jeudi 19 octobre 2017

Une île pourrie dans un monde pourrissant



"Quand le peuple craint le gouvernement, il y a tyrannie. Quand le gouvernement craint le peuple, il y a liberté" :
citation de Thomas Jefferon à la veillée pour Daphne à La Valette, suite à son assassinat


Malte est profondément ébranlée. Une journaliste et blogueuse qui a influencé tant d'aspects de la vie à Malte, Daphne Caruana Galiziahas, a été tuée de la façon la plus brutale possible. Que vous ayez été un des fidèles adeptes ou un des critique sévères de son travail n'a pas d'importance à ce stade. Cela nous dépasse et va au-delà d'elle.
…/...
Quels que soient les commanditaires et auteurs de l'acte de brutalité contre Caruana Galizia, il est clair que sa mort laisse une tache internationale sur la réputation de Malte. Caruana Galizia sera toujours associée à son combat acharné contre la corruption et il n'est donc pas surprenant que ses allégations passées refassent surface de manière vindicative. Il est impératif que le gouvernement impose des changements radicaux pour prouver sa bonne volonté dans la lutte contre la corruption et la criminalité.
Caruana Galizia a peut-être été une figure exceptionnellement clivante sur le plan politique, mais ce qui lui est arrivé traverse la fracture politique et est inacceptable pour toute personne de bonne volonté. C'est un crime horrible dont il faut veiller à ce qu'il soit contré par des actions sérieuses. En son honneur, nous devons nous unir pour un changement réel et durable dans le pays qui exige un effort bipartisan et non-politique de la part de la population de ce pays. Nous devons tous faire preuve de détermination et d'endurance jusqu'à ce que ces exigences et d'autres soient satisfaites.





Daphne Caruana Galizia, exécutée à Malte le 16 octobre 2017, et son fils Matthew

Ma mère a été assassinée parce qu'elle se tenait entre la primauté du droit et ceux qui cherchaient à la violer, comme beaucoup de journalistes forts. Mais elle a également été ciblée parce qu'elle était la seule personne à le faire. C'est ce qui arrive quand les institutions de l'État sont mises en incapacité: la dernière personne qui reste debout est souvent un.e journaliste. Ce qui fait d'elle la première personne laissée morte.
…/...
Une culture d'impunité a été autorisée à prospérer par le gouvernement de Malte. C’ est peu réconfortant d’entendre le Premier ministre de ce pays dire qu'il ne «prendra aucun repos» tant que les auteurs n'auront pas été retrouvés, alors qu'il dirige un gouvernement qui encourage cette même impunité. D'abord il  a rempli ses bureaux  d'escrocs, puis il a rempli la police d’escrocs et d’ imbéciles, puis il a rempli les tribunaux d’ escrocs et d’ incompétents. Si les institutions fonctionnaient déjà, il n'y aurait pas d'assassinat sur lequel enquêter - et mes frères et moi aurions encore une mère. Joseph Muscat, Keith Schembri, Chris Cardona, Konrad Mizzi*, le procureur général et la longue liste des commissaires de police qui n'ont rien fait: vous êtes complices. Vous êtes responsable de ça.” Matthew Caruana Galizia

Note du Traducteur Fausto Giudice :J oseph Muscat : Premier ministre; Keith Schembri : chef de cabinet du précédent, Chris Cardona : ministre de l’Économie ; Konrad Mizzi : ministre du Tourisme . Tous travaillistes, tous impliqués dans le scandale des Panama Papers, section MaltaFiles, rendus publics par Daphne Caruana Galizia.


Sur un mur à Malte : 
Partout où l'on se tourne maintenant il y a des escrocs.
La situation est désespérée



Nous n'apprenons jamais: Malte est pourrie jusqu’à l’os



J'écris ces lignes en étant encore sous le choc des événements d'hier.

Peu de temps après l'annonce de l'exécution de la journaliste Daphné Caruana Galizia - parce que c'était bien ça, n'est-ce pas? Le mot «assassiner» n’effleure même pas les implications de ce qui est arrivé - je me suis mise à naviguer en ligne pour essayer de trouver un certain niveau de confort et de compréhension, comme c'est notre coutume aujourd'hui.

Pendant la première demi-heure environ, je me suis sentie enveloppée dans la sécurité de l'indignation exprimée par presque toutes les personnes avec lesquelles je suis connectée sur les médias sociaux. Il a fallu une exécution froide pour y parvenir, me suis-je dit, mais il semble que les Maltais soient finalement unis dans la condamnation de tout ce qui ne va pas.

Tout le monde autour de moi agissait décemment. L'horreur et l'incrédulité étaient générales. On pouvait compter sur nous pour faire preuve de décence quand il le faut,  pensais-je. Excès de naïveté ? Oui. À peine une heure s'est écoulée avant que je me rende  compte que ce que je regardais était la liste soigneusement organisée des personnes dont je suis les opinions sur les médias sociaux. Et elles ont tendance à être du même avis.

Dehors, dans la Malte réelle, les choses ont pris assez rapidement un tour dégoûtant. Je me suis aventurée sur les sections de commentaires de différents portails de nouvelles et ce que j'ai vu m'a rendue malade. Je me suis tournée vers les comptes de médias sociaux publics d’étrangers et mon estomac  s’est serré de dégoût.

Malte est pourrie jusqu'à l'os. Il n'y a pas d'autre moyen d’expliquer ce que j'ai vu hier.

Nous vivons dans un pays où les gens font des parades en klaxonnant quand quelqu'un perd sa vie. Un pays où le premier réflexe  du chef de l'opposition est de tenter de faire son beurre politique de la mort d'une journaliste. Un pays où tout le système judiciaire qui enquête sur la mort de cette journaliste est compromis jusqu’à l’os. Un pays où la vie humaine a une importance secondaire pour la politique partisane - et cela s'applique à l'ensemble de l’éventail politique.

Les événements d'hier étaient une attaque contre Malte et contre la civilisation telle que nous la connaissons.

Pourtant, la majorité des Maltais des deux extrémités du spectre bleu et rouge* sont trop occupés à clabauder leur politique partisane pour comprendre qu'ils ont été emmenés en bateau. Parce que c’est bien sûr  exactement ce que veulent, ceux qui, quels qu’ils soient,  sont responsables de cela.

Que les querelles partisanes commencent. Elles permettent de distraire le populo de la froide réalité du crime organisé, qui se fiche pas mal de savoir si «son» parti est au pouvoir, parce que, malgré la perception du public, il est probablement infiltré dans chacun d’eux de toute façon.

La réalité froide est que les responsables de cette exécution n'ont pas fait cela à cause de la politique partisane mais parce que quelque chose d’important était sur le point d'être révélé et les conséquences n'avaient rien à voir avec la question de savoir quel parti va remporter les prochaines élections. Le travail de Mme Caruana Galizia était bien au-dessus de cela. Personne n'a frappé une journaliste parce qu'elle aurait critiqué le style vestimentaire de femmes de politiciens et ridiculisé les partis politiques.

Quelqu'un, quelque part, était sur le point de voir sa vie ruinée de façon spectaculaire. Ce n'était pas un épisode de PL contre  PN * ou vice-versa, et le fait que la plupart des Maltais ne semblent pas aller au-delà de ce niveau est consternant et dérangeant. La tragédie est que nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé.

Et la plus grande tragédie est que nous n'apprenons jamais, et nous continuons à pédaler dans notre boue paroissiale sans comprendre qu'il y a un monde au-delà du rouge et du bleu. Et le vrai mal se nourrit toujours de l'ignorance.

Sincères condoléances à la famille de Mme Caruana Galizia.
Ramona Depares



Note du Traducteur : Fausto Giudice
PL est le Partit Laburista, Parti travailliste de Malte (les « rouges »). Son leader Joseph Muscat est Premier ministre depuis 2013. PN est le Partit Nazzjonalista, Parti Nationaliste (les « bleus »). Des responsables des deux partis ont été au centre des scandales à répétition révélés par Daphne Caruana Galizia.

Source : Tlaxcala





Aucun commentaire: