jeudi 22 septembre 2016

L'effroyable réalité des infirmières dans les hôpitaux publics français




Photo: Martin Chamberland, La Presse

 
Isabelle R. est une poète que j'avais eu plaisir à publier en 2012(sous pseudo) dans la revue de poésie "La Voix des Autres" que j'anime. Depuis lors, nous entretenons une correspondance. Elle est infirmière et dans sa dernière lettre, elle me décrit les terribles conditions des infirmières dans les hôpitaux. Cet été, 5 de ses collègues se sont suicidées, parce que elles n'avaient plus la force de continuer. Les cas de dépressions nerveuses chroniques laminent cette profession. Je vous conjure de lire la lettre qu'elle m'a adressée et j'appelle à un soutien massif du collectif national que les infirmières ont créé pour sortir de l'enfer dans lequel, années après années, les ont conduit les pouvoirs publics. André Chenet


Témoignage de Isabelle R.

Cher André
C'est un sujet bien moins joyeux et bien moins festif, hélas ! que mon précédent mail sur le Tango Argentin, qui me fait t'écrire aujourd'hui.
Je t' envoie en P. Jointe la Lettre Ouverte à F. Hollande et l'autre adressée à M. Touraine par les Syndicats Infirmiers, suite au suicide de 5 collègues Infirmières cet été.
Suicides qui ont déclenché une grève des infirmière le 14 Septembre et pour une fois ! beaucoup d'infos dans les médias... Suicides qui me parlent et m'affectent énormément car je me revois vers 40 ans , après déjà 20 ans à temps plein à l'hosto ( dont 14 ans de nuit ! ) être obligée de prendre du temps partiel pour continuer de tenir debout, ne pas tomber dans la maladie grave, ou pire : le suicide qui m'a effleurée également , et finalement continuer de soigner... Il restait encore 20 ans à travailler et ce 1/2 temps que j'ai dû prendre pour tenir le coup encore 20 ans ( comme tant de mes collègues, mais le public ne le sait pas ! ) était un " 1/2 temps de survie" et non pas un " 1/2 temps de confort" ! Cette nécessité vitale ( et non pas ce " choix" !! ) de prendre du temps partiel pour pouvoir continuer de bosser jusqu'à la retraite...entraîne pour les soignants de vivre des années avec un salaire au Smic et pire ! arriver à la retraite essorés, usés, vraiment épuisés, pour constater que leur retraite est une retraite de misère ( en dessous de 1000 euros très souvent ! ) qui ne tient pas compte des centaines d'heures Sup, jamais rendues, jamais payées mais cependant bien effectuées en réel tous les jours sur toute leur carrière. Cependant ils ont un travail indispensable à la Société.
Je me demande avec une profonde tristesse : combien faudra t-il encore de suicides pour que nos gouvernants s'émeuvent vraiment et comprennent enfin que pour soigner correctement et ne pas en mourir soi-même ( de maladie grave ou de suicide...) il faut des effectifs décents et non pas obliger une seule personne à faire quotidiennement le travail de 4 ou 5 ? Sachant qu'au bout de la chaîne c'est tout de même le malade qui en pâtit, qui est bousculé, que l'on n'écoute plus, avec des erreurs médicales de plus en plus graves et fréquentes qui mettent sa vie en danger. Je pense que le sujet est politique et que les infirmières, hélas ! ont trop tout accepté, trop tout supporté et qu'on en arrive là à un vrai point de non retour. Je t' avais déjà parlé, André, de nos lamentables conditions de travail mais ces suicides me touchent énormément.
J'espère que tout va bien pour toi et Cristina .../... et attends d'autres News et photos de vous deux.
je vous embrasse tous les deux bien amicalement.
Isabelle R.


"Malheureusement, les pokémon, le burkini, c'est bien plus intéressant comme sujet que de pauvres IDE ou personnel soignant qui se suicident à cause d'un manque de considération et de conditions de travail nous empêchant de faire correctement notre job"
Réaction d'une infirmière sur Facebook



Avec plus de 188 000 inscrits, l’Ordre national des infirmiers est le deuxième des sept ordres de professions de santé en France. Chargé par la loi de veiller au maintien des principes éthiques et au développement des compétences, indispensables à l'exercice de la profession, l'Ordre contribue à promouvoir la santé publique et la qualité des soins. Il participe au suivi de la démographie de la profession d'infirmier et étudie l'évolution prospective des effectifs de la profession au regard des besoins de santé. Il accomplit ses missions par l'intermédiaire des conseils départementaux, des conseils régionaux ou interrégionaux et du conseil national de l'ordre.



Publié le 02 septembre 2016  France Info :


Suicides de 5 infirmières cet été, dont une au Havre : 

Les "braves petits soldats" de la fonction publique hospitalière interpellent le président de la République. La coordination nationale infirmière juge que la pression est devenue trop forte pour les personnels de santé

Le 24 juin dernier, une infirmière de 43 ans de l'hôpital du Havre mettait fin à ses jours. Elle a laissé une lettre évoquant ses dernières journées de travail.

Quatre autres infirmières se sont suicidées à Toulouse, Saint-Calais dans la Sarthe, et Reims cet été. La coordination nationale infirmière a adressé ce vendredi une lettre ouverte au président Hollande.

"Les moyens humains et parfois matériels, sont réduits, la qualité des soins dégradée et les soignants le vivent très mal. Ils rentrent chez eux avec le sentiment de ne pas avoir fait leur travail"

"De VOUS, MONSIEUR FRANCOIS HOLLANDE, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, nous espérons une intervention rapide afin que cesse l'inacceptable. Il est impératif d'arrêter les diminutions d'effectifs, de définir des ratios soignants au lit du patient et de mettre en place une réelle prévention des risques psycho-sociaux dans les établissements de soins."

La ministre de la Santé Marisol Touraine, s'est engagée à amplifier les efforts pour prévenir les risques "psycho-sociaux" 




"De tels événements dramatiques amènent nécessairement à s’interroger sur les difficultés d’exercice d’un métier choisi pour être au service des patients et des usagers du système de santé en faisant souvent fi de ses difficultés personnelles."
Extrait d'une déclaration de l'Ordre national des infirmiers





Marseille, le 2 septembre 2016

VOUS, Président de la République, vous vous êtes engagé à restaurer la notion de service public qui avait été supprimée par le précèdent gouvernement et cela a été acté par la LOI n° 2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé portée par Madame Marisol TOURAINE.
VOUS, Président de la République, vous vous êtes engagé à définir un meilleur accès aux soins palliatifs dans les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes, mais aussi à domicile.
VOUS, Président de la République, vous êtes, soit un expert du discours démagogique, soit un homme très mal informé des réalités du terrain. Face aux difficultés actuelles de notre système de santé, un égal accès aux soins pour tous est bien loin d'être un objectif atteint, que l'usager soit, ou non, en situation de fin de vie.
VOUS, Président de la République, vous avez, comme vos prédécesseurs, la noble ambition de réduire les dépenses publiques, choix respectable s'il n'est pas réalisé au détriment de vies humaines.
VOUS, Président de la République, vous ne pouvez pas ignorer les conséquences des multiples restructurations hospitalières, organisées pour répondre aux injonctions des restrictions budgétaires successives. Bien sûr, il ne faut pas parler de suppression de postes dans la Fonction Publique Hospitalière. Le discours récurrent prône le non remplacement des départs mais, concrètement, les effectifs aux lits du patient se réduisent. Ce phénomène est amplifié par un absentéisme incompressible et croissant qui contraint les services à travailler en sous-effectif. Tandis que les technocrates continuent à énoncer les chiffres des effectifs rémunérés, sur le terrain les équipes s'épuisent...
VOUS, Président de la République, vous n'êtes pas sans connaître la dynamique engagée par le ministère de la santé pour inciter les établissements de soins à augmenter leurs activités en ambulatoire. Bien que cette stratégie ait pour conséquence directe d'alourdir la charge de travail des services de soins conventionnels (puisqu'ils accueillent des patients de moins en moins autonomes et polypathologiques), les effectifs soignants n'ont pas été renforcés ou alors, s'ils ont évolué, c'est avec une révision à la baisse. Cherchez l'erreur !
VOUS, Président de la République, très occupé, vous n'avez peut-être pas encore été informé de l'été tragique que vient de vivre le monde de la santé. Après les suicides de nos collègues, le 13 juin à Toulouse, le 24 juin au Havre, le 30 juin à Saint-Calais, de nouveau le 23 juillet l'une des cinq infirmières du service médical Interprofessionnel de la Région de Reims (âgée de 51 ans) se donne la mort chez elle et le 13 août, une deuxième infirmière de ce même service (46 ans et mère de deux enfants), est retrouvée morte à son domicile.
VOUS, Président de la République, vous n'en avez peut-être pas encore été informé, je me permets de le penser car, malgré nos nombreuses sollicitations, notre (et votre) ministre de la santé, Madame Marisol TOURAINE n'a fait qu'une seule déclaration à ce sujet, très récemment sous la pression médiatique. Un long silence ministériel assourdissant qui a blessé les professionnels de santé, déjà très émus et meurtris suite aux décès de leurs collègues. Dans sa récente prise de parole, notre ministre souligne le travail initié depuis 2012 pour la prévention des risques psycho-sociaux. Nous ne nions pas l'intention mais force est de constater que sur le terrain, la situation se détériore encore. Les formations des membres du CHSCT, difficiles à obtenir, notamment lorsqu'ils sont soignants et que les directions refusent de les libérer. Les plans de prévention sont, soit inexistants car ils ne sont pas considérés prioritaires, soit rédigés pour répondre à la tutelle mais absolument pas mis en œuvre.
VOUS, Président de la République, vous devez avant tout comprendre que les professionnels de la Fonction Publique Hospitalière sont très attachés à leurs missions de service public et se reconnaissent autour de valeurs communes. Ils souffrent de la pression imposée par les restructurations et la course à l'acte induite par la tarification à l'activité. Les moyens humains et parfois matériels, sont réduits, la qualité des soins dégradée et les soignants le vivent très mal. Ils rentrent chez eux avec le sentiment de ne pas avoir fait leur travail.
VOUS, Président de la République, vous assumez la lourde charge d'un pays confronté aux attaques terroristes successives qui impliquent à tout moment le besoin de garantir une réponse sécuritaire mais également sanitaire adaptée.
VOUS, Président de la République, vous avez pu constater la réactivité et le professionnalisme des professionnels de la Fonction Publique Hospitalière lors des tragiques évènements de novembre 2015, janvier et juillet 2016. Nombre d'entre eux se sont présentés aux établissements de soins avant même de recevoir les appels du plan blanc.
VOUS, Président de la République, vous ne pouvez pas vous permettre de compter, dans le contexte actuel, sur leur abnégation en toute circonstance et, dans un même temps, ne pas entendre leur souffrance quotidienne. Il n'est pas possible d'attendre des « braves petits soldats » que nous sommes, une efficience absolue si les moyens ne nous en sont pas donnés.
De VOUS, MONSIEUR FRANCOIS HOLLANDE, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, nous espérons une intervention rapide afin que cesse l'inacceptable. Il est impératif d'arrêter les diminutions d'effectifs, de définir des ratios soignants au lit du patient et de mettre en place une réelle prévention des risques psycho-sociaux dans les établissements de soins.
Il serait bien utopique de croire que quelques recommandations suffiront à résoudre la crise majeure que vivent nos établissements si ces dernières ne sont pas accompagnées de moyens financiers. Il est totalement incohérent de voir des collègues perdre la vie parce qu'ils ne peuvent plus assurer les soins pour lesquels ils ont été formés dans le but d'en sauver.
Dans l'attente de votre réponse et l'espoir que vous aurez à cœur de prendre en considération nos demandes, veuillez agréer, Monsieur le Président, nos respectueuses salutations.

Nathalie DEPOIRE
Présidente du Syndicat CNI
( Syndicat des Professionnels de Santé)



Aucun commentaire: