vendredi 4 août 2017

Etienne Dolet, libre-penseur brûlé en place publique




"Si je dis que la statue d'Etienne Dolet, place Maubert, m'a toujours tout ensemble attiré et causé un insupportable malaise..."
André Breton, Nadja [1928], [1964], Gallimard, 1998, p. 24.



La Statue d'Etienne Dolet, place Maubert Mutualité à Paris jusqu'en 1942

3 août 1546 : Etienne Dolet, libre-penseur, brûlé vif place Maubert


Il naît à Orléans en 1509, après des études à Paris puis une tournée dans les universités de Padoue (Italie) et de Toulouse, il se fixe à Lyon où il travaille comme linguiste et philologue érudit pour le célèbre imprimeur Sébastien Gryphe. En 1536, il tue accidentellement un agresseur : d'abord jeté en prison, il est ensuite gracié. Il s'installe alors à son compte comme imprimeur, et publie des almanachs populaires, des satyres sociales et religieuses mais aussi Rabelais, Erasme, etc. En 1538, les ouvriers d'imprimerie se mettent en grève pour réclamer un meilleur salaire et une meilleure nourriture, Etienne Dolet se rallie à leurs justes revendications et lutte à leurs côtés. Ce qui suscite la haine de ses confrères qui le dénoncent à l'Inquisition. Arrêté, autant pour son soutien aux compagnons imprimeurs que pour ses écrits et publications contre les dogmes de l'Eglise, il est emprisonné de 1542 à 1546. Repris après une évasion, il est enfermé à la Conciergerie avant d'être brûlé vif avec ses livres, place Maubert.
En 1889, une statue en bronze d'Étienne Dolet est érigée sur la place Maubert à Paris, elle représente l'humaniste debout, les mains liées, une presse d'imprimerie à ses pieds. Le 3 août 1896, devant la statue d'Etienne Dolet, place Maubert à Paris, une foule de plus de 20 000 personnes manifeste son anticléricalisme et son athéisme. Ce rassemblement annuel des libres penseurs, le premier dimanche du mois d'août, se heurtera, selon les années, aux autorités qui tenteront à plusieurs reprises de l'interdire. La statue, lieu de ralliement des dreyfusards, anti-cléricaux et libre-penseurs fut enlevée et fondue en 1942 pendant l'occupation (de même que celle du Chevalier De La Barre). Malgré quelques tentatives, elle n'a jamais été remplacée.


Source : paris-luttes.info







« Mon naturel  est d’apprendre toujours ; /Mais si ce vient que je passe aucuns jours/Sans rien apprendre en quelque lieu ou place,/ Incontinent il faut que je déplace » Etienne Dolet



Dolet l'hérétique

Ami de Rabelais et de Marot, l'écrivain et imprimeur lyonnais Étienne Dolet est exécuté le 3 août 1546, place Maubert à Paris, pour trois petits mots de trop. Trois mots qu'il ajoute à la traduction d'un discours de Socrate. Ce dernier, s'adressant en grec à son ami Axiochus, prononce la phrase suivante : "... Et si tu mourais, elle [la mort, NDLR] ne serait pas davantage pour toi, puisque tu ne serais plus rien." Pour insister, Dolet rajoute "rien du tout" à la fin de la phrase. Ce qui donne : "... Et si tu mourais, elle ne serait pas davantage pour toi, puisque tu ne serais plus rien du tout."
Un "rien du tout" qui change tout. Pour le tribunal inquisitorial, ce rajout équivaut à une négation blasphématoire de l'immortalité de l'âme. Dolet devient un hérétique bon à être jeté dans un bûcher. La cour, présidée par Pierre Lizet, condamne Dolet à être pendu, puis brûlé sur la place Maubert. Et s'il vient à causer du scandale sur l'échafaud, il aura la langue coupée et sera brûlé vif. Prenant connaissance du jugement, le mollah Mahammad Ormar est outré par autant de dureté... 

Avant d'être mené à l'échafaud, l'imprimeur est soumis à la question extraordinaire comme il est de coutume pour tous les condamnés à mort. 

Incapable de marcher, Dolet est jeté dans un tombereau pour être conduit sur le lieu de son supplice. Le convoi se fraie un difficile passage dans les étroites rues de Paris envahies par la populace, les animaux et la boue. Comme à chaque exécution, la foule est là, nombreuse. Une mise à mort est une distraction qui vaut bien Secret Story... Plusieurs témoignages différents de l'exécution nous sont parvenus. L'un montre l'imprimeur, debout sur l'échafaud, s'adressant à la foule qu'il croit entendre se lamenter sur son sort. Il a encore la force de faire, en latin, un jeu de mots sur son nom : "Non dolet ipse Dolet, sed pia turba dolet." Ce que la réputée latiniste Nabilla des Anges de la réalité nous a traduit par : "Non, ce n'est pas Dolet qui gémit sur lui-même, mais ce bon peuple." Le lieutenant criminel, pas en reste d'esprit de repartie, aurait alors répondu : "Non pia turba dolet, sep Dolet ipse dolet." Soit en bon français : "Ce n'est pas ce bon peuple qui gémit, mais Dolet lui-même."

Deuxième version de la mort de l'imprimeur figurant dans une lettre écrite vingt jours plus tard : au pied de la potence, l'exécuteur ordonne à Dolet d'invoquer Dieu et les saints pour mourir en bon chrétien. Le pauvre homme, souffrant intensément de ses tortures, balbutie quelques mots qui ne satisfont pas le bourreau. Alors, celui-ci réitère sa demande, le menaçant de lui couper la langue et de le jeter vivant dans le feu, comme le prévoit le jugement. Dolet s'exécute, répétant en latin cette pieuse formule : "Mon Dieu, que j'ai si souvent offensé, accordez-moi votre grâce ; et je vous en supplie, Vierge Mère, et vous aussi saint Étienne, demandez à Dieu d'avoir pitié du pauvre pécheur que je suis." Puis, il aurait ajouté quelques mots pour recommander de lire ses ouvrages avec prudence, lesquels contenaient des opinions auxquelles il n'avait jamais cru. Satisfait de ce petit discours, le bourreau lui fait la grâce de le pendre avant de le réduire en cendres.

Selon un autre témoin, Dolet aurait encore dit avant de disparaître : "Va-t-en, esprit, droit au ciel pur et munde [proprement]. Et toi, mon corps, au gré du vent voler, comme mon nom volait parmi le monde." 

Son ami Rabelais

En fait, Étienne Dolet est la victime d'une cabale de ses confrères imprimeurs qui ont saisi ce "rien du tout" pour le jeter entre les pattes de l'Inquisition sous prétexte de calvinisme ou d'athéisme. Retour sur la vie de cet imprimeur qui est un parfait homme de la Renaissance, un lettré humaniste. Il étudie à Paris, Padoue, puis à Toulouse, dont il doit s'enfuir pour avoir dénoncé sans grande diplomatie la dissolution des sociétés d'écoliers par le Parlement toulousain. En 1534, à l'âge de 25 ans, il part s'installer à Lyon, la ville du livre, où il travaille comme correcteur chez l'imprimeur Sébastien Gryphe.

Il retrouve son ami Rabelais dont il avait fait la connaissance à Toulouse, et qui exerce le même métier que lui. Même si quatorze ans séparent les deux hommes (Dolet est le plus jeune), ils sont très proches. Même amour de l'Antiquité et de la liberté, même mépris des chemins battus. En 1532, Rabelais avait publié le premier livre de Pantagruel chez l'imprimeur lyonnais Claude Nourry. À titre de précaution, il avait signé Alcofribas Nasier. Bien vu, car, en 1533, la Sorbonne censure l'ouvrage pour obscénité.

La relation entre les deux hommes va bientôt s'envenimer à l'occasion d'une réédition de Gargantuapar Dolet. Cela se passe en 1542. À l'époque, pas de droits d'auteur, l'éditeur se borne à copier une ancienne édition pour la réimprimer. Seulement, ce que Dolet ignore, c'est que son ami Rabelais est devenu chanoine et qu'il n'assume plus du tout ses écrits antérieurs. Aussi quand Rabelais découvre la publication par Dolet de son manuscrit initial, il prend peur pour lui-même. D'autant que son ami est soupçonné d'hérésie. Terrorisé, Rabelais n'hésite pas à publier une lettre accablante pour Dolet, l'accusant de vol et se proposant comme témoin à charge dans son procès. Une lâcheté dont Rabelais est coutumier. Grand écrivain, petite âme. Il rit de tout, sauf du danger pour sa petite personne.

Victime d'une cabale

À cette époque, Étienne Dolet est justement la victime d'une cabale de ses confrères imprimeurs lyonnais qui ne supportent pas qu' en vertu d'un privilège exceptionnel, François Ier lui octroie en 1538 le droit d'imprimer des auteurs modernes et antiques. D'autant que Dolet, grande gueule, ne cesse d'accuser ses confrères d'être incompétents et alcooliques. Et de publier n'importe quoi pour faire du pognon comme ce Marc Levy... Pire encore, Dolet se range du côté des ouvriers imprimeurs quand ceux-ci font grèves pour dénoncer leurs terrifiantes conditions de travail. De quoi se mêle-t-il ? Qu'il aille en Chine dans les usines d'iPhone, pour voir s'il n'y a pas pire... Bref, les imprimeurs lyonnais décident de se débarrasser du gêneur.

Le meilleur moyen, c'est encore de le dénoncer à l'Inquisition de la foi comme hérétique et schismatique. Facile, il suffit de chercher dans les ouvrages qu'il publie des passages compromettants. Ce qui est fait. En juillet 1541, Dolet est donc jeté en prison. Procès ! Le tribunal de l'Inquisition le déclare coupable avant de le livrer au bras séculier pour une condamnation à mort. Pourtant, Dolet échappe au bûcher grâce à de puissants protecteurs qu'il possède à Paris. Le voilà libéré, mais pas pour longtemps, car ses ennemis ne désarment pas. Ils expédient à Paris deux ballots de livres interdits en y faisant figurer le nom d'Étienne Dolet. Le voilà à nouveau emprisonné. Mais, cette fois-ci, il s'évade, s'enfuit dans le Piémont. 

Quand il rentre en France pour tenter d'établir son innocence, il est arrêté et enfermé à la Conciergerie en août 1544. Il y croise Jean-Noël Guérini, qui lui explique lui aussi être la victime d'une cabale... Nouveau procès pour l'imprimeur, mais cette fois-ci il ne trouve plus personne pour venir à son aide. Ses principaux soutiens sont morts ou à l'étranger, ou bien n'osent plus, tout simplement, le défendre. Le tribunal peut enfin lui faire payer ses critiques acerbes contre l'Inquisition, ses épigrammes contre les théologiens et les moines. On peut dire qu'il ne fait pas dans la dentelle, comme en témoigne cette charge : "La troupe de porteurs de capuchon courbe la tête et ne cesse de répéter nous sommes morts au monde. Cependant ils mangent beaucoup de bétail, et ne boivent pas trop mal ; ils ronflent, ensevelis dans l'ivresse, sacrifient à Vénus et goûtent en parasite à toutes les voluptés... Sur la terre ils ne représentent qu'un poids stérile et ne servent à rien, si ce n'est à la scélératesse et au vice."

Bref, ce "rien du tout" est bienvenu pour se débarrasser de Dolet qui s'est mis presque tout le monde à dos. En tout cas, s'il est pendu et brûlé, ce n'est pas en tant que protestant. Il hait autant les intégristes religieux de l'Église que ceux de la Réforme.

Source : Le Point

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