mercredi 21 décembre 2016

Asli Erdoğan, miroir de la Turquie

Nous remercions le site Danger Poésie et notre ami et collègue André Chenet pour la mise en forme de cet article dans lequel la Turquie du faux frère musulman Recep Tayyip Erdoğan peut se mirer à loisir. Il y urgence. Aslı Erdoğan va être jugé le 29 décembre prochain et du résultat de ce jugement dépendra le sort de centaines de prisonniers politiques et défenseurs des droits humains aujourd'hui derrière les barreaux. Mobilisons-nous chacun avec nos moyens. Et comment se fait-il que le Président Hollande n'ait à ce jour fait aucune déclaration quant à cette sordide affaire? Bien sûr, il a été trop préoccupé jusqu'à maintenant par le sort réservé aux rebelles barbus de Syrie que la France a armé et défendu honteusement avec l'approbation d'intellectuels minables et arrivistes que l'Histoire se chargera de juger en temps voulu 
Gaël Hadey, le 21/12/2016. Trifouilli-les-Oies, France.





Je regarde la nuit à travers les barreaux
et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine,
Mon cœur bats avec l’étoile la plus lointaine.
” 
                                                                      Nâzim Hikmet


Autoportrait
 par Aslı Erdoğan

Je suis née à Istanbul en 1967. J’ai grandi à la campagne, dans un climat de tension et de violence. Le sentiment d’oppression est profondément enraciné en moi.

L’un de mes souvenirs, c’est à quatre ans et demi, lorsqu’est venu chez nous un camion rempli de soldats en armes. Ma mère pleure. Les soldats emmènent mon père. Ils le relâchent, plusieurs heures après, parce qu’ils recherchaient quelqu’un d’autre. Mon père avait été un dirigeant important du principal syndicat étudiant de gauche. Mes parents ont planté en moi leurs idéaux de gauche, mais ils les ont ensuite abandonnés. Mon père est devenu un homme violent. Aujourd’hui il est nationaliste.
J’étais une enfant très solitaire qui n’allait pas facilement vers les autres. Très jeune j’ai commencé à lire, sans avoir l’intention d’en faire mon métier. Je passais des journées entières dans les livres. La littérature a été mon premier asile. J’ai écrit un poème, et une petite histoire que ma grand-mère a envoyés à une revue d’Istanbul. Mes textes ont été publiés, mais ça ne m’a pas plus du tout : j’étais bien trop timide pour pouvoir me réjouir.

Plusieurs années plus tard, à 22 ans, j’ai écrit ma première nouvelle, qui m’a valu un prix dans un journal. Je n’ai pas voulu que mon texte soit publié. J’étais alors étudiante en physique. Je suis partie faire des recherches sur les particules de haute énergie au Centre Européen de Recherche Nucléaire de Genève. Je préparais mon diplôme le jour et j’écrivais la nuit. Je buvais et je fumais du haschich pour trouver le sommeil. J’étais terriblement malheureuse. En arrivant à Genève, j’avais pensé naïvement que nous allions discuter d’Einstein, de Higgs et de la formation de l’univers. En fait je me suis retrouvée entourée de gens qui étaient uniquement préoccupés par leur carrière. Nous étions tous considérés comme de potentiels prix Nobel, sur lesquels l’industrie misait des millions de dollars. Nous n’étions pas là pour devenir amis. C’est là que j’ai écrit Le Mandarin miraculeux. Au départ j’ai écrit cette nouvelle pour moi seule, sans l’intention de la faire lire aux autres. Elle a finalement été publiée plusieurs années plus tard.

Je suis retournée en Turquie, où j’ai rencontré Sokuna dans un bar reggae. Il faisait partie de la première vague d’immigrés africains en Turquie. Très rapidement je suis tombée amoureuse de lui.
Ensemble, nous avons vécu tous les problèmes possibles et imaginables. Perquisitions de la police, racisme ordinaire : on se tenait la main dans la rue, les gens nous crachaient dessus, m’insultaient ou essayaient même de nous frapper. La situation des immigrés était alors terrible. La plupart étaient parqués dans un camp, à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Plusieurs fois, j’ai essayé d’alerter le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU sur leur sort.

Mais c’était peine perdue. Je ne faisais que nous mettre davantage en danger Sokuna et moi. Puis Sokuna a été impliqué dans une histoire de drogue et il nous a fallu partir. Des amis m’ont trouvé une place dans une équipe de scientifiques au Brésil, qui travaillaient sur ma spécialité. Je pouvais y terminer mon doctorat, mais Sokuna n’a pas pu me suivre. Il a disparu, un an après. Je suis restée seule avec mes remords. Rio n’est pas une ville facile à vivre pour les migrants. J’ai alors décidé de renoncer à la physique pour me consacrer à l’écriture. Mais ce n’est qu’à mon retour en Turquie que j’ai écrit La Ville dont la cape est rouge, dont l’intrigue se passe à Rio. L’héroïne est une étudiante turque, qui se perd dans l’enfer de la ville brésilienne. J’étais étrangère au Brésil, mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris. Vingt ans plus tard, aujourd’hui, je me sens toujours comme une sans-abri.

J’aime bien Cracovie, je pourrais y rester encore longtemps, mais je sais bien qu’il faut laisser la place à ceux qui attendent un asile. Il faudra bien que je retourne en Turquie. En attendant, chaque jour, je me dis que dans mon pays tout le monde sait bien que je suis devenue l’écrivaine turque la plus populaire. Tout le monde le sait, mais pourtant tout le monde se tait. C’est sans doute cela, aujourd’hui, l’exil le plus terrible.

asli_ok Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… Les mots ne parlent qu’avec les autres mots. Prenez un V, un I et un E et vous écrivez Vie. À condition de ne pas vous tromper dans l’ordre des lettres, de ne pas, comme dans la légende, laisser tomber une lettre et tuer l’argile vivante. J’écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine. Il te reste le murmure que tu perçois en plaçant contre ton oreille un coquillage vide. La vie : mot qui s’insinue dans ta moelle et dans tes os, murmure évoquant la douleur, son qu’emplissent les océans.
Aslı Erdoğan





Les limites de l’écriture, limites qui ne peuvent être franchies sans incendie, sans désintégration, sans retour à la cendre, aux os et au silence... Si loin qu’elle puisse s’aventurer dans le Pays des Morts, l’écriture n’en ramènera jamais un seul. Si longtemps puisse-t-elle hanter les corridors, jamais elle n’ouvrira les verrous des cellules de torture. Si elle se risque à pénétrer dans les camps de concentration où les condamnés furent pendus aux portes décorées et rehaussées de maximes, elle pressent qu’elle n’en ressortira plus. Et si elle en revient pour pouvoir le raconter, ce sera au prix de l’abandon d’elle-même, en arrière, là-bas, derrière les barbelés infranchissables... Face à la mort, elle porte tous les masques qu’elle peut trouver. Lorsqu’elle essaie de résonner depuis le gouffre qui sépare les bourreaux des victimes, ce n’est que sa propre voix qu’elle entend, des mots qui s’étouffent avant même d’atteindre l’autre bord, avant les rives de la réalité et de l’avenir... La plupart de temps, elle choisit de rester à une distance relativement sûre, se contentant peut- être, pour la surmonter, de la responsabilité du “témoignage”.
Aussi excessivement facile, tardif et vain que cela soit, il faut le dire explicitement : nous sommes coupables.

Asli Erdoğan, prisonnière de la dictature turque
dont le procès aura lieu le 29 décembre prochain



Ce que le pouvoir turc reproche avant tout à Asli Erdoğan, c’est d’écrire la vérité, c’est-à-dire la dérive d’un gouvernement ivre de puissance, de plus en plus enfermé dans un déni paranoïaque de la réalité, qu’il s’agisse du génocide arménien ou de la culture kurde. La folie d’un tyran qui renoue avec l’impérialisme ottoman. On le sait depuis Soljenitsyne et Sakharov : la force d’une vérité humaine est ravageuse quand un écrivain s’en empare. Ailleurs, sous d’autres tropiques, Reinaldo Arenas et Carlos Liscano en ont donné la preuve. Face aux tyrans, la parole d’un écrivain indompté est ravageuse 


En ce qui concerne les écrivains, on s'interroge encore plus: pourquoi s'en prendre à ces voix sincères et talentueuses qui font honneur à la culture turque d'aujourd'hui? Cela ne rapportera rien, c'est un mauvais calcul et une publicité désastreuse pour un pays qui se plaint toujours de souffrir d''une image négative. Et puis, méfiez-vous des femmes fragiles! Asli Erdogan ne l'est qu'en apparence et ce n'est pas demain qu'elle cessera de porter un regard critique sur le monde.
Timour Muhidine,
Directeur de la collection Lettres turques chez Actes Sud

Accuser une auteure qui a défendu la non-violence et les droits de l'homme dans toutes ses œuvres d'être membre d'une organisation terroriste n'est possible qu'au prix d'efforts surhumains.” 
Cihat Duman, avocat de Asli Erdoğan



Erdogan ou le chemoin du dictateur


Mine Kirikkanat est romancière et journaliste en Turquie. Face à l’emprisonnement d’Asli Erdoğan, romancière elle aussi, et de Necmiye Alpay, linguiste et universitaire, elle a décidé de donner l’alerte. Son texte nous décrit une situation d’une violence inacceptable, niant la liberté de penser et d’écrire à ceux qui ne reprennent pas le discours officiel de l’AKP, le parti au pouvoir et aux ordres de Recep Tayyip Erdogan. Nous reproduisons ici son appel. 


Elles sont deux femmes de lettres à partager la même cellule au centre pénitencier de Bakırköy, à Istanbul.


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Asli Erdogan

Née en 1967 et physicienne de formation, Aslı Erdoğan était destinée à une belle carrière scientifique. Mais elle s’est consacrée à la littérature. Plusieurs de ses nouvelles et romans sont traduits en français. Elle écrivait aussi des chroniques pour le quotidien kurde ÖzgürGündem.
Aslı n’est pas kurde. Mais une écorchée vive, une âme qui souffre pour l’humanité et une conscience qui demande justice pour les victimes de cet état de guerre qui s’éternise, s’enlise entre Turcs et Kurdes. Le journal Özgür Gündem fut interdit de publication le 16 juillet 2016 et l’on embarqua Aslı Erdoğan avec d’autres responsables du quotidien.
C’était le lendemain de la tentative de putsch militaire, qui a échoué devant la force de la rue fidèle au président régnant. La chasse aux putschistes est ouverte et continue en même temps que celle contre d’autres personnes supposées nuire à l’Etat et à  l’unité du peuple – entendez opposants au régime du président.
Aslı Erdoğan est en détention provisoire depuis le 19 aout 2016, inculpée de « propagande en faveur d’une organisation terroriste», « appartenance à une organisation terroriste », « incitation au désordre ». Les chefs d’accusation sont liés à sa collaboration fictive avec le PKK (Parti  des travailleurs du Kurdistan, en guerre ouverte avec le pouvoir à Ankara, ndlr) via son engagement au quotidien Özgür Gündem.
Pourtant aucune de ses centaines de chroniques n’a été poursuivie en justice ; Aslı n’a jamais cité le nom du PKK dans ses articles. Son point de départ fut toujours de dénoncer les violations des droits humains et son point d’arrivée, d’appeler inlassablement à respecter les droits humains.
Elle souffre des séquelles de graves opérations chirurgicales subies dans le passé, elle a des douleurs, des peurs, des doutes et une sensibilité a fleur de peau.
En début de semaine, le 12 septembre 2016, Aslı a été conduite a l’hôpital et les journalistes qui ont suivi son retour à la prison ont fait le triste constat : elle qui n’a jamais manié une arme mais seulement les mots, on lui a mis les menottes comme à une dangereuse criminelle. Ses geôliers qui manient plutôt les armes, eux, ont les mains libres pourtant…

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Necmiye Alpay

Necmiye Alpay, âgée de 70 ans n’écrivait même pas des chroniques pour Özgür Gündem. Elle est académicienne.
Linguiste reconnue de la langue turque, et francophone accomplie, elle a fait ses études à l’Institut d’études politiques, le
« Sciences Po » d’Ankara, et obtenu son doctorat à l’Université de Paris Nanterre. Elle écrit des articles pour la presse et publie des livres dont le sujet est invariable : la langue turque, ses mots, ses maux, le bien parler et le bien écrire.
Necmiye Alpay non plus n’est pas kurde, mais en tant que linguiste elle a ses opinions sur le droit des kurdes à suivre l’enseignement dans leur langue maternelle et comme Aslı Erdoğan, prône la paix entre Turcs et Kurdes.
Depuis quatre ans, son nom apparaissait dans l’ours d’Özgür Gündem comme membre du comité des conseillers éditoriaux. Elle avait accepté ce titre totalement honorifique, pour soutenir la liberté de la presse. Pour que les Kurdes aussi puissent avoir pignon sur rue, dans la presse nationale.
Necmiye Alpay a été mise en garde vue et aussitôt déférée devant le parquet, le 31 août 2016. Depuis, elle est en détention provisoire, aux côtés d’Aslı Erdoğan. Elle est inculpée d’appartenir à une « organisation terroriste », et de « nuire à l’Etat et l’intégrité du peuple ».
Décidément, les hommes au pouvoir en Turquie aiment les armes, n’aiment pas les mots, surtout dans la bouche des femmes. Ils mettent en prison celles et ceux qui font parler les mots sous la menace de leurs armes, en les accusant de s’armer !



Lettre de prison

Chères amies, collègues, journalistes, et membres de la presse,

Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bakırköy, au lendemain de l’opération policière à l’encontre du journal Cumhuriyet, un des journaux les plus anciens et voix des sociaux démocrates. Actuellement plus de 10 auteurs de ce journal sont en garde-à-vue. Quatre personnes dont Can Dündar, (ex) rédacteur en chef, sont recherchées par la police. Même moi, je suis sous le choc.    Ceci démontre clairement que la Turquie a décidé de ne respecter aucune de ses lois, ni le droit. En ce moment, plus de 130 journalistes sont en prison. C’est un record mondial. En deux mois, 170 journaux, magazines, radios et télés ont été fermés. Notre gouvernement actuel veut monopoliser la « vérité » et la « réalité », et toute opinion un tant soit peu différente de celle du pouvoir est réprimée avec violence : la violence policière, des jours et des nuits de garde-à-vue (jusqu’à 30 jours)…    Moi, j’ai été arrêtée seulement parce que j’étais une des conseillères d’Ozgür Gündem, « journal kurde ». Malgré le fait que les conseillères n’ont aucune responsabilité sur le journal, selon l’article n°11 de la Loi de la presse qui le notifie clairement, je n’ai pas été emmenée encore devant un tribunal qui écoutera mon histoire.    Dans ce procès kafkaïen, Necmiye Alpay, scientifique linguiste de 70 ans, a été également arrêtée avec moi, et jugée pour terrorisme.    Cette lettre est un appel d’urgence !    La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante. Je suis convaincue que le régime totalitaire en Turquie, s’étendra inévitablement, également sur toute l’Europe. L’Europe est actuellement focalisée sur la « crise de réfugiés » et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. Actuellement, nous, auteurEs, journalistes, Kurdes, AléviEs, et bien sûr les femmes – payons le prix lourd de la « crise de démocratie ». L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que « l’Europe est l’Europe » : la démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression…    Nous avons besoin de votre soutien et de solidarité. Nous vous remercions pour tout ce que vous avez fait pour nous, jusqu’à maintenant.

Cordialement.

Aslı Erdoğan, le 1er novembre 2016, Prison Bakırköy Cezaevi, C-9, Istanbul, Traduit du turc par le site Kedistan


 
Dessin d’Oguz Demir publié le 1er novembre 2013



Elle avait croisé la mort à chaque coin ; une mort engraissée, vorace, capricieuse s’était infiltrée dans chaque mot qu’elle avait écrit. Pourtant, ce qu’elle pourchassait dans les labyrinthes sombres, c’était autre chose. Ce qu’elle cherchait dans les favelas misérables, dans les regards voilés des sans-abri, au-delà des masques de carnaval… La passion désespérée du corps pour la vie, plus vieille et plus puissante que tous les mots.
Asli Erdoğan, in La Ville dont la cape est rouge - éditions Actes Sud.


.... Des policiers sont venus l’arrêter chez elle le 16 août de cette année. Ils l’ont jetée en prison comme la pire des voleuses et au mois de novembre, un procureur d’Istanbul a requis contre elle la prison à vie. Asli est écrivaine. À mes yeux, une immense écrivaine. Elle n’a pas commis d’autre crime que de raconter la sombre vérité de son pays, dans les chroniques qu’elle écrivait pour un journal aujourd’hui interdit : dans le sud-est de la Turquie, les Forces spéciales de la police ont tué et brûlé des familles entières dans les caves effondrées de leurs maisons, après avoir bombardé leurs villes, leurs magasins et l’école où allaient les enfants, en terre kurde.


« Parce que c’est la liberté d’expression qui est touchée. C’est une femme, une romancière. Quand on sait ce qu’elle écrit, vraiment, je pense qu’il est invraisemblable d’imaginer qu’on puisse la mette en prison à vie. C’est une magnifique romancière et c’est quelque chose qui est révoltant, donc il faut absolument que tout le monde se lève et la soutienne. »
Pierre Astier, sur Radio Nova




Deux poèmes pour Asli 



                          Les ailes d'Asli

                                               pour ne pas l'oublier!
                                 
             pour la libération immédiate de la romancière Aslı Erdoğan!



Les mains des hautes lumières
T’ont déjà sculpté un nid
Pour tes justes envols !
Aux syllabes chantant
Les chauds rivages
Des résistants soleils
Tes pas crient l’envergure des vrais
Qui refusent les linceuls
Des basses traîtresses allégeances !
Tu sauras toujours pulvériser
Les barreaux des faux
Pour soulever à jamais
Des creux des détresses
Les tempêtes de fleurs
Dont le feu refuse toute laisse !




                         © Mokhtar El Amraoui, poète tunisien. In "Nouveaux poèmes"





"Mais nos rêves ne sont-ils pas le levain de la pâte dont nous sommes pétris ?" Asli Erdoğan


              A contre-courant

                                à Asli Erdoğan, colombe emprisonnée

Une paire d'ailes
ne suffit point
pour s'envoler au-delà
du possible

J'excécute volontier les ordres
du système solaire
qui fait danser et se succéder
mes jours et mes nuits

L'espèce humaine en ses mauvais jours
ressemble à une foule d'épouvantails
plantés au milieu d'un champs
où se réunissent des corbeaux

J'ai vécu en d'autres temps
le mariage du ciel et de la terre
dans des territoires non répertoriés
éloignés des machineries urbaines

Mon visage hors-la-loi
sculpté de révoltes fécondes
s'est armé de tendresse
dans le fracas des combats

Je parle une langue passionnelle
écho d'un orage encore lointain
dont les vagues du rivage
apportent le violent témoignage

Quelle est notre finalité?
Je ne connais pas de question
plus aliénante que celle-ci
quant à l'idéation du néant

Vivre rime avec ivre avec livre
Vivre est un départ imminent
entre deux infinis qui en s'épousant
Nous unirons en silence au grand tout

Une paire d'ailes
ne suffit point
pour pouvoir chanter
dans la compagnie des oiseaux.

                           André Chenet, Buenos Aires, le 13/12/2016



Parfois, pourtant, très rarement, j’entends en moi une voix qui ne semble ni émaner d’un être humain ni s’adresser aux hommes. J’entends mon sang qui se réveille, coule de mes vieilles blessures, jaillit de mes veines ouvertes… J’entends des cris qui ravivent mes plus anciennes, mes plus authentiques terreurs et je me rappelle qu’ils sont nés du désir de vivre. Mes plaies ne parlent guère, mais elles ne mentent jamais. Pourtant leurs cris affreux, incohérents, viennent se briser sur des murs infranchissables et retombent en pluie sur ce sol, devenu mensonge, que sont le visage et le verbe des hommes. Leur son s’égare dans les méandres, les recoins, les impasses d’un labyrinthe et se propage dans le vide sans rencontrer un seul cœur.
Aslı Erdoğan, Le bâtiment de pierre, Actes Sud, traduit du turc par Jean Descat




Chère Asli,

Le 13 décembre 2016, vers 18h05, à la librairie Payot de Montreux, en Suisse, alors que je lisais votre lettre, éclairée par l’écoute de quelques personnes et de la clarté de la bougie allumée, est entré dans la librairie, un jeune homme, grand, calme, attentif, portant des lunettes. Il devait avoir 13 ou 14 ans. Je pensais qu’il allait juste passer et se rendre plus loin dans la librairie…mais à mon étonnement et ma joie il s’est arrêté, a écouté et s’est assis.
Un dialogue alors est né de l’écoute mutuelle de la lecture…de la lettre, quelques mots échangés en aparté, contextualisant cette action solidaire pour vous et en pensée aussi pour les autres personnes emprisonnées. Puis la lecture de l’extrait FINAL du chapitre « FINS »…puis je lui ai dit ma joie qu’il se soit arrêté et ai pris le temps d’écouter. Alors il m’a regardée, sa maman et sa soeur étaient quelques minutes plus tôt entrées dans la librairie et debout derrière lui, écoutaient aussi.
Ce jeune homme m’a répondu: « j’aime bien écouter quand il y a une lecture à entendre » puis il a réfléchi et m’a dit: « C’est bien d’entendre lorsqu’il y a quelque chose à écouter ». Puis nous nous sommes souris, salués dans cet instant si clair, si doux, si calme et dans la fraîcheur de cette soirée d’hiver, il est reparti, les portes coulissantes se refermant derrière lui…vos paroles résonnent et seront portées au travers des générations…
Bien à vous et mes meilleurs messages,
Nathalie Jendly
______________
Nathalie Jendly est conteuse et lectrice publique. Elle vit et travaille à Vevey, en Suisse.





Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau... Les mots ne parlent qu’avec les autres mots. Prenez un V, un I et un E et vous écrivez Vie. À condition de ne pas vous tromper dans l’ordre des lettres, de ne pas, comme dans la légende, laisser tomber une lettre et tuer l’argile vivante. J’écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine. Il te reste le murmure que tu perçois en plaçant contre ton oreille un coquillage vide. La vie : mot qui s’insinue dans ta moelle et dans tes os, murmure évoquant la douleur, son qu’emplissent les océans.
Asli Erdoğan, in Le bâtiment de pierreéditions Actes Sud




Chère Asli, 
 
je me sens si petite par rapport à ce bâtiment et ces coeurs de pierre qui t'enferment. Je me sens si petite mais souhaite de tout coeur que toutes les petites voix comme la mienne aident pour la liberté, la tienne et toutes les libertés possibles.
Cécile Guivarch, poète -  Nantes



Nous avons en France des dizaines de militants de gauche sous le coup de décisions vexatoires, d'interdiction, de menaces d'amendes, de procès, et surtout des écrivains sous le coup de l'inculpation de terroristes, puisque le groupe du Tarnac se retrouve à nouveau en ligne de mire, l'Etat s'étant pourvu en cassation contre les deux jugements qui leur ont donné raison en tout point et notamment sur les faux procès verbaux et autre falsifications émanant à l'époque d'Alain Bauer ce sombre conseiller sur les questions de sécurité de Sarkosy, issu de la mouvance rocardienne mais aussi sur les tricheries du juge Brugière de l'antiterrorisme. On croit toujours que c'est chez les autres, la guerre, le totalitarisme, le fascisme mais où en sommes-nous ? Asli est en prison et c'est nous tous qui le sommes un peu. "Nous", ceux qui ont l'inquiétude que donne la pensée.Marie-Mai Corbel


Un message d'Asli, daté du 16 décembre :

Cher ami, 

en cette période difficile je vous remercie de votre soutien en continu. Merci également au nom de tous les nôtres qui ont été enfermés en prison. Je souhaite que cette horrible période se termine et que je sois innocentée sans être vaincue par la peur et le désespoir.
Chaleureuses salutations
(Partagé par Nilay Soysaldi dans le groupe Asli Erdogan sur Facebook)








Allons au procès d'Asli Erdoğan, le 29 décembre 2016 à Istanbul:

Départ de Marseille le 26/12/2016. On s'occupe du voyage et de l'hébergement.
Ecrivains européens et solidaires devant le tribunal d'un tyran nous viendrons lire, le temps que durera ce procès-mascarade où une écrivaine risque la prison à vie, les phrases solidaires d'écrivains du monde entier, traduites en turc, envoyées à la presse. Un départ de Marseille s'organise le 26 décembre. Ensemble nous devons affronter le procès de la littérature. Alors écrivez pour Asli, rejoignez-nous. (Contact : Ricardo Montserrat et Tieri Briet par mail <sipetitezone@gmail.com>)

Merci à toutes et à tous de faire circuler cette info !



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