jeudi 8 septembre 2016

Contre les partis politiques


«Le rôle privilégié de l'intelligence dans le véritable amour vient de ce que la nature de l'intelligence consiste en ce qu'elle est une faculté qui s'efface du fait même qu'elle s'exerce. Je peux faire effort pour aller aux vérités, mais quand elles sont là, elles sont et je n'y suis pour rien. Il n'y a rien de plus proche de la véritable humilité que l'intelligenceSimone Weil

«La méthode dans les sciences, la purification dans la vie personnelle sont les deux conditions de la vérité. Si vous négligez la première, vous n'aurez de vous-mêmes et du monde qu'une image floue; si vous négligez la seconde, le savoir essentiel, qui donne sens à la vie, vous échappera toujours, votre science se limitera à l'enchaînement des faits et des signes abstraits.»

«L'Occident moderne a négligé la purification. Il en est résulté cet univers intellectuel, dont nous sommes à la fois les responsables et les victimes, où le mot vérité ne conserve de sens que dans les sciences, tandis que le domaine du sens est abandonné à l'opinion subjective: "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà!"». Simone Weil








Philosophe française (1909-1943). Soeur cadette d'André Weil, un enfant prodige, appelé à devenir un grand mathématicien, fille d'un médecin qui adhérait aux dogmes positivistes de la science de son époque, Simone Weil a eu la rigueur comme langue maternelle; une rigueur alliée, dès le plus jeune âge, à une passion de l'absolu qui inspira le  au philosophe Gustave Thibon, l'ami à qui elle avait confié ses principaux manuscrits: «Elle connaissait, elle vivait la distance désespérante entre “savoir” et “savoir de toute son âme” et sa vie n'avait pas d'autre but que d'abolir cette distance.» Cette passion de l'absolu la conduisit à l'usine, puis à la guerre d'Espagne, puis en Italie, dans les lieux, Assise en particulier, qui avaient inspiré saint François. Elle devait mourir en Angleterre, où elle était venue, après un détour par les États-Unis, conduite par son désir, non réalisé, de créer en France un service d'infirmières de première ligne. Et à trente-quatre ans, en dépit d'une vie très active et d'une migraine qui ne lui laissait guère de répit, elle avait accompli une oeuvre dont on n'a pas encore mesuré l'ampleur et la qualité. Albert Camus, celui qui a publié plusieurs de ses oeuvres, Oppression et liberté, L'Enracinement, La Condition ouvrière, Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu dans la collection « Espoir » chez Gallimard, a écrit à son sujet: «Il me paraît impossible d'imaginer pour l'Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies.» 





Simone Weil est morte à l'âge de 34 ans dans cette Angleterre où elle s'était rendue, via New-York, avec l'espoir d'être envoyée en France en tant qu'infirmière de première ligne. Elle est morte dans le seul combat que les autorités françaises de Londres lui ont permis de livrer: réfléchir sur la constitution de la France d'après guerre.




Simone Weil : vérité, justice et bien public contre les partis politiques

Par Matthieu Giroux 

Article paru dans "Philosophie", le 29 mai 2014

« Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice », estime Simone Weil dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques écrite en 1940. Morte le 24 août 1943 à l’âge de 34 ans, elle ne prendra jamais conscience de l’ampleur des totalitarismes dont elle fut la contemporaine : hitlérisme et stalinisme. Cette Note est un manifeste lumineux  pour la pensée libre.



Simone Weil en 1936, en compagnie de militants CNT


La radicalité de Simone Weil s’exprime tout particulièrement dans sa Note sur la suppression des partis politiques. Le terme même de « suppression » avait paru excessif à André Breton qui publia ce texte en 1950 dans la revue Combat sous le titre « Mettre au ban les partis politiques ». Jacques Julliard, grand amoureux de Simone Weil, préfère quant à lui parler de « dépérissement ». Qu’y-a-t-il de si problématique dans la notion de parti politique pour pousser la Vierge Rouge à une telle intransigeance ?

Pour Simone Weil, la notion de parti implique nécessairement la possibilité de la dérive totalitaire. « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison », disait Mikhaïl Tomski, syndicaliste et révolutionnaire soviétique. Tout parti politique tend inévitablement vers le parti unique, une notion paradoxale puisque, par définition, les parties sont des éléments qui composent un tout. Avec le parti unique, le parti devient également le tout. Des partis politiques ne peut découler aucun bien puisqu’ils sont fondamentalement mauvais. Et Simone Weil de rappeler le vieil adage : « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri de beaux fruits. »

Un parti politique n’a pas pour but de dire la vérité, de rendre justice ou encore de se consacrer au bien public. Il se caractérise par trois traits essentiels. Premièrement, c’est une « machine à fabriquer de la passion collective ». Il ne cherche pas à éclairer le peuple par un discours de vérité, mais bien plutôt à persuader via la mise en place d’une propagande. Deuxièmement, il « exerce une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres ». L’individualisme de Simone Weil ne supporte pas le formatage qu’opère le parti sur les esprits singuliers. L’adhésion à un parti implique le renoncement à la pensée libre. Nul ne peut penser par lui-même dès lors qu’il est lié à un parti. Le parti produit pour l’individu le contenu de sa pensée de manière exclusive. En dernier lieu, le parti vise avant tout « sa propre croissance ». Ce qui importe le plus ce n’est donc pas le bien public, mais le développement même du parti. Simone Weil dénonce un « retournement entre fin et moyens ». La conquête du pouvoir indispensable à l’extension d’un parti n’est plus seulement un outil nécessaire en vue du bien public. La conquête illimitée du pouvoir devient la fin même du parti. « Il est ainsi inévitable qu’en fait le parti soit en lui-même sa propre fin », écrit Simone Weil. On verse alors dans l’idolâtrie car « Dieu seul est légitimement une fin pour soi-même », ajoute-t-elle.
Parti et mensonge

La fidélité à un parti entraîne nécessairement la non fidélité à soi-même. « Si un homme, membre d’un parti, est absolument résolu à n’être fidèle en toutes ses pensées qu’à la lumière intérieure exclusivement et à rien d’autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti. Il est alors vis-à-vis de lui en état de mensonge », note Simone Weil. Le parti est une machine à fabriquer du mensonge. La vérité du parti est une vérité qui transige, une vérité qui s’adapte. Par conséquent, la vérité du parti n’est pas la vérité. Selon elle, il faut désirer uniquement la vérité pour l’atteindre. La quête de la vérité exige une attention de chaque instant. Tout désir associé à la recherche de la vérité parasite la recherche en tant que telle. Il faut tout sacrifier à la vérité. Le partisan, lui, sacrifie la vérité pour le parti. Cette pureté de la démarche intellectuelle est typique de Simone Weil.

Les partis politiques ont pour modèle l’Église catholique. Ce sont de « petites églises profanes ». Ils se comportent vis à vis des dissidents comme l’Église se comportait vis à vis des hérétiques. Le parti réclame la soumission absolu au dogme et menace d’anathème ceux qui font entendre une voix discordante. Si donc l’esprit de parti s’inspire de l’Église catholique, c’est lui qui aujourd’hui « arrive à tout contaminer ». L’esprit partisan oblige à prendre position, oblige à penser « pour » ou « contre » , que ce soit dans le domaine de la science (pour ou contre Einstein), des arts (pour ou contre le cubisme / le surréalisme) et de la littérature (pour ou contre Maurras / Gide).  Cette maladie de la pensée, cette « lèpre » doit être combattue. La première étape de ce combat implique la suppression des partis politiques.

Source : Philitt (Philosophie, littérarure, cinéma)

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