vendredi 19 janvier 2018

L'écologie aseptisée


"L'homme a un droit fondamental à la liberté, à l'égalité et à des conditions de vie satisfaisantes, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être. Il a le devoir solennel de protéger et d'améliorer l'environnement pour les générations présentes et futures".
Premier principe de la Déclaration de Stockholm, 1972



L'apparition de l'écologie vers la fin des années 1960 n'était pas seulement une réaction au cri d'alarme poussé par les scientifiques: elle correspondait aussi au rejet d'un certain matérialisme. La période de reconstruction qui a suivi la fin de la seconde guerre mondiale était terminée, l'économie mondiale avait pris un essor jamais vu dans la plupart des pays industrialisés et, surtout à l'Occident, le bien-être se généralisait. Les signes matériels en étaient l'achat de maisons, le confort dans leur installation, des appareils électro- ménagers, des voitures, autant de symboles d'un bonheur convoité. Or, une fois un certain niveau de consommation atteint, la déception était générale: le bonheur n'était pas au rendez-vous. C'était la racine de la révolte des jeunes contre la société de consommation, avec le rejet des valeurs matérielles et la revendication d'autres valeurs: meilleures relations humaines, solidarité, démocratie directe.

Dans l'éclosion de maintes idées et la confusion qui en est résultée, la valorisation des éléments de l'environnement - de la destruction de paysages, de la raréfaction de l'eau propre, de l'air pur, d'animaux et de plantes sauvages - indiquait une nouvelle direction. Mais ce nouveau mouvement ne formulait pas de projets de société précis, ne revendiquait pas de nouvelles formes de société. L'écologie n'était pas et n'est toujours pas programmatique: elle s'interroge sur la place et les fonctions des humains dans l'univers. Cette distinction nous paraît fondamentale: elle est pour une large part la source des difficultés qu'a l'écologie à s'insérer dans la vie politique, voire dans la vie quotidienne. La méconnaissance de cette nature fondamentale de l'écologie est aussi la cause de nombreuses incompréhensions et d'accusations mal fondées. Bien sûr, l'écologie ne peut pas ignorer la société des hommes. Elle en dépasse les dimensions et la considère comme un tout dans ses rapports avec l'univers: les autres êtres vivants, les processus écologiques, les grands équilibres planétaires. Mais considérer l'ensemble des êtres humains comme un tout, donc arriver au concept de l'humanité, avec toutes les responsabilités qui en découlent pour les humains, est-il contraire à l'humanisme?

On peut rappeler ici le troisième sens du terme "humanisme". C'était le phénomène historique suivant le Moyen-Age qui consistait dans la découverte d'un nouvel équilibre. Désormais l'homme était le centre de l'Univers, habitant de plein droit la Terre et non plus seulement passager misérable en attendant l'arrivée dans l'au-delà. Ce changement de notre image du monde et de la place que nous y occupons n'a pas échappé à une déviation que l'on peut considérer comme irrationnelle. Nous avons su découvrir d'autres continents sans les comprendre et en les détruisant, nous avons su établir que la Terre n'est pas le centre de l'univers et que ses dimensions sont limitées, sans en tirer les conséquences. Maintenant, le temps du monde fini étant arrivé, nous devons nous interroger sur la question de savoir dans quelle mesure nous avons fait fausse route depuis ce changement d'optique fondamentale: si nous en avons tiré les véritables enseignements en ce qui concerne notre place dans l'univers.

Abandonner la pensée anthropocentrique est-il contraire à l'humanisme? La sagesse antique, qui n'avait rien d'inhumain, bien au contraire, exigeait avant tout la connaissance de soi. Comment connaître les humains sans les situer, comment savoir qui nous sommes en nous coupant de ce qui nous entoure, et de ce qui nous fait vivre? Une réflexion approfondie sur ces problèmes fondamentaux pourrait mener, comme cela s'est produit aux 15e et 16e siècles, à un nouvel essor de notre pensée, donc à un nouvel humanisme. Cela n'est pas la moindre des fonctions de l'écologie.
Alexander Kiss, juriste international et Directeur de recherche au CNRS (France)





"Il ne peut y avoir aucune vraie paix en vivant avec quelqu'un qui a déjà déclaré la guerre, aucune paix mais une capitulation. Et même cela, comme nous voyons autour de nous, n'aboutit pas davantage à la paix mais à d'autres dégradations et exploitations. Nous sommes responsables non seulement de ce que nous faisons mais de ce que nous sommes incapables d'arrêter. Avant de pouvoir parler de paix, nous devons parler honnêtement de comment stopper par tous les moyens possibles ceux qui ont déclaré la guerre au monde et à nous. Ceux qui détruisent ne s'arrêteront pas parce que nous le demandons gentiment. Il n'y a qu'un seul langage qu'ils comprennent et tout le monde ici sait duquel il s'agit. Pourtant nous n'en parlons pas ouvertement."
Derrick Jensen, in “A Language Older Than Words” (2011).


Les nouvelles concernent toujours la condamnation que ce monde semble avoir prononcée contre son existence, les étapes de son autodestruction programmée.Guy debord




Cyril Dion : coli-briseur de l'écologie radicale

Par Stella, Vassili, Brubru, Hala Zika, le 15 janvier 2018




En matière d'écologie, certain.es affichent sans honte leur médiocrité. Par exemple, Cyril Dion, réalisateur avec Mélanie Laurent du film Demain, mais aussi fondateur du mouvement Les Colibris et de la revue Kaizen. Profitant de sa campagne promotionnelle qui passait près de chez nous en octobre dernier, on a voulu débattre avec lui des fameux « Colibris » et de sa vision de l'écologie. Le Colibri étant peu à l'écoute des oiseaux de mauvais augures, on se contente donc de nos colonnes pour s'expliquer.


Vous avez sans doute vu (ou refusé de voir...) son film, ce chef d’œuvre dont la presse, la radio et la téloche se sont unanimement fait l'écho. Soutenu par le ministère de l'environnement, diffusé en ouverture de la COP 21, Demain a été couronné du César du meilleur documentaire en 2016 – rien que ça. Depuis, Cyril Dion est devenu le porte-voix de l'écologie libérale et moralisatrice à l'instar de Nicolas Hulot ou de Yann Arthus-Bertrand. Or, ce que ce film met en scène, c'est une vision lisse et aseptisée d'un avenir radieux dominé par les technologies vertes et les innovations sociales. Demain propose un tour du monde des solutions qui existent pour « tenter de résoudre les crises écologiques, économiques et sociales que traversent nos pays ». Pour cela, sont convoqué.es rien de moins que Jeremy Rifkin, père de la troisième révolution industrielle, Pierre Rabhi, figure bienveillante d'une écologie neutralisée, Mélanie Laurent, icône haute couture en combinaison Dior et égérie de François Hollande lors de l'appel de Manille pour le climat, ou encore Emmanuel Druon, patron de Pocheco, entreprise « responsable, écologique et citoyenne », qui dirige ses équipes par la peur et les intimidations, et fait bosser une centaine de détenus sous-payés1.

Le colibri et les pigeons

 En apprenant que Cyril Dion était invité par le learning center ville durable (sic !) de Dunkerque pour « imaginer ce que pourrait être le monde de demain, et résoudre les crises écologiques et sociales grâce à des initiatives positives et concrètes » – et accessoirement, vendre son dernier bouquin – on s'est dit qu'on ne pouvait décemment pas manquer un tel événement. Porté.es par l'enthousiasme, on débarque en avance, histoire d'accueillir les fidèles venus en masse : « Bonjour, on vous offre un exemplaire de La Brique qui révèle la mascarade d'une entreprise du Nord de la France salement mise en scène dans le film Demain ! »

Quand on entre dans le bâtiment, Cyril Dion commence à peine son intervention. On se marre un peu de voir tous ces gens avec La Brique sous le coude. On est vite déçu.es et l'agacement prend bientôt le dessus. En fait, on s'attendait à une rencontre où l'on pourrait débattre avec le colibri, et on se retrouve au beau milieu d'une messe à laquelle est venue assister en masse la classe moyenne et supérieure locale, pour écouter la parole de Saint Dion, apôtre de Pierre Rahbi. Accompagné d'un pianiste, Dion annonce d'une voix suave les pires catastrophes écologiques qui nous attendent si l'humanité ne décide pas de prendre en main son destin. On croit rêver lorsqu'on l'entend parler de l'aliénation aux écrans, sujet qu'il doit bien connaître, vu le nombre de profils qu'il possède sur Instagram, Facebook, Twitter et consorts. S'il utilise ces réseaux sociaux ce n'est pas uniquement pour diffuser la bonne parole, il en profite aussi pour faire sa communication sur ses différentes publications chez Actes Sud dans la collection « Domaine du possible »... qu'il dirige, et dont l'ancienne directrice, Françoise Nyssen, est l'actuelle ministre de la culture.

 À la sortie de son film, Cyril Dion confiait vouloir toucher « ceux qui se préoccupent le moins de ces sujets ». Réveiller le ventre mou de la contestation, l'intention est louable, mais à quoi bon les réveiller pour les conduire dans une impasse ? C'est sans compter l'ambition animant Dion, qui conclut sa messe en déclarant : « l'essentiel est de raconter de belles histoires ». Pour le coup, c'est réussi. Et c'est précisément ce que constitue le film Demain et l'ensemble des publications de la collection « Domaine du possible » : un tissu de banalités disposées à nourrir la farce du capitalisme vert, et avec le sourire, positive attitude oblige! Pas étonnant que le discours trouve un tel écho chez les ministres et les industriels de la pire espèce... C'est que certaines fables ont pour talent d'endormir l'esprit critique, radical et collectif. Et alors qu'est-ce qu'on dit ? Merci Les Colibris.

 L'individualisme anti-social

 Faut dire que structurer un mouvement sur le nom d'une fable, ça sentait clairement mauvais. Et pourtant, elle est belle cette histoire. Celle d'un colibri qui, devant l'inaction des animaux d'une forêt en train de brûler, décide de faire sa part en apportant modestement de l'eau pour éteindre l'incendie. C'est plein de beaux sentiments, mais ça pose un problème : transposée à notre réalité, cette fable vous explique que la solution à la crise écologique passerait alors par une myriade d'actions individuelles censées enrayer la marche vers la catastrophe climatique. La question de l'action collective est totalement éludée. Quant aux causes de l'incendie ? Elles importent peu, le colibri ne fait pas de politique, faire sa part le dédouane d'office. Et le pire, c'est que le discours colibriesque fait un carton : le mouvement de Pierre Rahbi compterait 300 000 membres et plus d'une centaine de groupes locaux.

Cette vision individualiste et déculpabilisante permet à chacun.e de naviguer au milieu des pires systèmes d'oppression tout en se préservant une certaine pureté morale. C'est pourquoi elle est plébiscitée par le public... et sponsorisée par les pires pollueurs2. Ces derniers y trouvent de quoi laver leur honneur, détourner l'attention et faire du pognon en inventant toujours plus de services et de gadgets éco-trucs à vendre3.

 N'en déplaise aux éco-citoyen.nes, on ne rachète pas si facilement son empreinte carbone. Jean-Baptiste Comby, sociologue, rappelle dans son ouvrage4 que la pression qu'exerce un foyer sur l'environnement dépend de ses revenus et non pas de son niveau de conscience écologique. Bah oui, tous les éco-gestes mis bout à bout ne compenseront jamais la semaine de vacances passée sous les tropiques, quand bien même on la passerait dans un éco-lodge à chier dans la sciure. Selon le sociologue, cette morale écocitoyenne sert un enjeu politique qui est de « masquer les inégalités, en confortant les styles de vie les plus prédateurs et en maintenant les privilèges symboliques et moraux de la petite bourgeoisie. » En réalité les inégalités face à la pollution se creusent pour deux raisons : l'externalisation des nuisances, à l'instar des quartiers bourgeois qui se gardent les espaces verts tandis que les centres commerciaux et les usines vont en périphérie ; et la recherche toujours plus aiguisée d'un bien-être environnemental pour les plus aisé.es.

Le capitalisme aussi fait sa part

 Un quart seulement du total de l'énergie produite est utilisée par les particuliers (résidence, voiture, etc.). Pour l'eau, seulement 10 % est utilisée par les usagers domestiques et les municipalités. Le reste est consommé par les industries, les entreprises, le BTP, l'agro-industrie... Quant aux déchets, seuls 3 % proviennent des ménages. Alors comment se fait-il qu'on en soit arrivé à blâmer les individus, surtout les plus pauvres, au lieu des puissants ? Depuis leurs hélicos, Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand sont ainsi devenus les premiers hauts représentants de cette écologie inoffensive. Le conte des colibris s'enracine dans cette tradition. Depuis les années 1990, la véritable écologie politique est étouffée par des dizaines de revues, d'émissions, de films qui préfèrent vendre une écologie joyeuse, positive et rassurante où la technologie, les innovations sociales et les initiatives individuelles pourraient changer le cours des choses5.

Ce discours est une aubaine pour les capitalistes de tous bords qui voient l'écologie vidée de son potentiel radical et conflictuel. Il est d'ailleurs parfaitement exploitable par la start-up Macron ( Tu veux sauver la planète? Lance ta propre ONG !). Preuve de cette tendance colibriesque du capitalisme : Jacques Attali – une vie entière au service des puissants et de la croissance – ne se ménage pas pour sauver la planète et surtout recycler les écolos de pacotille. Son World positive forum organisé en septembre dernier pour discuter entre gens raisonnables de croissance, d'écologie et de positive attitude, a évidemment reçu la visite de Cyril Dion. Sa tribune dans Le Monde pour « accélérer la révolution positive » a reçu la signature d'Emmanuel Druon, le patron écolo de Pocheco. Et son bouquin Positive book a recueilli la parole de Pierre Rabhi. Visiblement le colibri se digère bien. Nous, on aurait clairement envie de le bouffer tandis que la conférence touche à sa fin.

 « Les grands discours, les grandes idées, ce n’est plus possible » Cyril Dion

On se motive donc à aller causer avec le colibri. Du monde attend pour faire dédicacer son bouquin. « Dites, on voulait réagir sur le fait qu'il fallait raconter des belles histoires, on voulait avoir votre réaction, parce que quand on découvre que ces belles histoires sont du flan, ou qu'elles peuvent servir à autre chose, comme à légitimer les pires méthodes dans la boite Pocheco de votre pote Emmanuel Druon ». « Euh, vous êtes de La Brique ? Ben ma réaction, je vais vous le dire, c'est que c'est pas du journalisme ». D'entrée on ne sent pas Cyril Dion super ouvert à l'échange. On le remercie quand même du compliment, mais comme son intervention nous a laissé sur notre faim, on continue avec une série de questions et de faits tirés de l'enquête sur Pocheco. Le bougre n'en démord pas, estime qu'on n'a pas de sources, et termine par lâcher : « Bon là vous me dites quelque chose que je ne peux pas vérifier... moi j'entends autre chose de l'autre côté, donc la seule chose que je peux vous proposer c'est faisons un rendez-vous et faisons une vraie discussion ouverte où tous les points de vue s'expriment ». Le truc, c'est qu'on est près de deux mois après cette brève conversation et qu'on n'a toujours pas eu de retour. On a pourtant pris soin d'envoyer un mail à Emmanuel Druon pour lui annoncer la bonne nouvelle d'une rencontre imminente. Silence radio.

En tout cas, cet échange lapidaire avec Cyril Dion nous aura assuré.es de l'écart qui nous sépare de la pensée des colibris pour qui prime la transformation de soi sur la transformation de la société. En témoigne cette analyse politique de Cyril Dion lui-même, reprise dans une enquête de Mediapart à propos du mouvement des colibris6 : « Il existe une conception de la politique héritière des mouvements et des luttes. L’échec des luttes d’hier, c’est d’avoir cru que l’on pourrait construire un système collectif qui allait marcher pour tout le monde. Ces modes de pensée nient la diversité. Chacun d’entre nous est spécifique, a un talent particulier, a besoin de trouver sa place dans le monde. Les grands discours, les grandes idées, ce n’est plus possible. Il ne s’agit pas de savoir si on est d’accord ou pas mais si ça marche ou pas ».

Reste que la question est de savoir pour qui ça marche, et pour qui ça ne marche pas... Entre nous, que des militants sincères se laissent bercer par le gazouillis des colibris, pourquoi pas, faut bien faire tourner la boutique Rabhi. Il peut être plus dangereux de faire semblant que de ne rien faire. N'oublions pas que le capitalisme ne sera jamais déstabilisé par cette écologie inoffensive puisqu'il s'en nourrit aisément en digérant tout ce qu'il touche. Alors, Cyril, il serait peut-être temps d'arrêter de brasser de l'air, qu'on puisse s'attaquer véritablement à l'origine du grand incendie.

Stella, Vassili, Brubru, Hala Zika

Notes:
  1. « Pocheco, lettre verte non recommandée », Hala Zika, Brubru, La Brique, n°51, Été 2017
  2. À titre d'exemple, la fondation créée par N. Hulot est liée dès son origine au chimiste Rhône-Poulenc puis sera rejointe par EDF, Véolia, l'Oréal, TF1... on est loin des ONG écolos.
  3. Lire chez nos valeureux confrères de La Décroissance : « Demain ou le nouvel âge de l'écologie libérale », La Décroissance, mars 2016 et « L'écocitoyenneté, une morale de petits bourgeois », La Décroissance, avril 2016.
  4. Jean-Baptiste Comby, La Question climatique. Genèse et dépolitisation d’un problème public, Raisons d’Agir, 2015.
  5. Sur la manière dont l'écologie est désormais fondue dans le capitalisme, l'individualisme et le consumérisme, on lira avec profit le livre de Aude Vidal, Egologie, écologie, individualisme et course au bonheur, Le Monde à l'envers, 2017.
  6. « Rahbi, chantre d'une écologie inoffensive ? », Jade Lindgaard, Mediapart, 20 décembre 2016.

Source : La Brique

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