vendredi 19 janvier 2018

Zone à Défendre

Notre-Dame-des-Landes, EDITION SPECIALE


C'est désormais toute la nature terrestre qui est devenue une Zone à Défendre contre la confiscation des Biens Communs aux êtres vivants et la destruction des écosystèmes par la voracité sans limites d'un système fondé sur l'exploitation de l'homme par l'homme mais aussi et surtout sur la Propriété abusive des ressouces terrestres. En France, Notre Dame des Landes est la continuation (toutes proportions gardées) par des moyens différents des luttes terribles et inégales qui se jouent à mort depuis la fin du XVe siècle, du massacre des autochtones du continent américain jusqu'à l'Ukraine, l'Afrique, le Chiapas au Mexique, la Palestine et les guerres sans fin au Moyen-OrientGaël Hadey




Durée, diversité des modes d'actions, capacité de réaliser des expertises populaires et de développer des alternatives : tels sont les ingrédients d'un mouvement dont la stratégie s'est finalement révélée victorieuse, avec l'annonce de l'abandon du projet de nouvel aéroport. Retour en texte et en images sur la lutte à Notre-Dame-des-Landes.
« Une décision exceptionnelle pour une situation locale exceptionnelle. » C'est ainsi que le premier ministre Édouard Philippe a qualifié le renoncement à la construction de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ce 17 janvier. Pour le gouvernement, cette décision ne répond pas à une soudaine prise de conscience écologique : ni l'impératif climatique, ni une volonté de protection de la biodiversité ou de préservation de terres agricoles n'ont été évoqués par le Premier ministre. Elle découle d'abord du rapport de force construit depuis plus d'une décennie par les opposants à ce projet très controversé. Ce mouvement écologique et social a, lui-aussi, été exceptionnel, dans sa durée et dans sa stratégie. Basta ! revient pour vous sur ses grandes étapes et ses acteurs.
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La victoire des opposants à (l'aéroport de, NdlR) Notre-Dame-des-Landes vient ainsi s'ajouter à quelques luttes emblématiques et victorieuses des mouvements écologistes contre des grands projets industriels dont l'utilité sociale est mise en doute : celle de la mobilisation contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff (Finistère), à la fin des années 70 ; celle contre des projets de nouveaux barrages sur la Loire et l'Allier, annulés en 1991 ; celle contre l'extraction de gaz de schiste qui a débouché sur un moratoire puis une loi interdisant le recours à la fracturation hydraulique en 2011 ; et enfin, celle contre le barrage de Sivens (Tarn) dont le projet a été abandonné après la mort d'un manifestant, Rémi Fraisse, tué par une grenade lancé par un gendarme en octobre 2014 (lire ici).
Nolwenn Weiler et Ivan du Roy
Lire l'histoire de cette lutte depuis 40 ans sur : Bastamag







L’aéroport de Notre-Dame des Landes est mort? Vive la ZAD!

par Maxime Combes et Nicolas Haeringer



Image  @SebaMarchal
Bien sûr, l'abandon du projet d'aéroport est une excellente nouvelle. Mais qu'il soit couplé à une évacuation (même partielle) de la ZAD n'est pas une décision acceptable.

Renoncer à construire un nouvel aéroport à Notre Dame des Landes est la victoire de l'ensemble du mouvement d'opposition à l'aéroport de Notre Dame des Landes : sans ce vaste mouvement de résistance, l'aéroport aurait déjà été construit.

Cette décision n'est pas le résultat d'une conversion soudaine d'Emmanuel Macron, d'Edouard Philippe et du gouvernement à la raison climatique, environnementale, sociale et économique dans leur vision de l'aménagement du territoire. Il s'agit d'un succès historique, construit au cours d'une mobilisation de plus de 40 ans, qui est parvenue à durer parce qu'elle a tour à tour articulé, alterné ou associé recours juridiques, contre-expertise citoyenne, mobilisations de masse, solidarité avec les paysan.ne.s, les syndicats de salarié.e.s (y compris du secteur de l'aviation), occupations légales, occupations illégales, résistance, préfiguration, etc.

L'occupation de la ZAD, par ses habitant.e.s historiques et, dans la dernière phase de la lutte (après l'échec de l'opération César), par de nombreuses et nombreux soutiens "extérieur.e.s" en est un élément décisif. Il n'y a donc pas bon.n.e.s opposant.e.s, fondé.e.s à rester et des éléments « radicaux » qu'il faudrait expulser, mais un mouvement, dont la force et la capacité à s'inscrire dans la (très) longue durée réside précisément dans sa diversité.

Depuis longtemps, ce qui se joue sur la ZAD dépasse en outre largement l'opposition au projet d'aéroport. Cette lutte se distingue en effet par sa capacité à re-situer le projet dans "son monde" - un monde dans lequel le béton l'emportait jusqu'alors irrémédiablement sur les tritons. Il n'est depuis longtemps plus question d'une approche de type « pas dans mon jardin », mais d'un élargissement des perspectives, questionnant les fondements même de la décision de construire un nouvel aéroport, plutôt que de se centrer sur le seul choix du lieu.

Le gouvernement a préparé l'opinion publique, via des ficelles aussi grosses qu'éculées - mais malheureusement encore très efficaces, comme en témoignent les nombreux publi-reportages en faveur d'une intervention policière publiés dans la presse - à l'exercice de la force brutale contre la ZAD. Le déploiement de blindés, de plusieurs milliers de policier.e.s, de gendarmes (voire de l'armée), et les drames humains qu'il ne manquera pas d'entraîner de tous côtés, a besoin de ce mythe d'un "ennemi intérieur", d'un "kyste" (comme le disait alors Manuel Valls).

Ce qui se joue sur la ZAD devrait pourtant intéresser au plus haut point un gouvernement et un président de la République qui ne cessent de discourir sur l'impératif climatique. Agir face à la catastrophe qui vient implique en effet de créer de nouvelles articulations entre le local et le global - y compris au niveau des politiques publiques. Penser les causes, les conséquences et les alternatives du réchauffement climatique, de l'extinction des espèces, du mal que nous avons collectivement et historiquement fait à ce monde à partir de territoires concrets : voici, sans doute, la nouvelle frontière de la politique.

La ZAD de Notre Dame des Landes apparaît alors, dans sa beauté fragile, dans ses errements, ses bégaiements, dans ses balbutiements autant que dans ses accomplissements, dans son architecture en dentelle, dans ses ajustements permanents, comme un lieu splendide, un territoire unique, à partir duquel penser ce que signifie vivre ensemble au temps des catastrophes, à imaginer et créer des formes nouvelles d'associations entre humain.e.s et non-humain.e.s ; à revoir complètement la hiérarchie des causes et des conséquences et de trouver des manières de prendre en compte l'intégrité des êtres vivants non-doués de parole.

Les opposant.e.s au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes n'ont cessé de tenter d'apporter des réponses à ce défi, en recensant l'ensemble des espèces menacées par le projet, en mettant en avant le déséquilibre total du rapport de force entre béton et tritons et en créant des agencements subtiles entre les différents usages (et les différents usagers, humain.e.s comme non-humain.e.s) de la ZAD. La nature n'y apparaît plus comme un espace neutre, que des élus peuvent décider d'aménager à leur guise et qu'il est possible de reconstituer quelques kilomètres plus loin, par le truchement de la compensation biodiversité ; pas plus qu'elle n'est un élément externe que des militant.e.s peuvent défendre depuis une position surplombante - un glissement dont rend compte si superbement le slogan "nous ne défendons pas la nature, nous saommes la nature qui se défend".

Depuis la ZAD s'inventent et s'expérimentent des réponses à des questions aussi essentielles pour notre avenir commun que : comment vivre, comment penser, comme s'aimer, comment s'opposer, comment construire, comment détruire, comment rêver, comme tester, comment tâtonner, comment faire société. Bref : comment rester (ou redevenir) humain.e.s dans un monde qui s'approche de plus en plus du chaos ? Parcourir un chemin de la ZAD, se baigner dans l'un de ses étangs ou de ses lacs, y habiter, y aimer, y rêver, y cultiver un champ, est un acte fort, préfigurant ce à quoi pourrait ressembler un futur libéré de l'horizon dystopique dont nous nous approchons à grand pas.

Aujourd'hui, plus que jamais, il est donc essentiel de défendre la ZAD.

Source : Tlaxcala





Et si Notre-Dame-des-Landes devenait un bien commun ?


Par Mathilde Bouquerel pour Reporterre


Maintenant que le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes a été abandonné, la question du devenir de la Zad se pose. Une partie de la réponse pourrait se trouver dans la notion des communs, héritée des « communaux » du Moyen Âge.

Wikipédia est un très bon exemple de bien commun. Une encyclopédie en ligne, qui peut être enrichie, lue et contrôlée par tous. C'est ce qu'on peut appeler au sens propre un « commun », c'est-à-dire un système d'utilisation et de gestion d'une ressource matérielle ou immatérielle par un groupe de personnes toutes ensemble. Cette notion a depuis quelques années le vent en poupe, car elle apporte des solutions innovantes à des problèmes notamment environnementaux [1 ]. L'idée de bien commun date en fait du IX e siècle. Les « communaux » désignaient alors les biens (bois, chemins, rivières) appartenant à tous les habitants d'une commune. Après la révolution industrielle, ce statut juridique est devenu très marginal mais l'idée est restée et a refait surface dans les années 1990 avec les travaux de l'économiste états-unienne Elinor Ostrom. La version moderne des communs, qui ne repose plus sur la propriété mais sur l'utilisation, intéresse aujourd'hui. Et elle pourrait peut-être apporter une réponse à la question de l'avenir de Notre-Dame-des-Landes, maintenant qu'a été décidé l'abandon du projet d'aéroport.

Du côté de la Zad en tout cas, l'idée plaît car elle permettrait aux occupants arrivés dans les années 2010 et aux agriculteurs historiques de vivre ensemble. Ce qu'explique Camille [2 ], du « groupe presse ». « On a commencé à y penser dès 2012 après l'opération César, raconte-t-il. On voulait avoir un coup d'avance et commencer à réfléchir à l'après. La question était : comment permettre à la fois aux agriculteurs historiques d'exploiter leurs terres comme ils le veulent, et aux occupants de continuer à expérimenter de nouveaux modes de vie ? Pour ça, on a rédigé un texte en six points qui s'intitule "Parce qu'il n'y aura pas d'aéroport". Aujourd'hui, on expérimente des formes d'auto-organisation sur nos 70 espaces de vies et d'activités, comme le Taslu, la bibliothèque de la ZAD. » Dans ce texte, on trouve notamment ce souhait : « Que les terres redistribuées chaque année par la chambre d'agriculture pour le compte d'AGO-Vinci sous la forme de baux précaires soient prises en charge par une entité issue du mouvement de lutte qui rassemblera toutes ses composantes. Que ce soit donc le mouvement anti-aéroport et non les institutions habituelles qui détermine l'usage de ces terres. 

Un retour aux sources pour le bocage breton de Notre-Dame-des-Landes

Cette solution plaît aussi à François de Beaulieu, membre des Naturalistes en lutte, collectif qui s'intéresse à la préservation de l'écosystème fragile de ce bocage humide qu'est Notre-Dame-des-Landes. Pour lui, il s'agirait d'un retour aux sources pour le bocage breton. « La commune de Notre-Dame-des-Landes est née à la suite de privatisation de communs qui existaient depuis des centaines d'années, explique-t-il. Au départ, il s'agissait de centaines d'hectares de landes utilisées de façon collective, d'où son nom. Il s'agirait de renouer avec certaines de ces pratiques. » Cet usage commun d'une partie des terres permettrait en outre de mieux protéger la faune et la flore du bocage, selon François de Beaulieu : « À Notre-Dame-des-Landes, on est obligé de réfléchir à la fois au niveau des parcelles, car c'est une zone humide complexe, et à l'échelle globale, car c'est un espace très étendu. Avoir une vision collective est donc quelque chose de très positif. Et puis, il faut que nous partagions la connaissance de la biodiversité en France, qu'on implique les riverains dans cette démarche, pour inventer quelque chose de neuf et de passionnant. C'est l'avenir de la Zad d'être une zone expérimentale tant en matière d'agriculture que de protection de la nature. »

Thomas Dubreuil, l'un des juristes qui apportent leur aide aux opposants à l'aéroport, juge cette solution des communs « très intéressante » : « On pourrait imaginer la création d'une société civile type SCI [société civile immobilière] qui serait chargée de réguler les usages. L'État resterait propriétaire des terres tout en permettant aux occupants de les utiliser. On se rapprocherait de la distinction entre nue-propriété (posséder un bien mais ne pas avoir le droit de l'utiliser) et usufruit (avoir le droit d'utiliser un bien sans en avoir la propriété) », explique-t-il. Cette société se chargerait alors de rendre leurs parcelles aux agriculteurs historiques, expulsés par l'État pour construire l'aéroport, et de mettre le reste des terres en commun.

Il existe d'ailleurs un précédent de taille : le Larzac. En 1973, des dizaines de milliers de personnes convergèrent vers ce causse (un haut plateau) du Massif central et commencèrent à l'occuper. Ils avaient répondu à l'appel de 103 agriculteurs locaux menacés d'expulsion par un projet d'extension d'un camp d'entraînement militaire. De cette lutte issue de Mai 68 a émergé une partie du courant altermondialiste et des figures comme José Bové. Après quasiment dix ans de manifestations, de marches vers la capitale, d'actions de désobéissance civile, de grèves de la faim, etc., les paysans du Larzac et leurs soutiens obtinrent gain de cause. Les 66 expropriations furent annulées et le projet d'extension du camp fut abandonné. Certains agriculteurs eurent les moyens de récupérer leurs terres auprès de l'État mais une grande partie du terrain 6.300 hectares restait sans propriétaire particulier. En 1985, le président de la République François Mitterrand décida de céder la gestion de cet espace à une entité créée pour l'occasion, la SCTL, pour Société civile des terres du Larzac. Elle est aujourd'hui encore chargée des terres agricoles du plateau. En 2013, Stéphane Le Foll, alors ministre de l'Agriculture, a même renouvelé ce bail dit emphytéotique (de très longue durée) jusqu'en 2083.

« La notion de commun permet de sortir d'une pensée binaire public/privé en inventant une troisième voie »

Autre exemple, plus récent celui-là : la Coordination de protection des espaces verts et publics d'Île-de-France, ou Ceve. Cette entité, issue du rassemblement de plusieurs associations des départements des Hauts-de-Seine, de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, est centrée sur la notion de commun, en ce qu'elle permet à la fois de préserver les quelques rares espaces de nature de la région parisienne, et de faire se rencontrer les habitants. Ginette Lemaître, Montreuilloise de 84 ans, est l'une de ses membres. Elle explique : « La notion de commun permet de sortir d'une pensée binaire public/privé en inventant une troisième voie, une troisième manière d'occuper un espace. C'est aussi une temporalité qui n'est ni celle du mandat électoral ni celle des profits privés et qui se rapproche de celle de la nature puisque les propriétaires réels sont les habitants, ceux qui font la ville et y restent sur plusieurs générations. » L'association dont Ginette fait partie à Montreuil (Seine-Saint-Denis) gère de manière commune depuis 25 ans le Terrain d'aventures, un parc de 3.200 m². Chaque jour, c'est un habitant différent qui ouvre et ferme le terrain, et chaque membre de l'association peut proposer des activités. « Il y a des concerts, des rencontres avec des botanistes, une fois on avait fait venir des moutons... Tout ça fonctionne depuis un quart de siècle sans aucune subvention. »

Possible juridiquement et concrètement, un statut de commun est-il envisagé par le gouvernement actuel ? « Je suis à peu près sûr que notre manière d'expérimenter va à l'encontre de la façon de penser d'Édouard Philippe, affirme Camille. Mais d'un autre côté, beaucoup de gens ressentent ce que l'on fait comme une source d'inspiration bien au-delà de Notre-Dame-des-Landes. Et ceux qui nous gouvernent ont compris qu'on ne bougera pas. Je ne pense pas qu'ils pensent à cette solution des communs, mais c'est à nous de continuer à la faire exister très concrètement au lendemain de l'abandon. »
Mathilde Bouquerel



Notes :
[1] Voir le dossier que Reporterre consacre au sujet.
[2] Son nom d'emprunt



Source : Reporterre


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