jeudi 17 novembre 2016

Le Vénézuéla dans l'oeil du cyclone

 




En 17 ans de révolution bolivarienne, j’ai observé mille fois la réaction des visiteurs qui prenaient la peine de sortir de l’hôtel, sidérés par l’abîme entre l’image créée par les médias et la réalité qu’ils découvraient. Tel Jon Jeter, chef du Bureau Amérique du Sud du Washington Post s’exclamant en 2004 : « mais je ne comprends pas ! Ce n’est pas une dictature ! » ou les enquêteurs du prestigieux institut chilien Latinobarometro concluant en 2013 que « le Venezuela est le pays où on observe la plus grande différence entre ce que pensent ses citoyens de leur démocratie et l’image qui circule dans la communauté internationale ». Ironie de l’Histoire, c’est un… socialiste espagnol (et non un membre de Podemos), l’ex-premier ministre Rodriguez Zapatero, observateur officiel d’élections législatives remportées par la droite en décembre 2015, qui « partage des impressions très positives sur le déroulement du processus électoral, contrairement à l’image que donnent les médias internationaux ».
Comment oublier l’expérience du Nicaragua, ou j’ai vécu dans les années 80 : le même bombardement médiatique cherchait à rendre “totalitaire” la révolution sandiniste qui avait mis fin aux 50 ans de la dictature des Somoza. Affaiblis par l’étau économique et militaire des Etats-Unis reaganiens, les sandinistes perdirent les élections de 1990. Ils reconnurent aussitôt leur défaite. En 2006 les urnes les ramenèrent au pouvoir, après 16 ans de néolibéralisme et de paupérisation massive. Leurs politiques sociales recueillent aujourd’hui, selon les instituts privés de sondage, une forte popularité.
La majorité ne peut voyager, prisonnière de la Caverne de Platon. Sur l’international, les réseaux “sociaux” sont l’ombre portée des médias dominants. Des coups d’Etat menés par une droite majoritaire médiatiquement (Paraguay, Brésil, Venezuela…) sont justifiés par des journalistes « de gauche » (4). Lorsqu’en 2009 le président du très pauvre Honduras, Mel Zelaya, fut victime d’un coup d’État notamment parce qu’il avait cherché auprès de l’ALBA l’appui économique refusé par les Etats-Unis, Gérard Thomas de Libération lui reprocha d’avoir “joué avec le feu” (5). Le pays bat depuis lors les records en nombre de journalistes et de militants sociaux assassinés mais Mr. Thomas semble l’avoir oublié.
En laissant la propriété des médias se concentrer aux mains des transnationales, en poussant le service public à imiter le privé au lieu de renforcer sa spécificité et de former ses journalistes comme historiens du présent, en méprisant la création de médias associatifs ou d’autres modes de production de l’information, la gauche occidentale s’est coupée du monde, de ses alliés potentiels. Elle s’est livrée elle-même à l’excision de la pierre de folie par les “journalistes” de la pensée unique.
Thierry Deronne, Caracas - mai 2016






Lettre de Maurice Lemoine au médiateur de Radio France

à propos du traitement sur le Vénézuéla dans la matinale (16/11) de France Culture. 




par Maurice Lemoine *








(Invitée : Paula Vasquez (EHESS / CNRS)
Votre message a bien été envoyé au Médiateur des antennes de Radio France. Il est en cours de traitement.

De : Monsieur Maurice Lemoine (75018)
Concernant la chaîne : France Culture

Votre message :

Au nom de la droite et de l'extrême droite vénézuéliennes, merci à M. Guillaume Erner pour son traitement de la crise vénézuélienne, à travers une seule intervenante, représentante (assez caricaturale, je vous l'accorde, mais universitaire, vous avez eu raison de le souligner) de l'opposition.
Merci d'avoir caché les responsabilités bien réelles de cette opposition dans la crise - en particulier dans le report (et non l'interdiction) du Référendum révocatoire.
Merci d'avoir occulté que se déroule actuellement un « dialogue », sous les auspices d'individus extrêmement douteux - M. Ernesto Samper, secrétaire général de l'Union des nations sud-américaines (Unasur) ; les ex-présidents panaméen et dominicain Martin Torrijos et Leonel Fernandez ; l'ex-chef du gouvernement espagnol José Luis Zapatero ; le représentant du Pape, Mgr Emil Paul -, dialogue auquel s'oppose la partie la plus « droitière » de l'opposition, représentée ce matin sur votre plateau.
Merci d'avoir innocemment introduit une petite séquence « Jean-Luc Mélenchon » dans votre lynchage des présidents Chavez et Maduro.
Merci encore de ne pas avoir mentionné, en évoquant les « pénuries » et la « famine », les similitudes étonnantes qu'elles présentent avec le phénomène constaté au Chili durant les mois qui ont précédé le renversement de Salvador Allende.
Merci surtout d'avoir laissé raconter qu'on ne trouve plus un journal dans les rues de Caracas - les occasions de rire sont tellement rares que, lorsqu'il s'en présente une, il faut en profiter à fond.
Merci, mille fois merci, de participer à l'affaiblissement du service public en lui ôtant toute crédibilité - ceux qui rêvent de le démanteler vous en seront gré.
Maurice Lemoine*



* Maurice Lemoine. Journaliste et ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, Lemoine couvre l'Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : « Chávez Presidente ! », « Sur les eaux noires du fleuve », « Cinq cubains à Miami » et récemment « Les enfants cachés du général Pinochet » (Editions Don Quichotte, en librairie depuis le 2 avril 2015). Lire l'interview à ce sujet : Réfléchir avec les latinoaméricains
Pour écrire au médiateur : mediateur.radiofrance.fr
Ecouter l'emission : Venezuela, Bresil la democratie en crise. France Culture, le 16 novembre 2016.

Source : elcorreo.eu.org






Réflexions à propos du dialogue chavisme-mud au Venezuela



Retour au galop du réel refoulé par les grands médias. Alors que ceux-ci qualifiaient de « prisonniers politiques » les leaders d'extrême droite liés arrêtés pour la possession d'explosifs ou l'organisation de violences meurtrières avec l'appui paramilitaire d'Alvaro Uribe, la droite vénézuélienne reconnaît à présent qu'il n'existe que des « personnes arrêtées ». Plus surprenant encore, elle admet la réalité d'une guerre économique qu'elle qualifiait jusqu'ici d'invention du président Maduro « pour cacher la faillite du socialisme bolivarien ». Le sociologue vénézuélien Franco Vielma nous éclaire sur ces revirements inattendus.





A l'initiative du gouvernement bolivarien, les partis de la droite vénézuélienne ont accepté récemment de s'asseoir à la table des négociations. La première étape de ce dialogue amorcé avec l'appui de l'ex-président du Panama Martin Torrijos et de l'ex-président espagnol Rodriguez Zapatero s'est achevée le samedi 12 novembre 2016. Entouré notamment du secrétaire général de l'UNASUR et ex-président de Colombie Ernesto Samper, de Leonel Fernandez, ex-président de la République Dominicaine, l'envoyé du Vatican Claudio María Celli a lu les cinq points principaux du communiqué final :
  1. Le gouvernement et la MUD (coordination des partis d'opposition à la révolution) ont convenu de combattre ensemble toute forme de sabotage, de boycott ou d'agression envers l'économie. La priorité sera donnée aux mesures en faveur de l'approvisionnement, production et importation de médicaments et aliments, via la planification et l'application de politiques de coopération entre les secteurs public et privé pour surveiller et contrôler les mécanismes d'acquisition et de distribution de matières premières et de marchandises.
  2. La droite accepte la sentence d'illégalité prononcée par le Tribunal Suprême de Justice à la suite de l'élection frauduleuse de trois de ses députés (Ndr : ces députés, exclus, ont offert leur démission au leader de la droite, Henry Ramos Allup, président de l'Assemblée Nationale). Les parties ont également convenu de travailler ensemble à la nomination de deux recteurs du Conseil National Électoral dot le mandat prend fin en décembre 2016.
  3. Les parties ont adopté une position unanime de défense des droits du Venezuela sur la région de l'Esequibo, adoptant l'accord de Genève de 1966 comme instrument juridique pour résoudre cette controverse territoriale.
  4. Les parties ont adopté une déclaration commune intitulée « Vivre ensemble en Paix ».
  5. Seront invités aux prochaines réunions un gouverneur de chacune des parties et des représentants des différents secteurs de la société. Une commission de suivi sera coordonnée par l'ex-président espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, par Jorge Rodriguez pour le gouvernement bolivarien et Luis Aquiles Moreno pour la MUD.

Qui gagne, qui perd ?

Dans le cadre strict des accords il n'y a ni gagnant ni perdant. C'est une victoire de la Constitution Bolivarienne, soit une avancée majeure pour une société vénézuélienne qui réclame de ses leaders des alternatives et des solutions consensuelles, en particulier pour faire cesser les violences.
C'est sur la nouvelle donne politique et la perception publique que je voudrais faire quelques commentaires.
  • La coordination de la droite (MUD) admet face au pays qu'il y a un boycott et une agression économique persistants contre la population, reconnaissant entre les lignes que son capital politique est né d'un contexte d'extorsion et du désespoir d'une population qui a voté pour elle en décembre 2015. La guerre économique cent fois niée existerait donc ? C'est la MUD qui le dit à présent. Autre discours qui s'effondre : celui du « communisme régulateur » comme cause de la situation économique. La MUD adhère en effet à la nécessité de « surveiller, inspecter et contrôler » le flux de marchandises.
  • En reconnaissant que l'Assemblée Nationale ne peut maintenir des députés élus frauduleusement, la droite renonce au lexique destiné aux médias internationaux (ou commandé par eux...) d'« actions arbitraires » de la part d'une « dictature ». Les élections législatives dans l'état d'Amazonas ont été entachées de fraudes et devront être répétées.
  • De gauche à droite : Jorge Rodriguez (Parti Socialiste Uni du Venezuela) pour le gouvernement, Leonel Fernandez (médiateur, ex-président de la République Dominicaine) et Carlos Ocariz, porte-parole de la MUD (pour l'opposition) lisant les accords.
  • Carlos Ocaríz (porte-parole antichaviste qui a participé au dialogue, voir photo) use à présent du terme « personnes arrêtées » au lieu de celui de « prisonniers politiques » jusqu'ici destiné aux militants et dont la fonction était surtout d'agiter les médias internationaux (terme rentable également pour certaines « ONG de droits de l'homme » à l'œuvre également en Bolivie, en Equateur ou au Nicaragua).
  • Pas d'accord sur le référendum révocatoire, dont la collecte de signatures a elle aussi été entachée de fraudes massives (des milliers de personnes décédées apparaissant parmi les signataires) ni sur les prochaines élections générales (il y en aura deux en 2017). La rhétorique et la démagogie destinées aux militants souffre des incohérences, des divisions au sein de la droite, minant sa crédibilité. Même l'ambassade des États-Unis semble lassée de tant d'inefficacité. Il n'est pas sûr encore que son soutien se poursuive avec la même intensité sous la présidence de Donald Trump.
  • Après de nombreux effets d'annonces sur la « prise du palais présidentiel » au terme de mobilisations de rue, la droite rentre dans les rangs institutionnels de l'Assemblée Nationale qu'elle pourra continuer à utiliser comme un bélier politique. Pour sa part le chavisme gagne en légitimité. La droite aurait-elle sous-estimé la capacité politique de Nicolas Maduro ?
Franco Vielma pour Mision Verdad
Traduction : Thierry Deronne
Mision Verdad
Novembre 13 de 2016.

Source : elcorreo.eu.org




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