samedi 9 décembre 2017

BIG APPLE


Poème de Tristan Cabral,
pour conjurer les deuils qui frappent depuis quelques jours
la nation française à genoux en de grandes messes solennelles






En ce temps-là je ne croyais plus au Grand Soir
et je servais des bières dans un pub irlandais
je rêvais d’être juif pour avoir une histoire
Sur la rivière de l'Est des cercueils descendaient


Des enfants insensés traversaient les nuages
Sur des ponts suspendus à de vieux simulacres
Des pasteurs de trottoirs attendaient les Rois Mages
Et je voyais au ciel des mendiants de miracles


Un homme tenait debout sur ses talons de fer
Et je me voyais nu sur Ellis Island
J’ai nagé dans l’Hudson avec un Russe d'enfer
Parmi les trains d’ordures tirés par des chalands


le monde autour de moi se parlait en yiddish
des arméniens priaient avec leurs souliers noirs
je cherchais le Grand Chef pour lui acheter Greenwich
et j’ai vu Groucho Marx traverser un miroir


de la vapeur sortait par tous les trous d'asphalte
on se pressait en foule vers un photomaton
pour être pris debout dans un flash écarlate
avec le président en tenue de carton


un dénommé Bontchek né en Bessarabie
calculait jour et nuit la venue du Messie
des anciens du Mékong voyaient l'Apocalypse
moi j’attendais Kerouac sous un ciel plein d'éclipses


une grande statue verte éclairait mal la Ville
et des aveugles-nés passaient en limousine
quelqu’un se finissait avec de l'héroïne
quelque part dans le Bronx on enterrait Melville


plein Sud j'ai vu brûler des sorcières à Salem
j'ai eu pour dix dollars le scalp de Custer
alors de guerre lasse j'ai regagné Harlem
et j'ai porté sur moi l'image du Roi Luther


Cinquième Avenue j'ai coupé la circulation
avec les Frères Barnum on a monté un Cirque
nous avons vu venir des foules épileptiques
l'Ange Exterminateur en est mort d'émotion


je pressentais partout des musiques douloureuses
des néons déchiraient des chantiers pleins d'étoiles
de longues baleines blanches sortaient des nébuleuses
et des émigrants seuls cousaient de grandes voiles


l'air montait à mi-corps il neigeait jusqu'aux Gates
j'allais le long des docks avec un feu ou deux
des choses éclatantes me venaient jusqu'aux yeux
et les chercheurs d'âge d'or abandonnaient les States


j'ai rattrapé Chessmann à Manhattan Transfer
des enfants m'ont jeté leurs oiseaux-tomawaks
j'ai pris un canoë sur le fleuve Potomac
et j'ai fumé des herbes plus fortes qu'elles n'avaient l'air...


©Tristan Cabral, In “Ouvrez le feu”, éditions Plasma

Poète français né le 29 février 1944, (d'autres écrits proposent 1948!) à Arcachon, Tristan Cabral a fait quatre ans de théologie protestante à Montpellier. Il a été professeur de philosophie à Nîmes et a voyagé en Iran, Turquie, Amérique Centrale, Pérou, Bolivie... S'est engagé pour le Kurdistan, l'Irlande du Nord, la Palestine …

Tristan Cabral a publié à ce jour une vingtaine d'ouvrages chez Plasma, Le Centurion, L’Aube, Le Cherche-midi, Chemin de Plumes ...

A lire : Anthologie du poète Tristan Cabral sur le magazine de poésie en ligne Danger Poésie





Illustration : “New York 1997”, photo de Adrienne Barbeau, Donald Pleasence, John Carpenter et Kurt Russell

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