme après 1945, le fordisme mise sur le marché intérieur pour écouler des productions industrielles de plus en plus massives et standardisées. D’où la nécessité de maintenir un bon niveau de vie pour les travailleuses et les travailleurs, avec des salaires décents, une Sécurité sociale performante (assurance-chômage, assurance-maladie, assurance-vieillesse, etc.) dont le patronat supporte une part importante du poids financier. Pour maintenir un taux de profit confortable, celui-ci doit développer au maximum la mécanisation, transformant l’ouvrier en un simple auxiliaire de la machine.
C’est bien contre ce capitalisme étouffant que la révolte a mûri. Les aspirations à la liberté sont devenues prégnantes, que ce soit au travail, contre la discipline quasi militaire dans les usines, contre la pédagogie autoritaire dans les facs, contre l’ordre moral archaïque. C’est ainsi que peu à peu, à côté des traditionnelles revendications quantitatives (salaires, temps de travail) se sont développées des revendications qualitatives, touchant à l’organisation du travail.
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Tristan (AL Toulouse), Renaud (AL Alsace), Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)







L'année 1968 dans le monde fut marquée par une vague de contestations à travers le monde. Cette crise née au Etats-Unis avec la contestation de la guerre du Viet Nam atteignit l'Europe à l'Est avec le printemps de Prague et les émeutes de Budapest, en France et en Allemagne de l'Ouest la contestation fit corps avec le mouvement Hippie.” Daouda Gueye



Graffiti de mai 68

Dans le décor spectaculaire, le regard ne rencontre que les choses et leur prix.
Métro, boulot, dodo.
Et cependant tout le monde veut respirer et personne ne peut respirer et beaucoup disent « nous respirerons plus tard ». Et la plupart ne meurent pas car ils sont déjà morts.
L’ennui est contre-révolutionnaire.
Nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui.
Nous voulons vivre.
Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend.
Dans une société qui a aboli toute aventure, la seule aventure qui reste est celle d’abolir la société.
L’émancipation de l’homme sera totale ou ne sera pas.
Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau.
Pas de replâtrage, la structure est pourrie.
Le masochisme aujourd’hui prend la forme du réformisme.
Réforme mon cul.
La révolution est incroyable parce que vraie.
Je suit venu. J’ai vu. J’ai cru.
Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !
Vite !
Pourvu qu’ils nous laissent le temps...
En tout cas pas de remords !
Déjà dix jours de bonheur.
Vivre au présent.
Camarades, si tout le peuple faisait comme nous...
On ne revendiquera rien, on ne demandera rien. On prendra, on occupera.
À bas l’État.
Quand l’assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales. [À l’entrée de l’Odéon.]
Plebicit : qu’on dise oui qu’on dise non il fait de nous des cons.
Il est douloureux de subir les chefs, il est encore plus bête de les choisir.
Ne changeons pas d’employeurs, changeons l’emploi de la vie.
Ne me libère pas, je m’en charge.
Je ne suis pas au service de personne (pas même du peuple et encore moins de ses dirigeants) ; le peuple se servira tout seul.
Abolition de la société de classes.
La Nature n’a fait ni serviteurs ni maîtres, je ne veux donner ni recevoir d’ordres.
Un bon maître, nous en aurons un dès que chacun sera le sien.
« Dans la révolution, il y a deux sortes de gens : ceux qui la font, et ceux qui en profitent. » (Napoléon)
Attention : les arrivistes et les ambitieux peuvent se travestir en prenant un masque « socialard ».
Ne nous laissons pas bouffer par les politicards et leur démagogie boueuse. Ne comptons que sur nous mêmes. Le socialisme sans la liberté, c’est la caserne.
Tout pouvoir abuse. Le pouvoir absolu abuse absolument.
Nous voulons les structures au service de l’homme et non pas l’homme au service des structures.
La révolution n’est pas seulement celle des comités mais avant tout la vôtre.
La politique se passe dans la rue.
La barricade ferme la rue mais ouvre la voie.
Notre espoir ne peut venir que des sans-espoir.
Est prolétaire celui qui n’a aucun pouvoir sur l’emploi de sa vie et qui le sait.
Ne travaillez jamais.
Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas. Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais.
Depuis 1936 j’ai lutté pour les augmentations de salaire. Mon père avant moi a lutté pour les augmentations de salaire. Maintenant j’ai une télé, un frigo, un VW. Et cependant j’ai vécu toujours la vie d’un con. Ne négociez pas avec les patrons. Abolissez-les.
Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui.
C’est en arrêtant nos machines dans l’unité que nous démontrons leur faiblesse.
Occupation des usines.
Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé).
Tout le pouvoir aux conseils enragés (un ouvrier).
Travailleur : tu as 25 ans mais ton syndicat est de l’autre siècle.
Les syndicats sont des bordels.
Camarades, lynchons Séguy !
Veuillez laisser le Parti communiste aussi nette en en sortant que vous voudriez la trouver en y entrant.
Staliniens, vos fils sonts avec nous !
L’homme n’est ni le bon sauvage de Rousseau, ni le pervers de l’église et de La Rochefoucauld.
Il est violent quand on l’opprime, il est doux quand il est libre.
« Le combat est père de toute chose. » (Héraclite)
Si besoin était de recourir à la force, ne restez pas au milieu.
Soyons cruels.
L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier capitaliste aura été pendu avec les tripes du dernier bureaucrate.
Quand le dernier des sociologues aura été pendu avec les tripes du dernier bureaucrate, aurons-nous encore des « problèmes » ?
La passion de la destruction est une joie créatrice.
(Bakounine)
Un seul week-end non révolutionnaire est infiniment plus sanglant qu’un mois de révolution permanente.
Les larmes des Philistins sont le nectar des dieux.
Cela nous concerne tous./Cela te concerne aussi.
Nous sommes tous des juifs allemands.
Nous refusons d’être H.L.M.isés, diplomés, recensés, endoctrinés, sarcellisés, sermonnés, matraqués, télémanipulés, gazés, fichés.
Nous sommes tous des « indésirables ».
Nous devons rester « inadaptés ».
La forêt précède l’homme, le désert le suit.
Sous les pavés, la plage.
Le béton éduque l’indifférence.
Ici, bientôt, de charmantes ruines.
Belle, peut-être pas, mais ô combien charmant. La vie contre la survie.
« Je me propose d’agiter et d’inquiéter les gens. Je ne vends pas le pain mais la levure. » (Unamuno)
Le conservatisme est synonyme de pourriture et de laideur.
Vous êtes creux.
Vous finirez tous par crever du confort.
Cache-toi, objet !
Non à la révolution en cravate.
Une révolution qui demande que l’on se sacrifie pour elle est une révolution à la papa.
La révolution cesse dès l’instant qu’il faut se sacrifier pour elle.
La perspective de jouir demain ne me consolera jamais de l’ennui d’aujourd’hui.
Quand les gens s’aperçoivent qu’ils s’ennuient, ils cessent de s’ennuyer.
Le bonheur est une idée neuve.
Vivre sans temps mort.
Ceux qui parlent de révolution et de lutte des classes sans se référer à la réalité quotidienne parlent avec un cadavre dans la bouche.
La culture est l’inversion de la vie.
La poésie est dans la rue.
La plus belle sculpture, c’est le pavé qu’on jette sur la gueule des flics.
L’art est mort, ne consommez pas son cadavre.
L’art est mort, libérons notre vie quotidienne.
L’art est mort. Godard n’y pourra rien.
Godard : le plus con des Suisses pro-chinois !
Vibration permanente et culturelle.
Nous voulons une musique sauvage et éphémère. Nous proposons une régénération fondamentale : grève de concerts, des meetings sonores : séances d’investigation collectives, suppression du droit d’auteur, les structures sonores appartiennent à chacun.
L’anarchie, c’est je.
Révolution, je t’aime.
Ne consommons pas Marx.
Je suis marxiste tendance Groucho.
Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs.
Désirer la réalité, c’est bien ! Réaliser ses désirs, c’est mieux !
Prenez vos désirs pour des réalités.
Je décrète l’état de bonheur permanent.
Soyez réalistes, demandez l’impossible.
L’imagination au pouvoir.
Manquer d’imagination, c’est ne pas imaginer le manque.
Imagination n’est pas don mais par excellence objet de conquête. (Breton)
L’action ne doit pas être une réaction mais une création.
L’action permet de surmonter les divisions et de trouver des solutions.
Exagérer, c’est commencer d’inventer.
L’ennemi du mouvement, c’est le scepticisme. Tout ce qui a été réalisé vient du dynamisme qui découle de la spontanéité.
Ici, on spontane.
« Il faut porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile dansante. » (Nietzsche)
Il faut systématiquement explorer le hasard.
Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette.
« Toute vue des choses qui n’est pas étrange est fausse. » (Valéry)
La vie est ailleurs.
Oubliez tout ce que vous avez appris. Commencez par rêver.
Créez des comités de rêves.
Debout les damnés de l’Université.
Les étudiants sont cons.
L’aptitude de l’étudiant à faire un militant de tout acabit, en dit long sur son impuissance. —Les filles enragées.
Professeurs, vous nous faites vieillir.
Fin de l’Université.
Violez votre Alma Mater.
Et si on brûlait la Sorbonne ?
Professeurs vous êtes aussi vieux que votre culture, votre modernisme n’est que la modernisation de la police.
Nous refusons le rôle qu’on nous assigne : nous ne serons pas des chiens policiers.
Nous ne voulons pas être les chiens de garde ou les serviteurs du capitalisme.
Examens = servilité, promotion sociale, société hiérarchisée.
Quand on vous examine, répondez avec des questions.
L’insolence est la nouvelle arme révolutionnaire.
Tout enseignant est enseigné. Tout enseigné est enseignant.
La vieille taupe de l’histoire semble bel et bien ronger la Sorbonne. Télégramme de Marx, 13 mai 1968.
Une pensée qui stagne est une pensée qui pourrit.
Pour mettre en question la société où l’on « vit », il faut d’abord être capable de se mettre en question soi-même.
Prenons la révolution au sérieux mais ne nous prenons pas au sérieux.
Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.
Construire une révolution c’est aussi briser toutes les chaînes intérieures.
Un flic dort en chacun de nous, il faut le tuer.
Chassez le flic de votre tête.
La religion est l’escroquerie suprême.
Ni dieu ni maître.
Même si Dieu existait il faudrait le supprimer.
Savez-vous qu’il existait encore des chrétiens ?
À bas le crapaud de Nazareth.
Comment penser librement à l’ombre d’une chapelle ?
Nous voulons un endroit pour pisser, non pour prier.
Dieu, je vous soupçonne d’être un intellectuel de gauche.
La bourgeoisie n’a pas d’autre plaisir que celui de les dégrader tous.
Les motions tuent l’émotion.
Luttons contre la fixation affective qui paralyse nos potentialités. —Comité des femmes en voie de libération.
Les réserves imposées au plaisir excite le plaisir de vivre sans réserve.
Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.
SEXE : C’est bien, a dit Mao, mais pas trop souvent.
Camarades, 5 heures de sommeil sur 24 sont indispensables : nous comptons sur vous pour la révolution.
Embrace ton amour sans lâcher ton fusil.
Je t’aime !!! Oh! dites-le avec des pavés !!!
Je jouis dans les pavés.
Jouir sans entraves.
Camarades, l’amour se fait aussi à Sc. Po, pas seulement aux champs.
Jeunes femmes rouges, toujours plus belles.
Zelda, je t’aime ! À bas le travail !
Les jeunes font l’amour, les vieux font des gestes obscènes.
Make love, not war. [en anglais]
Aimez-vous les uns les autres.
Qui parle de l’amour détruit l’amour.
À bas la société de consommation.
Consommez plus, vous vivrez moins.
La marchandise est l’opium du peuple.
La marchandise, on la brûlera.
On achète ton bonheur. Vole-le.
Voir Nanterre et vivre. Allez mourir à Naples avec le Club Méditerranée.
Etes-vous des consommateurs ou bien des participants ?
Être libre en 1968, c’est participer.
Je participe. Tu participes. Il participe. Nous participons. Vous participez. Ils profitent.
L’âge d’or était l’âge où l’or ne régnait pas.
« C’est parce que la propriété existe qu’il y a des guerres, des émeutes et des injustices. » (Saint Augustin)
Si tu veux être heureux pends ton propriétaire.
Millionnaires de tous les pays, unissez-vous, le vent tourne.
L’économie est blessée, qu’elle crève !
Que c’est triste d’aimer le fric.
Vous aussi vous pouvez voler.
« Amnistie : acte par lequel les souverains pardonnent le plus souvent les injustices qu’ils ont commises. » (Ambrose Bierce)
Abolition de l’aliénation.
L’obéissance commence par la conscience et la conscience par la désobéissance.
Désobéir d’abord ; puis écrire sur les murs. Loi du 10 mai 1968.
J’aime pas écrire sur les murs.
Écrivez partout !
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Je ne sais pas qu’écrire mais j’aimerais en dire de belles choses et je ne sais pas.
On n’a... pas le temps d’écrire !!!
J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi.
La liberté, c’est le droit au silence.
Vive la communication, à bas la télécommunication.
Toi, mon camarade, toi que j’ignorais derrière les turbulences, toi jugulé, apeuré, asphyxié, viens, parle à nous.
Parlez à vos voisins.
Hurle.
Créez.
Regardez en face !!!
Participons au balayage. Il n’y a pas de bonnes ici.
La révolution, c’est une INITIATIVE.
Le discours est contre-révolutionnaire.
Bannissons les applaudissements, le spectacle est partout.
Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation mais passons à la contestation du spectacle.
À bas la société spectaculaire-marchande.
À bas les journalistes et ceux qui veulent les ménager.
Il est interdit d’interdire.
La liberté est le crime qui contient tous les crimes. C’est notre arme absolu.
La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini.
Pas de liberté aux ennemis de la liberté.
Libérez nos camarades.
Ouvrons les portes des asiles, des prisons, et autres Facultés.
Les frontières on s’en fout.
L’avenir ne contiendra que ce que nous y mettrons maintenant.
Verbe de tous les pays prolétarisez-vous. Ah ! Baiser.
Achete et tais-toi.
Les CRS sont payés très cher. Pour le même travail, les Staliniens ne gagnent rien. Soutenons les revendications des Stals pour un salaire égal.
Ne dites pas : M. le Prof, dites : crève salope !
Je ne veux pas devenir une machine.
Bats ton patron, si tu ne sais pas pourquoi, lui, il le sait.
Un rien de révolte, une joie totale !


Source avec photos des murs de Paris : les inventeurs d'incroyances






"Désormais, n’attendez plus de révolutions comme celles chantées par les poètes, les romantiques et les utopistes dans le passé. Elles ne reviendront plus jamais avec ce nouvel ordre mondial. Si vous observez des changements ou des événements ressemblant à des révolutions populaires, sachez qu’ils sont programmés et n’ont rien à voir avec les peuples."
Faysal El Qasem, écrivain et journaliste syrien


Mai 68 : héritage et héritiers



Par François Saint Pierre

Enjeux de mémoire. 

La droite n’a jamais apprécié l’anti-autoritarisme de mai 68 et les communistes ne pouvait pas être d’accord avec un mouvement qui majoritairement, contrairement à la théorie léniniste, voulait changer le monde sans se préoccuper de prendre le pouvoir. Les accords de Grenelle négociés par les syndicats ont été rapidement minimisés. Dans un premier temps on aurait pu penser que l’histoire ferait un bilan mitigé : défaite politique, compromis social, changement sociétal positif. Après le passage du SIDA et le come back sur la scène médiatique des moralistes, la révolution sociétale a été disqualifiée. Cette époque, qui pendant longtemps a été présentée comme une grande avancée pour les droits de la personne humaine a fini par se faire accusée d’avoir été à l’origine de la déliquescence familiale ou d’avoir favorisé la pédophilie. A coup d’images chocs et de reportages mettant en valeur ceux de cette génération qui sont devenus des "people", les grands médias ont réussi, anniversaire après anniversaire, à imposer, comme version dominante, celle d’un gros chahut d’étudiants bourgeois qui avaient envie d’un peu plus de liberté sexuelle. Génération de privilégiés qui auraient ensuite profité à fond de la société de consommation. Pendant ce temps des intellectuels de droite ou de gauche expliquaient que mai 68 n’était que le début d’une dérive narcissique et individualiste qui ouvrait la voie à l’emballement de la société de consommation et à l’ultralibéralisme des années 80/90. A la suite d’Alain Finkielkraut, Nicolas Sarkozy accusait pendant sa campagne électorale mai 68 d’être à l’origine d’un "relativisme intellectuel et moral" désastreux pour toute la société. "Il est interdit d’interdire" n’est plus compris comme une critique de l’autoritarisme abusif, mais comme le refus de l’autorité nécessaire au fonctionnement de la famille et des institutions. Rare aujourd’hui sont les intellectuels qui comme Daniel Ben Saïd ou Alain Badiou acceptent sans broncher l’étiquette 68.

Devant une lecture aussi négative, la question n’est pas de savoir s’il faut liquider l’héritage de 68 mais plutôt de savoir s’il y a encore des héritiers. Si certains comme Cohn-Bendit ou Serge July ont publiquement renoncé à assumer cet héritage en est-il de même de tous ces anonymes, étudiants ou ouvriers qui ont pris la parole pendant ces mois de mai et juin ? Plus important y a-t-il des leçons de ce moments historique qui pourraient être utiles aux générations suivantes ?

Le contexte national et international. 


S’il est légitime de mettre l’accent sur ce qui s’est passé en France, il ne faut pas oublier que le monde entier a été concerné par cette période. L’anticolonialisme s’est traduit entre 1965 et 1968 par de nombreuses manifestations contre la guerre du Vietnam, souvent assez violentes car mal supportées par les pouvoirs en place, dans la plupart des grands pays occidentaux. Ces manifestations qui se voulaient pacifistes n’étaient pas un soutien au communisme mais traduisaient le refus d’actes de guerre inhumains. Dans cette période de décolonisation et avec les premiers effets de la mondialisation émergeait une conscience égalitaire mondiale qui reconnaissait le droit de chaque peuple à être respecté malgré les différences. L’anti-impérialisme ne peut se réduire comme souvent on a essayé de le dire à un anti-américanisme primaire.

Les locaux universitaires n’arrivaient pas à contenir l’augmentation du nombre d’étudiants, environ 20% par an par exemple dans une université comme Toulouse dans les années 60. L’enseignement universitaire jadis réservé à l’élite s’est étendu aux enfants des classes moyennes et comportait en 68 environ 10% d’enfants d’ouvriers. Les amphithéâtres surchargés étaient le lieu commun des universités européennes. Plutôt que de faire un effort financier important le gouvernement de l’époque avait proposé pour résoudre la pénurie de locaux de mettre en place un processus de sélection à l’entrée des universités.

La culture des années 60, influencée par la beat génération, puis par le mouvement hippie s’est fortement retrouvée en décalage avec celle des générations précédente. Cela s’est traduit dans le monde artistique par l’émergence de nombreux courants d’avant garde qui remettaient en cause les valeurs esthétiques classiques. La musique rock puis la pop symbolisaient auprès de la jeunesse leur volonté d’une profonde rupture culturelle par rapport aux générations précédentes.

Si la croissance était au rendez-vous dans les pays occidentaux la démocratie était restée à la porte des entreprises, les patrons étaient tous plus ou moins paternalistes mais pas du tout prêts à reconnaître plus de droits aux syndicats et à accorder plus de pouvoirs d’achats aux salariés. Le système soviétique qui avait servi pendant quelques années de référence idéologique n’était plus prisé par les intellectuels qui venaient de découvrir le goulag. La contestation de ce système commencé à prendre des formes de plus en plus radicales en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie. Si le "métro, dodo, boulot" était remis en cause, le modèle communiste n’était déjà plus crédible et les critiques de la société de consommation étaient encore hors du champ politique traditionnel.

Les premiers textes d’écologie politique commençaient à émerger dans les mouvements antinucléaires et dans le PSU, qui était alors inspiré par les ouvrages de Jacques Ellul. Au départ ces textes, mélange d’une critique de l’idée de progrès et des premières inquiétudes sur le devenir de la nature dans ce monde en rapide expansion, essayaient de dépasser la dichotomie capitalisme/marxisme.

Les changements dans les mœurs avaient été amorcé dés le début de la guerre. Le rapport Kinsey a été publié en 1948 /1953 et en 1966 sont publiés les premiers travaux de Masters & Johnson. Depuis les années 1960 le Women’s Lib structure aux États-Unis la lutte des femmes pour l’émancipation. En France depuis Simone de Beauvoir le féminisme gagnait du terrain et dans les années 60 les études sociologiques montrait clairement que la société était en profonde mutation.

C’est dans cette ambiance mondialement contestataire par rapport à l’ordre établi que commence en France le 22 mars les premiers événements universitaires repérés par la presse comme méritants de faire l’actualité. Ce n’est pas la France qui s’ennuyait, comme l’écrivait naïvement Pierre Vianson-Ponté dans le Monde du 15 mars 1968, mais les médias qui oubliaient de regarder les mutations en cours.

Les événements

Des centaines de manifestations.

Des facultés et des lieux à vocation artistique occupées.

Une dizaine de nuits avec des barricades.

Un mois de grève générale, la France paralysée

Les accords de Grenelle, jugés décevants eu égard à l’importance de la grève, non signés, mais conclus le 27 mai.

Un pouvoir flottant.

Une manifestation avec Malraux en tête le 30 mai pour soutenir le Général de Gaule.

Une magistrale victoire électorale de l’UDR le 23 et 30 juin.

En France il n’y a eu que 7 morts et 2000 blessés, ailleurs ce fut parfois bien plus violent.

La diversité sociale et idéologique

Un mythe perdure : celui d’une révolte des enfants de la bourgeoisie. Si à cette époque l’université était difficile d’accès pour les catégories sociales défavorisées, bon nombre de ceux qui avait réussi à y rentrer se sont retrouvés dans le mouvement. La jeunesse issue de la classe ouvrière n’a pas été mise en valeur par la classe médiatique qui par narcissisme a accentué le côté bourgeois et parisien des événements. Pourtant c’est cette jeunesse qui a permis un lien à la base entre les ouvriers et les étudiants. Ce lien n’a pu être créé au sommet des organisations syndicales et étudiantes prisonnières des présupposés idéologiques de l’époque.

En 68 les possédants ont eu une sacrée trouille. A tort évidemment car 68 ne pouvait absolument pas prendre le pouvoir et les déposséder de leurs avantages acquis. Avoir des avantages et des privilèges rend réactionnaire à tout changement, Malraux mais aussi pas mal de notables intellectuels de l’époque ont occupés activement l’espace de la frilosité. Naturellement bon nombre de soixante-huitards, applaudis et encouragés par les conservateurs, sont devenus après leur réussite sociale des sacrés réactionnaires.

Ce qui a fait la force de ces événements c’est la participation, certes à des degrés divers, de quasiment toutes les catégories sociales et de tous les courants politiques.

La droite conservatrice après avoir eu quelques doutes a mis toute ses forces du côté de l’immobilisme.

La droite libérale, pourtant très critique sur la manière, a apprécié la remise en cause du national républicanisme. Par la suite elle a cherché des convergences notamment du côté sociétal, cela lui a permis de supplanter en 1974 les héritiers du gaullisme.

Les socialistes n’ont pas tout compris sur le moment, mais se sont en général rallié avec retard aux idées de 68. Le ralliement d’une bonne partie des anciens PSU au parti socialiste lui ont permis après-coup de récupérer une partie de l’héritage. Cela explique les attaques extrêmement violentes de Nicolas Sarkozy contre cette période, pendant la dernière campagne électorale des présidentielles.

Les communistes n’ont pas soutenu le mouvement étudiant et ont essayé de bien le séparer de la grande grève ouvrière.

Les gauchistes avaient une vision très politisés de l’action mais ils étaient très minoritaires dans le mouvement. Ce sont eux qui ont un moment cru au grand soir et qui ont été déçu.

Les anarchistes organisés ont activement participé mais ils étaient extrêmement minoritaires. Par contre les libertaires spontex étaient finalement assez majoritaires. Présents dans les actions mais sans volonté réelle de prendre le pouvoir c’est eux qui ont donné la tonalité dominante de 68.

Les situationnistes, radicaux marginaux mais efficaces, inspirés par des théoriciens brillants comme Guy Debord ou Raoul Vaneigem, ont souvent été les auteurs de slogans remarquables.

Les maoïstes étaient un petit groupe d’intellectuels parisiens basé essentiellement à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, qui se sont surtout fait remarquer dans la période qui a suivi le mois de mai. Très bons élèves ils ont souvent fait de belles carrières professionnelles et, par facilité, les médias en ont souvent fait le prototype du soixante-huitard. Évidemment leur maoïsme n’avait pas grand-chose à voir avec le réel de la Chine et tenait plus d’un snobisme politique qui leur permettaient de se décaler du communisme de l’union soviétique.

Les grands intellectuels Lévi-Strauss, Lacan, Bourdieu, Foucault, Derrida, que l’on a accusé d’être à l’origine du "relativisme intellectuel et moral" ont tous gardé une grande distance avec les événements proprement dit.

Les conséquences.


Sur le moment mai 68 a été vécu de manière positive par la population. Peu ont vraiment cru au grand soir qui allait changer le monde mais beaucoup ont vécu cette période comme un moment privilégié de participation à l’Histoire. Rares, parmi ceux qui ont participé aux manifestations ou aux grèves, sont ceux qui en parle négativement. Si la droite a réussi à minimiser l’événement elle n’a pas réussi à en faire une lecture triste !

Le pouvoir en place n’a pas été renversé et les élections de juin ont confirmé la main mise de la droite sur le parlement, pourtant à partir de 68 la droite républicaine allait petit à petit évoluer vers un social-libéralisme moderne notamment sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing.

Les accords de Grenelle bien extrêmement minimisés dans le discours officiels ont redonné confiance à la classe ouvrière et ont participé en profondeur à la modification des rapports dans les entreprises : 68 marque la fin du modèle paternaliste.

Si 68 a gardé malgré toutes les attaques une image positive c’est parce que les paroles qui jaillissaient dans tous les sens et apparemment sans grande cohérence idéologique ont été finalement performatives. La société a été en quelques années transformée en profondeur, la France d’avant 68 représente pour les jeunes générations d’aujourd’hui un passé complètement révolu.

Mai 68 et le relativisme moral. 

Une société pour tenir a besoin de structures. Ce qui fait tenir ces structures, c’est une acceptation sociale profonde construite dans un temps long et en référence aux fondamentaux anthropologiques. 68 et toute la période 60/70 a remis en cause la rigidité des structures sociales et notamment la force des interdits moralisateurs. Les rapports de domination ont été attaqués dans le couple, dans la famille, dans l’entreprise, etc.... Ceux qui pensent que la morale c’est le respect de règles universelles et intemporelles n’ont pas du tout apprécié. 68 n’est pas le refus de la morale, mais un moment de remise en question des fondamentaux qui servent à construire les références morales. Cette époque a été un moment intense pour la pensée des droits de l’homme. La morale politique qui commençait à se mettre en place à l’époque était : "tout s’achète - tout se vend", morale qui a trouvé son heure de gloire dans les années ultralibérales dominées par les figures de Thatcher et de Reagan. Le modèle de la morale kantienne, qui dans sa version excessive revient au respect scrupuleux de la légalité, a été effectivement fortement contesté par un mouvement qui était plutôt du côté de l’éthique habermasienne. La morale sans se couper des grandes valeurs fondamentales, égalité, liberté, solidarité, justice, doit se construire par l’échange dans une démocratie participative et délibérative et n’est surtout pas la soumission au vieux système patriarcal autoritaire.

Retour sur l’avenir.

Mai et juin 68 c’est le moment phare de la période des années 60/70 les années 80/90 sont dans le monde celles de l’aveuglement ultralibéral et en France celle de la déception socialiste. Depuis quelques années la jeunesse, qui n’est pas aussi lobotomisée, par la société de consommation, qu’on veut bien le dire semble, aller vers une lucidité critique et pessimiste. Le malaise dans la mondialisation est de plus en plus palpable. La croissance est toujours l’alpha et l’oméga de la classe politique de ce monde dit démocratique dont nous sommes si fiers. Il n’y a pas que les cassandres écologiques pour avoir un doute sur la durabilité de notre modèle social. Sur les murs de 68 on pouvait lire "il faut explorer systématiquement le hasard", il serait temps de sortir des positions économiques dogmatiques qui conduisent la société sur un mur. Après l’échec du communisme, il ne s’agit pas de reconstruire une position idéologique naïve, mais de penser les articulations nécessaires entre une mondialisation durable et les droits de l’homme dans une démocratie sociale. Internet, qui véhicule parfois le pire, est peut-être le meilleur moyen de favoriser la prise de parole de tous les citoyens du monde, condition nécessaire pour changer nos représentations et pour essayer de faire évoluer la société vers un avenir meilleur.

Source : Alter Info



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