mardi 15 août 2017

Comment la civilisation détraque la Terre



Aldo Leopold, un des écologistes états-uniens les plus connus de la fin du XIXème, début du XXème siècle, écrivait très justement que :

« Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une marchandise qui nous appartient. Lorsque nous la percevrons comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pourrons alors commencer à interagir avec elle en faisant preuve d’amour et de respect. »



« Comme je n’avais de rapport avec nul parti scientifique, je résolus d’appliquer le doute aux opinions des uns et des autres indistinctement, et de suspecter jusqu’aux dispositions qui avaient l’assentiment universel : telle est la civilisation qui est l’idole de tous les partis philosophiques, et dans laquelle on croit voir le terme de la perfection : cependant, quoi de plus imparfait que cette civilisation qui traîne tous les fléaux à sa suite ? quoi de plus douteux que sa nécessité et sa permanence future ?[…] Il faut donc appliquer le doute à la civilisation, douter de sa nécessité, de son excellence, et de sa permanence. Ce sont là des problèmes que les philosophes n’osent pas se proposer, parce qu’en suspectant la civilisation, ils feraient planer le soupçon de nullité sur leurs théories qui toutes se rattachent à la civilisation, et qui tomberaient avec elle du moment où l’on trouverait un meilleur ordre social pour la remplacer. »  
Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808)


« Car la civilisa­tion a entraîné l’assimilation de la vie humaine à la propriété et au pouvoir : en fait, la propriété et le pouvoir ont pris le pas sur la vie. Le travail a cessé d’être une tâche accomplie en commun ; il s’est dégradé pour devenir une marchandise achetée et vendue sur le marché : même les « services » sexuels ont pu être acquis. Cette subordination systématique de la vie à ses agents mécaniques et juri­diques est aussi vieille que la civilisation et hante encore toute société existante : au fond, les bienfaits de la civilisation ont été pour une large part acquis et préservés — et là est la contradiction suprême — par l’usage de la contrainte et l’embrigadement métho­diques, soutenus par un déchaînement de violence. En ce sens, la civilisation n’est qu’un long affront à la dignité humaine. » Lewis Mumford


« Nous avons créé une civilisation mondiale dont les éléments les plus cruciaux dépendent profondément de la science et de la technologie, et dans laquelle presque personne ne comprend la science et la technologie. Cela garantit une catastrophe. Nous pourrons peut-être nous en sortir un temps, mais, tôt ou tard, ce mélange instable d’ignorance et de puissance va nous exploser au visage. » Carl Sagan





La démesure, l’ignorance systémique, et la destruction du monde naturel

Par Nicolas Casaux


Quelques éléments de réflexion sur la civilisation, la démesure, l’ignorance systémique et la destruction du monde naturel (l’écocide) : 

Une des choses qui m’ont toujours semblé choquante, comme si elle témoignait de l’impasse dans laquelle s’enlise la civilisation, c’est qu’au sein du panel excessivement diversifié de ses « programmes » éducatifs, la biologie (« Science de la vie, étude des êtres vivants ») ne soit qu’une option parmi tant d’autres. Bien sûr, elle incorpore les SVT (Sciences de la vie et de la Terre) dans son enseignement primaire et secondaire, mais il s’agit uniquement de rudiments assez sommaires, bien souvent anthropocentrés, témoignant de bien peu de respect du vivant (vivisection industrielle) et vite oubliés. Cette absence d’enseignement se double d’une absence d’expérience personnelle, puisque la relation du citadin — qui évolue dans un environnement entièrement artificiel — au monde naturel est extrêmement appauvrie, et détraquée (phénomène d’aliénation). 
« Aujourd’hui, nous vivons pour la plupart dans des villes. Cela signifie que nous vivons pour la plupart dans ces cellules isolées, complètement coupées de tout type d’information ou d’expérience sensorielle qui ne soit pas de fabrication humaine. Tout ce que l’on voit, tout ce que l’on entend, tout ce que l’on sent, tout ce que l’on touche, est produit par l’humain. Toutes les informations sensorielles que l’on reçoit sont fabriquées, et bien souvent véhiculées par l’intermédiaire de machines. Je pense que la seule chose qui rende cela supportable est le fait que nos capacités sensorielles soient si terriblement atrophiées — comme elles le sont chez ce qui est domestiqué — afin que nous ne nous rendions pas compte de ce qui nous manque. L’animal sauvage reçoit des informations pour tous les sens, d’une quantité innombrable de sources différentes, à chaque moment de la vie. Nous n’en recevons que d’une seule source — nous-mêmes. C’est comme faire un solitaire dans une chambre de résonance. Les gens qui font du solitaire font des choses étranges. Et l’expérience commune des victimes de privations sensorielles est l’hallucination. Je pense que le patrimoine culturel que l’on reçoit, nos croyances et idéologies anthropocentrées, peuvent aisément être perçues comme des hallucinations institutionnalisées. » John Livingston, naturaliste canadien.

Ce qui signifie et ce qui fait que, concrètement, la plupart des gens ne savent que très peu de choses sur la vie et sur le vivant en général, sur ses équilibres, ses imbrications, ses interdépendances, ses symbioses, et ses conditions. Sur la relation et la dépendance de l’humain au monde naturel. La plupart des gens ne savent pas comment vivent les plantes, les fleurs, les arbres (et le plancton) qui font l’air qu’ils respirent, et qui font, avec les animaux, les insectes et d’innombrables autres organismes, le sol dont ils dépendent.

Et pourtant, quoi de plus important, de plus fondamental, pour celui qui vit sur Terre, que d’en connaître l’écologie (du grec oikos : maison et logos : discours ou science). Celui qui ne connaît pas la science de sa maison, qui ne connaît pas sa maison, comment peut-il y vivre ?

Malheureusement, il n’y a pas que dans le domaine de l’écologie que l’ignorance pose problème. La société industrielle dans laquelle nous vivons repose sur un nombre toujours croissant de technologies et de structures politico-économiques de plus en plus complexes, élaborées (et donc comprises, au moins un minimum) par un nombre d’individus toujours plus restreint.

Arrive ce qui devait arriver dans une telle configuration : plus personne n’est en mesure d’appréhender les tenants et les aboutissants de la société dont nous participons tous. Au mieux, certains peuvent devenir des spécialistes d’un de ses innombrables aspects. C’est ainsi que quelques « experts » règnent chacun sur leur domaine d’expertise, tandis que la plupart des gens ne comprennent du monde que ce que les médias de masse en relatent (c’est-à-dire bien peu de choses, souvent erronées, mais désormais en haute définition).

Cette situation grotesque et dangereuse peut être illustrée par le soutien aveugle de masses d’individus envers telle ou telle politique gouvernementale, dont ils ne savent presque rien, ou par la foi religieuse qui caractérise le comportement de l’homo consommatus (cet « animal dépensant, c’est-à-dire qui cesse de penser »). En effet, lorsque ce dernier achète un produit, quel qu’il soit, dans un supermarché ou sur internet (un shampooing, un ordinateur portable, un couteau, un sirop de framboise, une fenêtre en double-vitrage, une table en bois…), il ignore presque tout de sa provenance, des matières premières nécessaires à sa fabrication, de leur provenance, des êtres humains exploités au cours de sa conception, etc. Beaucoup ne cherchent même pas à savoir, rationalisent leur achat et n’y voient aucun problème.
…/...



A lire absolument sur le site Medium la suite de cet essai magistral de Nicolas Casaux






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