mardi 29 novembre 2016

Aslı Erdoğan: “Le journal du fascisme : aujourd’hui”



Quatre articles de Aslı Erdoğan, ont été utilisés pour “instruire” les chefs d’accusation. Kedistan les publiera en soutien à la campagne de sensibilisation actuellement en cours. #FreeAsliErdogan !
Aslı Erdoğan, écrivaine, est détenue depuis 16 août 2016, dans la prison de Bakirköy à Istanbul et la peine de prison à vie est demandée à son encontre.
Il est toujours périlleux de traduire de tels textes en urgence, et la langue d’Aslı, son écriture, en en traversant une autre, peut y perdre, comme dans un filet, quelques étoiles…

Article publié le 20 mai 2016

Encore une journée qui n’a ni début, ni fin… Comme une virgule mise entre deux longues phrases, entre le passé et l’avenir, au hasard, attendant silencieusement à l’endroit où elle est fixée.  Deux très long phrases, monotones et redondantes… Qui ne disent pas ce qui est advenu et s’est déroulé, ce qui a disparu sans possibilité de retour, ce qui sera perdu une fois, et encore une fois… Qui ne donne pas de signe sur ce qui n’adviendra jamais… Le passé et le futur… Deux mots accrochés aux filets que tu as lâchés sur la surface de l’inconnu nommé la vie, et que tu as sorti du brouillard, dont les limites, les rives, les eaux ne sont pas visibles. Qui résonnent vide, qui, quand tu les colles à l’oreille, lancent les éclats de rire de l’infini… La boue silencieuse et refroidie, ton “passé”, ton unique passé, que tu as arraché de tes mains nues, des profondeurs sans lumière, des rochers ; mais qui coulent, avant d’arriver en haut, entre tes doigts gelés… Mais juste là, sur l’autre rive, comme une armée dont les baïonnettes brillent à la lumière du soleil, se préparant à fondre sur toi inévitablement, l'”avenir”… Et, coulant juste à l’intérieur, comme s’ils infusaient d’une crevasse irréparable, les instants, les jours, aujourd’hui. La vie qui ressemble à une blessure dont on ressent la douleur lorsqu’elle refroidit, ou, peut être, carrément l’absence de vie, qui fait sentir son existence seule en douleur.

Les jours de massacre… Cruauté, larmes et sang. Les mots qui définissent les couleurs, les ombres, la lumière de notre vie quotidienne qui rétrécissent l’horizon de la réalité, ne sont plus les “thèmes” des marches obsolètes, des épopées, des grands contes, que personne ne lit sans être obligé, ou au contraire, les sujets des nouvelles, mille fois lues, écoutées, suivies sans cesse.. Comme si nous avions beaucoup de mots à dire, mais nous n’avons plus de voix. Comme si cette voix qui résonne vide, quand nous voulons dire, donner un sens, donner des mots, ne nous appartenait plus, comme si ce silence qui a pris la place des vrais cris que nous ne pouvons hurler, ne nous appartenait plus… Nos poignées de mains sont plus douces, plus courtes, nous construisons rapidement les phrases habituelles, nous nous les tendons plus vite l’une à autre… A chaque occasion, nous répétons de toutes nos forces, que “nous vivons dans de tels mauvais jours” , nous répétons et nous nous consolons. Nos appels “nous existons, nous sommes là” résonnent plus longuement, résonnent et restent sans réponse. Comme des pantins dont le maquillage est rafraîchi, nous tournons nos visages les plus résistants l’un à l’autre, mais, comme si personne ne pouvait regarder dans nos yeux… Les regards sans curiosité, sans question, sans réponse, glissent ailleurs, au loin, avec la lassitude de ceux qui savent ce qu’ils vont voir… Les miroirs sont plus déserts qu’à l’accoutumée, sans âme… Des yeux vides et morts, des mots vides et froids, des cœurs froids et morts… Comme si c’était une copie bâclée de nous même que nous envoyions au passé, à notre propre passé. Quant aux traits du visage que nous offrons au futur, ils ne peuvent en aucune façon prendre forme, comme si une absence de forme était troquée contre une autre… Nous traversons ces jours, lentement, comme marcher au bout des doigts dans un couloir d’hôpital… Comme si, dans une interminable aurore grise de purgatoire, sur un endroit qui se rallonge comme une langue fine dans des brouillards, dans un lieu que les cris et appels ne peuvent plus atteindre, nous marchions, nous marchions.

Le poids insupportable de vivre et d’écrire dans les jours où des gens -dont certains blessés , d’autres enfants- encerclés dans des sous-sols, sont brûlés vifs… Le poids terrible du silence que les mots portent, les mots substitués à la place de la vie… Cette falaise est là et ici, dans le passé, dans le futur, dans le présent… Nous avons beau détourner nos yeux, elle, ne quitte pas son regard, d’une profondeur unique, de nos yeux. Elle regarde avec le silence des récits, des phrases qui ont perdu leur sujet, de toutes les histoires inachevées, elle regarde avec le silence éternel de toutes les vies, elle attend, et dans l’infini brumeux, elle marche entre nous.

Plus tard, quand nous nous retournerons pour regarder l’aujourd’hui, nous allons peut être dire “En réalité, nous avions bien aimé le fascisme !”, en fermant par des peintures toute neuves, les blessures profondes d’un pantin…

Aslı Erdoğan

Source : Kedistan


A lire sur le journal Kedistan les écrits de Aslı Erdoğan aui ont servi de chef d'accusation lors de son procés :

Aslı Erdoğan | 1 : “Ceci est ton père”



Aslı Erdoğan | 3 : “Le plus cruel des mois”





Un quatrième article est attendu





Aucun commentaire: