vendredi 12 mai 2017

Une révolution sans révolution

 Edition spéciale élection présidentielle 2017 en France (8, suite et fin)


"Un président qu’une majorité ne voulait pas vient d’être élu dans mon pays. La noble idée de donner à tout citoyen la possibilité d’exprimer son opinion a été magistralement détournée. Les grands médias choisissent pour nous qui est petit et qui est grand, qui est digne d’attention et qui ne l’est pas, les sujets importants et ceux qui peuvent être éludés. Ils  préparent le terrain sur lesquels poussent nos opinions et de nos choix, arrosés de l’engrais du scandale, du spectacle, et de la mise en scène de la dispute.
Le pire est déjà au pouvoir. Que pouvait-on imaginer de pire que le système fabriquant un fils faussement bâtard qui nous vend la promesse d’un changement ? Que pouvait-on imaginer de pire que d’avoir à choisir entre deux continuités du même système, celle qui se fonde sur notre peur de ne pas trouver de place hors du système néolibérale, et celle qui se fonde sur notre peur de ce système ? Que pouvait-on imaginer de pire qu’un parti fondé sur le rejet comme seule alternative à la proposition néolibérale ?
 Ne pas choisir est interdit. Un bulletin de vote n’est plus l’expression du libre choix d’un individu. Les brebis ont été dirigées vers la bergerie sans s’en apercevoir, et leur choix s’est limité à choisir par quelle porte, puis par quel pied elles allaient y entrer. La bête aux grandes dents a été bien nourrie pour mieux brandir sa menace." Sarah Roubato 

La « révolution passive » En Marche ! 


Merci !
Vous avez sauvé et la République et les valeurs.
Vous avez sauvé et la Démocratie et les apparences.

Chère aimable clientèle, la bourse vous en saura, assurément, gré.
D’accord, on vous a un peu forcé la main, c’était un peu à l’insu de votre plein gré, mais sachez que c’était au nom du bien.

Bien évidemment, de méchantes langues diront que cela ressemble au casse du siècle (avant la casse sociale). N’empêche, ce fut un casse sans effraction, tout en douceur, tout en communication, tout en manipulation du corps électoral.

Ouf ! C’est le soulagement général. Le troupeau a bien réagi, il a même oublié l’origine de ses maux du quotidien.

On ne manquera pas de faire appel à sa sagesse à la prochaine occasion, à la prochaine échéance.
À la vue du loup, comme un seul, ils se sont mis en marche, oubliant que certains furent, sont ou seront précipités dans l’abîme.

Les moutons, avec leur naturel placide, ne se sont pas demandé les raisons de la présence du loup dans les parages. Il est là pour mieux les canaliser (détourner la contestation sociale), pour éviter qu’ils ne sortent du cadre établi.

Le ban, l’arrière-ban, tout le monde a été convoqué. Dommage que cet élan spontané ne vienne pas s’inviter plus souvent : l’Humanité en serait durablement changée !

La mascarade a bien fonctionné, la politique est décrédibilisée, le monde des affaires n’en sera pas gêné aux entournures. Vae victis ! Malheur aux vaincus, ils passeront sous les fourches caudines de la finance.

La République n’est que de contrebande, tellement les conflits d’intérêts la gangrènent.

La Démocratie n’est que de pacotille, tellement les dés sont pipés, les médias dépendants.
Du côté des manipulateurs, le champagne peut couler à flots. Il faut espérer que la théorie du ruissellement fera le reste. Sinon la vague de désillusion sera encore plus forte dans cinq ans.
Le meilleur reste à venir, le « Mozart de la finance » va dès l’été vous « faire des ordonnances, et des sévères ». Il va vous disperser le Code du travail « façon puzzle ». Il ne va pas négocier, mais réformer à marche forcée. En route pour la révolution ! La révolution selon Saint Macron, selon le Macron flingueur.

Au fait, quelle épithète doit être accolée à cette dernière ?

Passive : à l’évidence, vous connaîtrez les bienfaits de la « révolution passive » (concept gramscien). C’est « une révolution sans révolution », c’est une « modernisation conservatrice ». Il y a des changements mais le Peuple est tenu à l’écart, il demeure passif, tandis que les dominants « progressistes » modernisent, tout en veillant scrupuleusement à ce que « les inégalités sociales ne soient nullement remises en cause ».

Notre société célèbre les battants, les gagnants. Elle vient de se « choisir » un « tueur de coûts ».
Le chérubin du CAC 40, avec ses yeux bleus, va rapidement montrer sa vraie nature : cassant et austéritaire. Si vous avez aimé le 49.3, vous dégusterez le 38 et le 47-1 (articles de la Constitution sur les ordonnances). Les futures mesures « macroniennes » passeront peut-être à la postérité comme celles de Dracon ; elles feront peut-être l’objet d’un film : « Code du Travail mort sur ordonnance ». Prochaine étape, dans cinq ans : le grand saut, l’article 16 (les pleins pouvoirs) ?

Que retiendront les générations futures de l’occasion manquée ?

Rien qui ne vaille l’éloge !

Parfois, j’en viens à regretter Néandertal : l’existence d’Homo Sapiens prouve que même la Nature peut commettre des erreurs.

Bien sûr, il suffirait qu’une Absente soit à nouveau considérée pour que demain soit autre.
Elle est plutôt discrète, ne fait pas dans l’esbroufe, ni dans la démesure, ni dans le guignol.
Depuis l’avènement de jeunettes, l’innovation et autre consommation, Elle a été délaissée, malgré son charme intemporel. Les moutons préfèrent les beautés futiles, ils sont clients de beautés artificielles. C’est ainsi. C’est regrettable.

’’Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.
’’

(“ La Conscience ”, Victor Hugo)

« Passer de la révolution passive à la révolution active suppose un alignement des planètes assez rare », André Tosel.

Il appartient donc à chacun de favoriser cette conjonction...

PERSONNE
D’Utopia, le 18 floréal an 225


Références sur Antonio Gramsci et ses « Cahiers de prison » :
http://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/KEUCHEYAN/47970


Source : Le Grand Soir

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