mercredi 4 janvier 2017

Le Nouvel An d' une Machi Mapuche



Nous sommes tous les arbres de Francisca. Dessin de Federica Matta



Titre en langue castillane :


  Chile 2016: el año nuevo y una mapuche



La Machi (chamane) mapuche chilienne Francisca Linconao en était à son huitième jour de grève de la faim le 31 décembre 2016, Elle souffre d'un diabète et pèse actuellement à peine 43 kilos.
Le cas de la Machi Francisca Linconao Huicapan déborde depuis longtemps des limites fixées par la Constitution Pinochet-Lagos pour les mesures préventives de sécurité, associées á l’application de la loi antiterroriste. Et il dépasse aussi les limites de la rhétorique  de la séparation des pouvoirs.
La Machi Francisca Linconao Huircapan. Photo Indrid Conejero
L’indépendance des pouvoirs de l’État empêche la présidente d’intervenir dans les décisions de justice mais…qu’est ce qui l’a empêchée de répondre au moins á l’une des trois lettres que lui a fait parvenir Francisca Linconao? Qu’est-ce qu’il l’empêchait, par un geste humanitaire, de lui rendre visite, lors de son dernier déplacement dans la région, aussi absurde qu'improductif ?
Cela aurait constitué un geste politique face á un pouvoir judiciaire qui agit arbitrairement et un coup stratégique relevant du sens commun le plus évident : que fera-t-elle si la Machi meurt, face au chaos social que cela entraînera dans la région? S’adressera-t-elle au pays les yeux remplis de larmes et la voix cassée?
Le gouvernement a fait face á des conflits bien moins politiques, sans tenir compte  des “obstacles techniques”. C’est ainsi que par exemple, il a désigné un parlementaire, dont la proximité avec l’industrie minière était un secret de polichinelle (Jorge Insunza) Secrétaire Général de la Présidence avec rang de ministre, c’est- á-dire porte-parole de la présidente.
La présidente ne peut-elle pas faire un geste éthique ou même humanitaire, elle dont le  gouvernement a demandé au Congrès des “ lois cocotte-minute” pour réparer les bricolages des ministres et fonctionnaires au sujet des registres électoraux? Ne peut-il pas établir un dialogue avec l’autorité ancestrale d’une communauté locale en grave conflit avec l’autorité de l’État, ce gouvernement qui aura à assumer les inconvénients causés á de nombreux citoyens, par exemple dans les services de santé, par l’improvisation d’une loi pour décrétant ce 2 janvier jour férié  ?
Mais bon….admettons que la présidente ait décidé que le “signe important”, dans ce cas précis, est de mettre en évidence son respect pour la séparation  des pouvoirs. Et qu’elle s’abstiendra d’aborder le thème, afin d’éviter des conflits. Et aussi – disons-le - afin d’éviter les cris de protestation de l’industrie du bois-papier et de ses lobbys, qui observent sournoisement la lutte solitaire d’une femme mapuche qui depuis des années les assigne en justice afin d’empêcher qu’ils détruisent l’environnement de sa région. Un territoire que sa culture et ses ancêtres exigent qu’elle protège, assumant ainsi pleinement son rôle de Machi.
Si la présidente ne souhaite pas faire référence á ce thème, une  priorité politique essentielle de ce gouvernement est de combattre la violence faite aux femmes : l’arbitraire avec lequel on applique la loi á l’encontre de la Machi Linconao ne constitue-t-il pas une violence contre une femme?
Claudia Pascal, ministre de la Femme et de l’Égalité des Genres ne peut intervenir sur une décision du pouvoir judiciaire mais….qu’est-ce qui l’empêche de se référer aux droits et á la dignité d’une femme de 60 ans sur laquelle, jusqu’ici, ne pèse aucune accusation établie et qui, sans avoir été soumise á aucun procès, se trouve depuis 9 mois en prison? Rappelons que le principal témoin du Ministère Public, José Peralino Hinca, a reconnu en mars 2016 avoir fait des déclarations à charge contre Francisca Linconao et d’autres membres de la communauté sous la pression de la PDI (Police Judiciaire).
En plus d´être cohérent et éthique, il aurait aussi été stratégique que ce ministère ouvre un espace de dialogue possible entre la Machi et l’État, à travers une ministre qui, en exerçant simplement l’autonomie du pouvoir de l’État qu’elle représente, expose comment une décision judiciaire de toute évidence non nécessaire –comme l’ont signalé de nombreux juristes et universitaires – entre en conflit avec une politique publique que la présidente elle-même a encouragé durant ses deux mandats présidentiels.
Lettre de la Machi au directeur régional de la gendarmerie annonçant sa grève de la faim
Sera-t-il nécessaire de rappeler á la Ministre que, alors qu’on a refusé á plusieurs reprises á la Machi la possibilité d’attendre son procès dans son lof (communauté mapuche), on autorise Madame Natalia Compagnon á se rendre á Miami, en vacances, jusqu’á ce que commence son procès? Sera-t-il nécessaire de rappeler aux spécialistes en communication de la présidente que, la même semaine où la Machi a commencé sa grève de la faim, l’ex-agent de la CNI [Centrale nationale d'informations, organe de répression du régime Pinochet, de 1977 à 1990] Claudio Salazar Fuentes, condamné pour avoir participé á l’enlèvement et l’égorgement de José Manuel Parada, Manuel Guerrero et Santiago Natino, a été mis en liberté conditionnelle, sur ordre de la Cour Suprême?
Faudra-t-il préciser aux analystes qui fabriquent l’image publique du gouvernement que les citoyens que nous sommes n'ont confiance ni en la politique, ni dans le gouvernement, ni dans les discours qui visent á légitimer des politiques publiques, justement parce que nous en avons ASSEZ de l’incohérence et de l’inconsistance qui jalonnent la distance entre les paroles et les faits de la part des “citoyens comme nous…mais avec du pouvoir”?
Faudra-t-il dire á la Présidente, á ses ministres et ses experts en communication que le thème de la perte de confiance en la politique ne se résoudra pas par magie quand elle rejoindra ses quartiers d’hiver ? Lui dire que pendant cette période, cette perte de confiance a augmenté? Et que la voir s’accroitre encore mettrait en péril la démocratie que nous avons conquise au prix de tant de douleur et dont nous prenons soin avec plus de résignation que de joie?
Et puisque nous en sommes aux questions :
Quelle sera la réaction du gouvernement si la Machi meurt ou si sa santé s’aggrave en raison de sa grève de la faim?
Avec 15% de personnes satisfaites, ”le regard constant/le sourire parfait” dont parle le vieux Silvio Rodriguez, servent á bien peu de chose.
C’est la nuit au Chili. Dans moins d’une heure commencera une nouvelle année alors que nous terminons cette chronique.
Francisca Linconao Huicapán, la Machi du lof Rahue, qui ne demandera pardon á personne – ni pour de bon ni pour satisfaire une quelconque stratégie en sa faveur- consume ses 60 ans et 43 kg dans une grève de la faim qui ne s’achèvera que si on l’autorise á attendre chez elle, parmi les siens, un procès où elle “parlera aux juges huincas” (descendants des conquérants espagnols).
Il est probable qu’á cette heure elle déambule parmi les hallucinations de son huitième jour de grève de la faim, et qu’elle interprète comme les rêves que lui envoient ses ancêtres pour la réconforter.
Les médecins disent : “il n’est plus question de semaines, mais de jours” pour prendre une décision qui décidera de sa vie ou de sa mort.
Ce soir je trinquerai à une année meilleure en pensant á elle.
Pourvu qu'ils se souviennent d’elle quand les feux d’artifice éclateront dans le ciel et qu’arrivera l’heure des embrassades : Michelle Bachelet, ex-prisonnière politique, la ministre Claudia Pascual et le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme du Chili, ainsi que le juge qui a voté contre sa remise en liberté provisoire, imposant ainsi le vote de minorité en accord avec la Constitution qui nous gouverne. Francisca Linconao Huircapán, la Mapuche que personne n’embrassera cette nuit, ne pouvait obtenir le droit d’attendre son procès en dehors de la prison que par une décision unanime de la Cour d’Appel qui, pour la quatrième fois, le 22 décembre a décrété son maintien en détention provisoire.






Traduit par  José María Memet
Edité par  Patricia Parga-Vega  -  Fausto Giudice

Source : Tlaxcala



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