lundi 14 novembre 2016

Troquets de Paris



Jacques Yonnet (1915-1974) était un grand amateur des bistrots « pas factices » et de gigondas. Son chef-d’œuvre Rue des maléfices, paru sous le titre Enchantements sur Paris en 1954, plongeait le lecteur dans les bas-fonds d’une capitale sous tension durant l’Occupation. Le peuple secret du vieux Paname – clochards, piliers de bars, gitans et truands – constituait le cœur d’un récit merveilleux. Avec la réédition du meilleur cru des chroniques écrites par Yonnet dans L’Auvergnat de Paris de 1961 à 1974, les éditions L’échappée nous invitent à un guide gouleyant des troquets de Paris, aujourd’hui disparus, qui n’oublie rien de son histoire enfouie, de ses luttes sociales et de sa magie. Nous avons posé quelques questions à Jacques Baujard qui a édité l’ouvrage. Matthieu Léonard


« Le comptoir d’un café est le parlement du peuple »

Extrait d'un entretien littéraire paru dans le journal CQFD lors duquel Matthieu Léonard interroge l'éditeur Jacques Baujard :


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Quand on connaît l’importance de Rue des maléfices pour de nombreux grands écrivains – Prévert, Queneau, Modiano pour ne citer qu’eux – et l’incroyable ferveur des lecteurs pour cet ouvrage, je ne comprends pas comment les chroniques bistrotières de Jacques Yonnet ont pu rester ensevelies sous les amas de l’histoire.
Néanmoins, au fur et à mesure de l’élaboration du livre, nous avons appris que certaines personnes s’étaient penchées auparavant sur les textes de Yonnet. Éric Dussert, « archéologue littéraire », et auteur d’un livre incroyable – La Forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, La Table ronde, 2013 – a passé beaucoup de temps sur les microfilms de L’Auvergnat de Paris de la BNF. Karin Uttendörfer, traductrice de Rue des maléfices en allemand, a également pensé à traduire certaines des chroniques. D’après ce qu’ils nous ont avoué, le travail titanesque les a plus ou moins découragés. Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus, y avait également pensé dans les années 1990, suite au succès de la réédition de Rue des maléfices. Il devait discuter de ce projet avec Robert Giraud, qui avait poursuivi la chronique de Jacques Yonnet dans L’Auvergnat de Paris, en 1974. Mais Giraud est tombé malade et la rencontre n’a finalement pas eu lieu.

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Les propos de Jacques Yonnet dans Troquets de Paris suivent un fil directeur qui n’est pas anodin : c’est au comptoir d’un bar que tout se passe. Ce n’est pas sans rappeler la citation de Balzac : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple. » Tout se vit, tout se noue, se dénoue sur le zinc. C’est donc tout naturellement là-bas que ce petit monde se croisait. Les uns et les autres fréquentaient les mêmes bistrots, effectuaient quasiment les mêmes tournées de bougnats et autres cafetiers. René Fallet a été l’un des grands amis de Yonnet. Dominique, son fils, nous a conté nombre d’anecdotes sur les deux compères. Mais c’est essentiellement avec Robert Giraud et Jean-Paul Clébert que Yonnet échangeait des histoires autour du Paris populaire. Olivier Bailly nous a pas mal éclairés sur leurs relations. Il est l’auteur d’une superbe biographie de Giraud, Monsieur Bob, Stock, 2009, et il vient également de signer la préface de La Petite Gamberge, que vient de rééditer Le Dilettante ; un petit bijou littéraire. D’après lui, c’est Chez Fraysse, rue de Seine, que les acolytes s’accoudaient pour la nuit. Les frères Prévert, Robert Doisneau étaient également de la partie et payaient, chacun leur tour, la tournée des copains. Ce dernier avoue même que, sans Giraud, il n’aurait jamais eu l’occasion d’obtenir des photographies aussi incroyables.

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Yonnet utilisait aussi beaucoup sa chronique hebdomadaire comme une tribune pour alerter ses compatriotes des « grands projets inutiles » à Paris. Il prévoyait déjà la bêtise et l’abrutissement du tourisme de masse. Il mettait en garde contre l’uniformisation des consciences… Bref, il rejoignait un peu toutes les critiques des différentes aliénations contemporaines que nous développons à L’échappée !
Cependant, il existe encore quelques lieux magiques, mais beaucoup de gens ont déserté la place et se sont réfugiés en banlieue. Les bars lounge colonisent petit à petit nos rues et la plupart des gens préfèrent aujourd’hui passer une soirée à regarder des séries complètement débiles, plutôt que de trinquer au bistrot d’à côté, avec l’inconnu.
À la lecture de cette soixantaine de chroniques triées sur le volet, on espère que le lecteur d’aujourd’hui trouvera, comme nous, matière à de fécondes réflexions et à d’innombrables rêveries. Edward Jalat-Dehen, ancien loufiat et postfacier du livre l’a bien compris : « Paris n’est pas mort, il s’invente encore. » Et ses troquets, croyez-nous sur parole, n’ont pas encore dit leur dernier mot.


Jacques Baujard


Lire l'entretien dans son intégralité sur : CQFD


 








Rue des maléfices – Jacques Yonnet


                    « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu hais. »

Par Rod Lediazec

Jacques Yonnet est cet écrivain « confidentiel » que j’ai lu et relu récemment, grâce aux conseils avisés de Didier Goux. Si sa production est restreinte, le tout se limitant à des poèmes, des nouvelles et articles de journaux, son talent est de ceux qui squattent vos pensées pendant longtemps, des ceux qui marquent comme un tatouage sur la peau. Jacques Yonnet était un électron libre, préférant l’odeur de la vie à la cuistrerie des grands « militants engagés » qui ne sont souvent que les tortionnaires de demain : résistant, anticonformiste, poète, conteur, vagabond, grand érudit, il est le grandissime et fin connaisseur de l'histoire de Paris.

Jacques Yonnet est mort un mois d'août de l'année 1974, à l'âge de 59 ans. Un mois idéal pour prendre congé, aurait-il pu écrire si l'ankou lui avait laissé le temps. Ce livre, paru initialement sous le titre « Enchantements sur Paris » est le seul qu'il publia.
Avec Yonnet on approche Paris comme on hasarde la conquête d'une femme qu'on sait trop belle, trop mystérieuse, trop inaccessible, tant tout en elle suggère des envies furieuses. Gagnée ou perdue, la partie se doit d'être jouée.

Dès les premières lignes on sent que la chose ne va pas vous lâcher le train de sitôt. Le souffle tiède des nuits mouffetardes vous enveloppe et, vous tirant par la manche, vous entraîne dans une randonnée exceptionnelle. De la base au sommet, la pyramide de l'inconscient fait l'objet d'un mouvement continuel. Du faux plat aux collines escarpées ; de l'avenue à la ruelle, Paris se dénude tout en conservant sa dignité. Nous sommes à Paris pendant l'occupation. Paris occupé. Paris préoccupé. Paris privé. Paris débrouillard. Paris vivant, encore et toujours. Paris collabo et Paris résistant aux vents mauvais de l’histoire par une force qui lui est propre.

Des souffleries de ses forges secrètes s'échappe l'oxygène de la vie et de sa démesure. De sa poésie. De sa beauté et de son incroyable vitalité. Paris, dont Jacques Yonnet fouille l'histoire à coup de semelles pour nous rendre une copie pleine d'amour, de passion et de rêve, dans un style d'écriture somptueusement vivant. Dans une ambiance nocturne oppressante, mais poétique, le crépuscule se faisant jour, c'est toute l'histoire d'une ville qui vous apporte sa formidable créativité. Entre Mouffetard et Gobelins, ça grouille d'une faune colorée qui vit ou vivote au rythme d'une histoire faite de sortilèges, de croyances et d'architecture mentale échappant à la logique de la science cartésienne. Une géographie où la vérité, cherchant à se frayer un chemin dans les méandres d'un monde surréel, offre des accents pathétiques aux passants. La poésie n'ayant que faire des craintifs, respire le grand air. C'est le défilé des bataillons de la « cloche », de la vie poussant le bitume vers les nuages, guidée par on ne sait quel vent hasardeux mais salutaire. Sous les enseignes des « Quatre Sergents », chez Olivier, celle du « Vieux Chêne », ou encore « Aux trois mailletz », on y croise,  selon l'humeur, outre les habitués, Flora l'Hallucinée ; l'Amiral, gardien de phare de son état ; Pépé la Lope, amputé, et pas que de la jambe ; Pierrot la Bricole et autres Léon la lune. Le Paris-Bouge est à l'œuvre, avec Danse-Toujours, Dolly-Longue-à-Jouir, Mina-La-Chatte et autres graines d’avenir. Dans ce pari, Paris est à la fête. Une drôle de fête. Dans cette farandole, la gitanerie a, elle aussi, son mot à dire et, parce que l'aventure est humaine, elle se lit aussi bien entre que dans les lignes de la main. Magnifique !

A la suite d'une succession d'événements malheureux que la presse à sensation des années 50 du 20ème siècle voulut inexplicables, donc magiques, on fit à ce livre et à son auteur une sorte de publicité dont ils auraient pu, l'un et l'autre, se passer. Dans le dernier chapitre de l'ouvrage, ajouté des années plus tard, intitulé « Où l'auteur vous parle à bâtons rompus », Jacques Yonnet fait le point sur ce procès en sorcellerie, mettant l'accent là où il doit être mis. Entaché d'ésotérisme, le livre eut à pâtir d'une certaine presse et de certains journalistes, parmi lesquels monsieur Louis Pauwels.

Dans un article publié dans « Carrefour », une espèce d'hebdomadaire grand public, il s'en prenait à la rue Mouffetard et à ses « clochards magiciens », à ses « rois gitans », à l'origine d'on ne sait quelles aventures d'occultisme et de magie noire. La magie ayant ponctuellement fait les affaires de la presse au rabais, voici un extrait du portrait que monsieur Pauwels dressait de Jacques Yonnet dans son papier : « Poète, aventurier des ruelles nocturnes, historiographe et peut-être détenteur d'assez importants secrets… » Diantre ! Il n'en fallait point davantage pour émouvoir une opinion toujours aussi facile à manipuler. Pauwels qui se laissa dériver des rives du PC à celles du Fig Mag, à qui nous devons par ailleurs un assez bon « Matin des magiciens », en collaboration avec Jacques Bergier, trouvait peut-être dans le talent de Yonnet de quoi nourrir une certaine frustration.

Longtemps après sa disparition, Jacques Yonnet reste ce poète du verbe qui parle si bien de la Ville, de cette part d’ombre qui rend sa lumière si vive ! De son histoire dans le temps et dans l'espace. Homme d'un seul livre, comme d'autres le sont d'une seule femme, Jacques Yonnet est un écrivain formidable. Illustré par des photographies de Robert Doisneau et des dessins de l'auteur, voici un ouvrage d'exception. Si vous n'avez jamais vu deux pierres se tirer la gueule et que vous voulez vous instruire sur le sujet, c'est chez Yonnet qu'il faut se rendre.


Source : Cailloux dans l'brouill'art


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