lundi 19 décembre 2016

Etre révolutionnaire


 Si faire - et je dis bien faire - la révolution c'est extirper des millions d'êtres humains de la misère, en se portant garant d'une justice qui ne soit pas à l'usage d'un corps spécialisé enveloppé dans ses privilèges et le confort que lui octroie sa position sociale, si c'est lutter de toutes ses forces pour dépasser les déceptions mortelles qui ont fabriqué l'Histoire écrite avec le sang des innocents par les bourreaux et leurs maîtres hideux, si c'est se soulever chaque jour pour enfin marcher la tête haute dans les étoiles et les pieds bien ancrés sur le sol terrestre, si c'est ouvrir en grand les lendemains qui chantent après avoir expulsé tous les salauds qui font leur fortune sur le dos accablé des exploités et avoir arraché tous les barbelés qui verrouillent les grands espaces dépecés, si c'est partager le peu que l'on possède avec ceux qui souffrent, qui ont été privés du minimum décent pour jouir du quotidien, si c'est ouvrir les yeux sur la beauté inouïe du monde, si c'est s'enivrer de rires et de bonté, jouer avec les enfants à des parties de cache-cache ou des chasses au trésor pour le plaisir de jouer, si c'est lire et écrire des poèmes pour en extraire "l'or du temps", si c'est se sacrifier pour une cause perdue d'avance par refus définitif de l'inacceptable condition humaine imposée au plus grand nombre par des psychopathes avides de pouvoir et de richesses extorquées, si c'est se guérir des peurs et des angoisses qui pourrissent notre planète si jolie, si c'est accomplir un voyage extraordinaire à travers les émouvantes régions du coeur, si c'est libérer l'oiseau en cage qui a cessé de chanter, si c'est aimer sans honte ni servage, sans esprit de possession ni arrière-pensée empoisonnée, si c'est respirer l'air pur de la liberté avec reconnaissance pour les arbres et les herbes, pour les sources et les quatre éléments, si c'est créer et mettre en oeuvre une philosophie de chaque instant du 'bien vivir", si c'est contempler la mort sans l'éconduire lorsque l'heure est venue, si c'est rendre grâce à tout ce qui vit alors je suis révolutionnaire, jusqu'à mon dernier souffle ...
 
André Chenet. Buenos Aires; le 19 décembre 2017

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Sauvons-les tous et toutes
Par Koldo Campos Sagaseta
Maintenant que les grands média semblent vouloir nous forcer à choisir entre sauver la petite fille syrienne qui pleure au milieu des décombres d'Alep ou l'enfant yéménite pleurant dans les ruines d'Aden, ou la petite fille palestinienne qui pleure dans Gaza dévastée ou la Nigériane qui pleure pendant l'ablation (de son clitoris) à Lagos, ou la Sahraouie pleurant l'oubli à Tindouf, ou l'enfant kurde qui pleure dans Hakkari encerclé, ou le Soudanais qui pleure dans la caserne de Khartoum, ou la Somalienne qui pleure dans l'enfer de Mogadiscio, ou le Congolais pleurant dans les mines du Katanga, ou l'Indonésienne qui pleure la faim à Surabaya, ou la Mexicaine qui pleure dans le cimetière de Ciudad Juarez, ou le Mapuche qui pleure dans la prison de Lumaco, ou la Dominicaine qui pleure de désespoir à San Juan, ou la Hondurienne qui pleure dans la décharge de Comayagua, ou le Cambodgien qui pleure dans la malédiction de Battambang, ou la petite fille haïtienne qui pleure dans le bordel de Cap-Haïtien, ou la Californienne qui pleure dans South Central livré au crime, ou le Londonien qui pleure dans Brixton alcoolisé, ou le Madrilène qui pleure dans la misère de Cañada Real ... je choisis, moi, le petit garçon et la petite fille cubains qui rient à La Havane : c'est le meilleur moyen de les sauver tous et toutes.
 Koldo Campos Sagaseta



Un poème du poète chilien Pablo Neruda :

A Fidel Castro
Fidel, Fidel, les peuples te remercient
paroles en action et faits qui chantent,
c'est pourquoi de loin je t'ai apporté
une coupe du vin de ma patrie:
il est le sang d'un peuple souterrain
qui arrive depuis l'ombre jusqu'à ta gorge,
miniers qui vivent depuis des siècles
en puisant du feu de la terre glacée.
Ils vont sous la mer chercher les charbons
Et quand ils reviennent ce sont des fantômes:
Habitués à la nuit éternelle,
on leur a volé la lumière du jour
et cependant tu as ici la coupe
d'autant de souffrances et de distances:
l'allégresse de l'homme emprisonné,
peuplé par des ténèbres et des espoirs
qui à l'intérieur de la mine sait quand
le printemps arrive et son parfum
parce qu'il sait que l'homme est en lutte
jusqu'à atteindre la clarté la plus large.
C'est Cuba que les mineurs austraux voient,
les enfants solitaires de la pampa,
les bergers du froid en Patagonie,
les parents de l'étain et de l'argent,
ceux qui se marient à la cordillère
tirant le cuivre de Chuquicamata,
des hommes d'autobus dissimulés
les femmes de champs et les femmes d'ateliers,
dans des multitudes pures de nostalgie,
les enfants qui ont pleuré leurs enfances:
c'est cette coupe-ci, prends-la, Fidel.
Elle est pleine de tant et tant d'espoirs
Qu'en buvant tu sauras que ta victoire
est pareille au vieux vin de ma patrie:
il n'est pas fait par un homme mais plusieurs
pas par un seul raisin mais plusieurs plantes:
ce n'est pas une goutte mais plusieurs rivières:
pas un capitaine mais plusieurs batailles.
Ils sont avec toi car tu représentes
tout l'honneur de notre longue lutte
et si Cuba tombait nous tomberions,
et nous viendrions pour la soulever,
et si elle fleurit de toutes ses fleurs
elle fleurira de notre propre sève.
Et s'ils s'aventurent à toucher le front
de Cuba par tes mains libérée
ce sont les poings du peuple qu'ils trouveront,
nous sortirons les armes enterrées:
le sang et l'orgueil arriveront
pour défendre la Cuba la bien aimée.

Pablo Neruda dans Canción de gesta, 1960 Traduction française : MC




Fidel est une planète


On ne peut pas oublier que Cuba a subi un acharnement brutal de l'Empire. Elle a eu à faire les frais de l'Amendement Platt* et des accords commerciaux de 1902 et 1934 qui le complétaient. Elle a été envahie périodiquement depuis son indépendance : en 1906-1909, en 1912, en 1917-1920 et en 1933-1934 et la présence US dans la plus grande des îles des Caraïbes, à Guantanamo, est, en plus d'être un site de la torture, un vestige de cet interventionnisme.
Cet interventionnisme dans le sous-continent faisait partie de la destinée manifeste des USA, doncl'invasion, l'ingérence et le blocus sont un lieu commun tout au long du XXe siècle et dans la portion écoulée du XXIe siècle (1 ). À Cuba, cependant, le contrôle était plus étroit, de par la nature, sans doute, du processus de libération. Mais il n'a pas empêché la formation relativement précoce (1923) d'un mouvement socialiste étudiant dirigé par l'avocat et poète Ruben Martinez Villena (1899-1934) et d'un mouvement socialiste à partir de 1899. Après une instabilité politique suite au gouvernement de Gerardo Machado (1925 - 1933), une issue est trouvée avec le binôme formé par l'avocat Federico Laredo Brú et le militaire Fulgencio Batista. Le processus a été mené à son terme par une Assemblée nationale constituante élue par le vote populaire, qui a produit, sous la forme de la Constitution de la République de Cuba de 1940, l'une des réglementations les plus avancées pour son temps, les plus proches d'une pensée sociale progressiste (2 ).

L'Empire s'y est opposé et a imposé Batista par un coup d'État, qui a aboli la Constitution de 1940, poursuivant son ingérence. C'est Fidel Castro Ruz, qui a rompu avec ce destin tragique
Tant de choses ont été écrites depuis le jour de sa mort, ou même avant, une nouvelle que nous ne voulions pas entendre, mais ce qui est certain, c'est qu'il a laissé un grand vide dans le monde, mais est parti dans l'éternité. On a souligné son exploit de plus de 50 ans de lutte ou au contraire on l'a dénigré avec toute une série de calomnies et de contrevérités, probablement déjà toutes prêtes.
La vérité est qu'aucun ancien président n' a reçu d'hommage aussi grandiose des peuples des cinq continents. Nixon, Reagan, Clinton et Obama et tant d'autres personnages de l'empire ont quitté ou quitteront ce monde pour finir dans les poubelles de l'histoire, mais Fidel, comme il l'avait dit de manière prémonitoire, a été absous deux fois. Depuis son écrit qui a montré sa trempe, L'Histoire m'absoudra, où il a fait une défense claire du droit à la révolte contre l'injustice et la dictature de Batista, en passant par les deux Déclarations de La Havane (1960-1962), dans lesquels furent affirmés les principes de la projection et de la vocation latino-américaines de la révolution cubaine, le caractère socialiste et internationaliste du processus politique cubain, et son importance pour l'Amérique latine, qui sont restés au cœur de toute l'histoire de la révolution.

Il s'est engagé, comme aucun autre, sauf peut-être Hugo Chavez Frias, dans la solidarité avec les pays frères d'Amérique latine, d'Afrique et d' Asie, contre l'impérialisme, l'égoïsme et la spoliation, en apportant l'appui diversifié dont pouvait être capable un petit grand pays, au prix du blocus et des attaques permanentes de l'empire. Les missions médicales, les soins de santé, l'alphabétisation et l'éducation et même des projets révolutionnaires de libération dans lesquels un autre grand homme, Ernesto Che Guevara, s'est sacrifié. Cuba a été un refuge pour les persécutés par les dictatures et les marginalisés, un lieu cher au cœur pour tout le monde. 130 000 médecins formés, dont 1500 médecins étrangers par an, des missions dans 68 pays à travers le monde avec 30.000 médecins cubains. Ainsi que dans le pays même, avec les réalisations en matière de santé et d'éducation qui sont reconnues dans le monde entier: élimination de l'analphabétisme en un an, réduction de la mortalité infantile de 42% à 4% et élimination de la malnutrition infantile, 100% de scolarisés, avec une espérance de vie de 79 ans.

Cette détermination était si forte que Cuba a tenu le coup avec dignité lors de la chute du camp socialiste. Il a pris ses distances d'avec Gorbatchev et a clairement dénoncé l'objectif de la perestroïka fallacieuse, qui n'avait comme autre objectif que de mettre fin à l'Union soviétique, mais au-delà d'éliminer la vision de justice sociale de la terre. La période spéciale était la preuve irréfutable de la conviction que celle-ci existait et qu'on pouvait y arriver.

Le renouveau de la gauche latino-américaine à la fin des années 90 et début du XXIe siècle, a montré à quel point le socialisme avait toute sa validité, et à quel point étaient justes ces idées de justice sociale, à partir d'une vision intégrale et humaine, de solidarité et de dignité, et non comme annexe du capitalisme financier sur le modèle européen actuel. Face aux nouvelles attaques que cette gauche subit maintenant, la voie est la lutte et l'unité des peuples.

Et ainsi l'histoire a continué. Quoiqu'ils tentent, il est maintenant impossible de ne pas comprendre la dimension historique et l'héritage de Fidel. Le poète argentin Juan Gelman a dit dans un poème qu'il était un pays, il a désormais atteint les dimensions d'une planète. Durante les neuf jours de deuil national, on a rejoué le film de son histoire, et on continuera à le rejouer.



Notes

(1) L'un des derniers cas de renversement d'un président en exercice a été le Honduras (Juin 2009), avec le coup d'État contre Manuel Zelaya. Sa présence est avérée dans le cas du Brésil contre Dilma Roussef en 2016 et dans le siège permanent mené contre la République bolivarienne du Venezuela.
(2) Cf. Juan Fernando Romero Tobón, Constitucionalismo social en América Latina: Los casos de Argentina, Bolivia, Colombia, Cuba y Uruguay desde el lente de la revolución pasiva y la tragedia. Constitucionalismo científico II: Entre el Estado y el mercado. En Colombia ISBN: 978-958-35-0971-1 ed: Editorial Temis S.A, V., p. 09 -, 2013
NdT
Amendement Platt : disposition légale votée en 1901 par le Congrès US, qui disposait les conditions du retrait des troupes US présentes à Cuba depuis la guerre hispano-US de 1898. Inclus dans la constitution cubaine, cet amendement définissait les termes des relations US-cubaines et officialisa le droit d'ingérence des USA dans la République de Cuba. Il restera valide jusqu'au Traité des relations de 1934.

Source des deux articles : Tlaxcala
Traduits par  Fausto Giudice

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