jeudi 1 juin 2017

Une morale spectaculaire à l'usage des pauvres


"La société porteuse du spectacle ne domine pas seulement par son hégémonie économique les régions sous-développées. Elle les domine en tant que société du spectacle. Là où la base matérielle est encore absente, la société moderne a déjà envahi spectaculairement la surface sociale de chaque continent. Elle définit le programme d’une classe dirigeante et préside à sa constitution. De même qu’elle présente les pseudo-biens à convoiter, de même elle offre aux révolutionnaires locaux les faux modèles de révolution. Le spectacle propre du pouvoir bureaucratique qui détient quelques-uns des pays industriels fait précisément partie du spectacle total, comme sa pseudo-négation générale, et son soutien. Si le spectacle, regardé dans ses diverses localisations, montre à l’évidence des spécialisations totalitaires de la parole et de l’administration sociales, celles-ci en viennent à se fondre, au niveau du fonctionnement global du système, en une division mondiale des tâches spectaculaires." Guy Debord

L’Occident sort une nouvelle vague de films lénifiants et de faux espoirs


« Se faire confiance », « écouter ses envies », « positiver », « être un winner » … La propagande axée sur la célébration de l’individualisme et de l’esprit de « start-up », qui va se nicher même dans l’instrumentalisation de la pauvreté, a une raison d’être…


Par Andre Vltchek
Publié sur New Eastern Outlook sous le titre The West Spreading New Wave of Feel-Good Movies and False Hopes

Regardez des blockbusters du « sud » et vous commencerez probablement à croire que le monde n’est pas un endroit si désespéré, après tout. Peut-être serez-vous même convaincu que, sous l’arrangement mondial turbo-capitaliste et impérialiste actuel, les choses peuvent se mettre à aller mieux. Si vous vivez dans un endroit défavorisé, quelque part dans le sous-continent indien ou en Afrique, vous pourriez simplement travailler dur, vous pourriez « croire en vous et vous aimer », vous pouvez « écouter vos instincts », et tout finirait par s’arranger au mieux. Vous pourriez être reconnu, récompensé et même catapulté hors de votre misère dans un de ces pâturages fertiles qui couvrent les vertes collines du succès.

Réfléchissez-y à deux fois ! Ou… n’y réfléchissez pas du tout – mettez la tête dans le sable.
Il y a toujours eu des livres écrits et des films produits seulement pour complaire aux annonceurs, sources de financements et machines de propagande. J’en décris le processus dans mon dernier roman, « Aurora ».

Rappelez-vous des Cerfs-volants de Kaboul, écrit par l’auteur américano-afghan Khaled Hosseini, ou de tous les best-sellers de Salman Rushdie ou Elif Shafak, des livres sur l’Inde ou la Turquie, mais destinés à un public occidental et souvent méprisés dans leurs pays d’origine.

Les travaux de Rushdie et Shafak méritent au moins le nom de « littérature ». Mais aujourd’hui, les marchés occidentaux et les médias grand public demandent de plus en plus de romans de gare et de navets lénifiants sur des pays pauvres, de plus en plus de ces histoires simples, pittoresques et ‘positives’ qui sont, de fait, trompeuses et donnent de faux espoirs aux populations locales de nombre de pays pauvres.

Est-ce que vous vous souvenez encore de Slumdog Millionaire? Le scénario était-il réaliste ? D’abord, ce n’était même pas un film indien ; c’était une production britannique de 2008 réalisée par Danny Boyle, qui avait également dirigé Trainspotting. Il se passait dans le bidonville de Juhu, à Mumbai (Bombay).

En 2011, j’ai filmé dans le même bidonville de Mumbai. J’ai demandé à beaucoup de gens autour de moi, quelles étaient, selon eux, les probabilités de voir ce type de réussite sociale dans cette zone crasseuse et désespérée ? Les habitants du bidonville de Juhu répondaient seulement par des gestes de désintérêt ou de mépris. Pourquoi gaspiller sa précieuse salive ?

Aujourd’hui, plus de films sortent – et plus, et plus… et plus ! Ayez confiance et soyez rassuré sur le monde ! Versez quelques larmes en sortant du cinéma. Murmurez « Tout est possible ». Collaborez avec le pouvoir. Oubliez les idées révolutionnaires, pensez « positif » (comme le système vous le demande) et par-dessus tout, pensez à vous-même !

Un film sur une vraie joueuse d’échecs ougandaise dénommée Phiona Mutesi, Queen of Katwe, du réalisateur indien Mira Nair est un tour de force d’individualisme. Et là encore, si vous pensez voir un film ougandais ou même indien, vous être carrément dans l’erreur : c’est censé ressembler à un film africain, mais c’est une production américaine de Walt Disney Pictures. Et il a été conçu, et même fièrement promu, comme un film « réconfortant ».

L’intrigue est simple et sans surprise : une petite fille grandit dans une misère totale, dans l’un des bidonvilles les plus rudes d’Afrique – Katwe, dans la banlieue de Kampala. Son père est mort du SIDA, sa mère est incapable de payer son loyer, et sa soeur arrive tout juste à survivre en se prostituant. Phiona, qui n’a que dix ans, est forcée d’abandonner l’école.

Sa vie approche de l’effondrement total. Mais à ce moment, soudainement, un miracle se produit ! Alléluia !

Phiona s’enrôle dans un programme d’apprentissage aux échecs financé par l’État. Elle a du talent. Elle grimpe et grimpe, elle part jouer au Soudan en avion et quelques mois plus tard, elle va même en Russie.

C’est censé être une « histoire vraie ». Et oui, il y a bien eu une fille pauvre qui avait grandi dans un bidonville ougandais. Elle avait du talent, même si elle n’a jamais atteint le zénith ou gagné de médaille d’or. Dans le film, elle gagne des tournois, gagne des masses d’argent et achète une villa (qui ressemble à un palais) pour sa famille.

Est-ce que les jeunes filles pauvres qui voient le film doivent entretenir ce type d’ambition ? Est-ce que ce rêve serait réalisable, ou est-ce un miroir aux alouettes ?

J’ai également filmé à Katwe pour mon documentaire « Rwanda Gambit ». Et quand j’étais un jeune enfant, je pouvais passer pour avoir du talent aux échecs. J’ai pris part à plusieurs tournois et compétitions. D’une certaine façon, le film – Queen of Katwe – n’était pas crédible. Pour devenir champion d’échecs, il faut beaucoup plus que de la chance, du talent et du zèle. Comme un pianiste de concert, un joueur d’échecs doit passer des années et des années à s’entraîner, et littéralement se tuer à la tâche pour accéder à un certain niveau.

Quand j’étais enfant, mon père, un scientifique, était obsédé par l’idée de me transformer en champion. Franchement, je n’étais pas intéressé, même si j’ai travaillé dur dans ce sens pendant des années. J’ai gagné quelques médailles, mais je n’ai jamais dépassé ce niveau. Est-ce que Phiona, qui avait faim, qui n’avait pas vraiment de toit sur sa tête, pouvait devenir une grande championne après seulement quelques mois de coaching nonchalant ?

J’aurais espéré que cela soit possible. Mais connaissant l’Ouganda, connaissant ses bidonvilles, sachant à quel point leur réalité est sans pitié et bien sûr connaissant les échecs, j’en doute.
Qui bénéficie de ces films ? Certainement pas les plus pauvres, et certainement pas les Indiens ou les Africains.

Les seuls bénéficiaires sont ceux qui tentent de maintenir le statu quo en Occident et dans les colonies. Ils ne veulent pas que les gens réalisent qu’il n’y a presque plus d’espoir, et que seuls des changements radicaux, une révolution, peuvent inverser la situation et améliorer les choses dans les pays soumis aux pillages occidentaux.

Une révolution est un événement collectif. Ce n’est jamais le fait d’une personne qui progresse soudainement, ou qui est ‘sauvée’ ou ‘rescapée’. Ce n’est jamais le fait d’une personne ou d’une famille qui ‘y arrive’. C’est le fait d’une nation entière qui se bat pour ses droits, pour son progrès, et c’est une simple question de justice.

Les historiettes de « succès » ne font en fait que diviser les communautés en offrant de faux espoirs.
L’histoire de Phiona, qui vient de l’Ouganda pro-occidental, turbo-capitaliste, n’a rien de commun avec les grands projets collectifs en cours dans les bidonvilles du Venezuela, par exemple les orchestres classiques de jeunes, les crèches, les bibliothèques publiques, les tramways, les centres d’études et d’apprentissages communautaires, et les postes de soins médicaux gratuits.

Même si la cinématographie de Nair est excellente, gagner à la loterie ou avoir un coup de chance ici où là ne vont pas changer le pays. Et c’est exactement la raison pour laquelle ces actes et triomphes individualistes sont célébrés et glorifiés par les propagandistes du libéralisme occidental. Aucun changement réel n’est jamais le bienvenu, que ce soit à l’intérieur ou dans les colonies. En revanche, toutes les victoires individuelles sont sacro-saintes. Chacun devrait vivre pour soi-même, indépendamment du contexte.

Combien d’autres films ‘réconfortants’ / irréalistes / ‘pensée positive’ / faux espoirs ai-je vus ces derniers temps ? Beaucoup. Par exemple Lion, une coproduction anglo-australienne de 2016n sur un pauvre garçon indien qui saute dans un train, se perd et finit par être adopté par une famille australienne aimante et chaleureuse.

Cela ressemble à un déluge, à une avalanche de films, de livres et d’articles de presse similaires. On dirait bien une nouvelle vague de « pensée positive » ou d’un dogme individualiste dont le message subliminal serait « il n’y a aucune détresse en ce bas monde qui ne puisse être réglée par un peu de chance individuelle ».

L’Occident est occupé à fabriquer une ‘pseudo-réalité’. Et dans cette grotesque pseudo-réalité, des individus pauvres, comme des joueurs d’échecs faméliques, des vendeurs de rue et des habitants de bidonvilles deviennent subitement riches et épanouis. Des millions d’autres, autour d’eux, continuent de souffrir. Mais, pour une raison ou pour une autre, ceux-là n’ont pas grande importance.

Une nouvelle frange de gens célèbres est en train de se former – appelons-les « les pauvres-glamour ». Ces ‘individus exceptionnels’, les pauvres-glamour, sont faciles à digérer, et même à célébrer en Occident. Ils s’intègrent rapidement et allègrement dans le grand club des « gagnants » de la mondialisation et des narcissiques riches.


Tchécoslovaque né en Russie et naturalisé Américain, Andre Vltchek est philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert des guerres et des conflits dans une douzaine de pays et a écrit six livres, dont ‘L’Occident terroriste’ avec Noam Chomsky.
Après avoir vécu en Amérique Latine, en Afrique et en Océanie, Vltchek réside actuellement en Asie de l’Est et au Moyen-Orient, et continue de voyager.
Il peut être joint sur son site.

Traduction Entelekheia

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