jeudi 18 août 2016

La France rabotée et trahie


"Gouverner, c’est faire croire"  Machiavel



Intelligentsia et servitude globalisée 
(de la bataille contre le Système, épisode IX)

 Que le Marché-Système dévore le monde quitte à disparaître avec lui  est cohérent vis-à-vis de sa nature. Que les théoriciens de cette machine à épuiser l’univers s’emploient à défendre l’indéfendable l’est aussi. Ce qui l’est moins en revanche, c’est de constater que l’intelligentsia dite de gauche soit devenue une pièce maîtresse de la fabrique à consentement dudit Système, et en favorise même les dérives par son «grand œuvre» de formatage des esprits et de déconstruction sociale. Mais comment en est-on arrivé là? Comment se fait-il que le parti des salonards parisien, les plumitifs de Libé, du Monde ou les gentils animateurs de Canal+ ou d’ARTE produisent avec les autres médias dominants une seule et même bouillie idéologique, appelant aux mêmes transgressions, aux mêmes guerres, aux mêmes haines, aux mêmes divisions voulues par le Marché-Système? Comment cette intelligentsia a-t-elle pu trahir le peuple et ses propres idéaux pour jouer les porteurs d’eau de la pègre du Capital apatride dans sa version terminale? Tentative d’éclairage.

La volonté de puissance
«Les lumières: c’est l’industrie.» Cette sentence plante un premier jalon pour la compréhension de cette inversion extraordinaire. Car elle marque ce changement de paradigme où l’intelligentsia est passée d’une époque où elle vivait des prébendes de la Cour ou des Académies, à celle qui vit naître un Marché-Système qui devait la mépriser voire pire, bien pire, l’ignorer. 
La dictature libérale est en effet avant tout un Système utilitaire qui n’a que faire des concepts.

Or les membres de ce club très select qu’est l’intelligentsia de gauche ont en commun un amour immodéré d’eux-mêmes et de leur esprit dont ils attendent qu’il soit rétribué à la hauteur forcément stratosphérique de ses mérites. Et c’est là que les choses se corsent puisque deux uniques voies s’offrent dès lors à eux pour exister: l’opposition frontale au Système ou la servitude.



Hors le marché, point de pouvoir

Dans une époque où comme nous l’avons dit «les lumières, c’est l’industrie», l’opposition frontale est un chemin difficile et il faut énormément de talent pour survivre hors les eaux doucement tempérées du Système. Certains y parviennent bien sûr, notamment par l’écriture, grâce à un esprit et une force de caractère suffisamment remarquables pour les nourrir, quand bien même ils ont été identifiés comme déviants et donc ostracisés.

Quant aux autres, qui forment le gros des troupes, leurs ultimes choix se résument à la soumission ou à l’anonymat, cette dernière option étant toutefois inconcevable pour qui s’estime doté d’un esprit admirable et qui se doit donc d’être admiré, même si c’est dans un bocal.
Et puis, surtout, au-delà de la reconnaissance des pairs et des privilèges sonnants et trébuchants qui en découlent, la principale motivation qui pousse l’intelligentsia à la trahison reste bien sûr ce brûlant désir de puissance et de pouvoir commun aux esprits à la fois supérieurs et contrariés.
Et hors le Marché-Système, point de pouvoir.


La double-pensée
Au début était donc le combat contre les puissants, contre la monarchie et pour le peuple, contre le capitalisme et pour le prolétariat.

Sauf que depuis, comme l’on sait, le Marché a triomphé. 
Mais plutôt que de s’aliéner des esprits somme toute bien faits et devoir les combattre, le Marché a préféré leur trouver du boulot.
Mais comment les incorporer tout en flattant leur égo ? Comment les faire trahir tout en leur donnant l’illusion de ne point le faire et de servir encore la noble cause de leurs pères? Tout simplement en leur jetant des causes marginales et insignifiantes à ronger dans le désormais sacro-saint champs du sociétal. 
Et dès lors la magie peut opérer. Tout en soutenant désormais le Marché-Système tout puissant, notre intelligentsia de gauche peut donc s’offrir «l’illusion d’une fidélité aux luttes d’antan et d’une permanence de sa fibre révolutionnaire», en jouant dans le pré-carré des combats sociétaux choisis par le Système pour le profit du Système.




Le progrès social ultime

En lieu et place du combat anticapitaliste, contre ces puissants qui les rémunèrent, nos valeureux progressistes ont donc établi d’arracher la plèbe aux ténèbres par la transgression de toutes les frontières morales et culturelles, la négation de ses valeurs traditionnelles, la «tolérance» obligatoire de tout et son contraire, la promotion du décadent ou même du déviant dans une course effrénée à ce «progrès social» ultime, à cette liberté cosmique sensée briser les dernières chaines pour permettre, enfin, l’avènement de l’Homme Nouveau, de ce Surhomme, de ce dieu lobotomisé mais désireux de tout consommer.


Bien sûr, le grand écart moral imposé au pauvre intellectuel de gauche embarqué paraît saisissant, voire psychologiquement intenable. Et il l’est a priori. C’est pourquoi il faut en appeler à la double-pensée d’Orwell pour résoudre l’énigme, cette double-pensée qui désigne «ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l’intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles».
Et comme le résume Jean-Claude Michéa, «la double pensée offre la clé de cette étrange contradiction. Et donc aussi celle de la bonne conscience inoxydable de l’intellectuel de gauche moderne».
Bien sûr, dans le monde réel, l’intelligentsia de gauche se retrouve désormais en rupture totale avec le peuple dont elle heurte et bafoue la sensibilité et le sens moral en permanence.
Mais qu’importe, son regard sur les gens, les prolétaires, les travailleurs, ce vrai peuple qu’elle ne comprend pas, n’a strictement rien de bienveillant.


Faire table rase du passé
D’où cet acharnement de l’intelligentsia à vouloir faire le bonheur du peuple ignorant malgré lui, et même contre lui, en lui imposant un progrès social détaché de l’humain, essentiellement déstructurant qui vise simplement à lui donner un autre mode de vie fait de désirs et d’aspirations qui, par le plus grands des hasards bien sûr, sont parfaitement compatibles avec les exigences du Marché.
Ainsi, une fois l’interdit, les traditions, les coutumes, la morale («cette mystification bourgeoise»), les tabous, la famille («familles je vous hais») ou la fidélité érigés en valeurs ringardes; présentées comme des carcans visant à étouffer l’individu, sa créativité et  bien entendu sa liberté; une fois donc que l’on a fait «table rase» de ce passé honni, peut enfin émerger cette société parfaite constituée d’un agglomérat de solitudes en concurrences les unes vis-à-vis des autres; d’individus totalement arraché à leur réalité humaine et prisonnier de leurs désirs et de leur impossibilité avec, pour toute issue, la multiplication compulsive de l’acte d’achat comme unique source non plus d’accomplissement, mais de valorisation de Soi. Des individus qui plus est, bien sûr, «amoureux de leur servitude»



Le fascisme réel

On comprend mieux dès lors la nécessité de ce mépris quasi hystérique de l’intelligentsia de gauche pour la tradition, cette «haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste»
Dans Le Moi assiégé, Christopher Lasch analyse d’ailleurs le Sloanisme, «ce vaste effort de rééducation» commencé dans les années 1920 déjà pour «contraindre les Américains à accepter la consommation comme un mode de vie», comme la finalité de la Vie en fait. Entreprise couronnée de succès comme l’on sait, ce qui est la moindre des choses pour le pays-Matrice du Marché-Système globalisé. Et qui aura essaimé.

La société de consommation du Marché-Système représente donc bel et bien «le fascisme réel» de notre époque, comme l’avait bien observé Pasolini : «Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la «tolérance» de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine.»



L’escroquerie de Mai 68
S’agissant de la trahison de l’intelligentsia de gauche en France, Jean-Claude Michéa estime que depuis la Libération «il n’y a pas [eu] un progrès de l’organisation capitaliste de la vie qui n’ait été précédé de sa légitimation de gauche».
C’est encore plus vrai depuis Mai 68, qui aura pavé la voie au «grand bond en avant» du néolibéralisme actuel.Son vieux slogan «vivre sans temps mort et jouir sans entraves», une fois dépouillé de son faux-nez romantique, résume bien toute la naïveté d’une génération de supposés révolutionnaires qui n’auront fait que favoriser l’avènement des formes les plus abouties du capitalisme-terminal.On se souvient d’ailleurs que les seules véritables originalités de Mai 68, notamment ses tentatives de nouvelles formes de vie ou d’organisation sociale, à travers par exemple la figure du baba-cool, ont été très vite et durablement ridiculisées puisque affichant des perspectives de rentabilité assez moindre pour le Marché.Ne sont restées que l’injonction hédoniste et une fausse tolérance parfaitement compatibles avec la mécanique marchande; et une «imagination au pouvoir» qui devait surtout briller ensuite «dans le champ du marketing et de la pub».Toute la fantastique supercherie de Mai 68 aura finalement été résumée par l’appel d’un Cohn Bendit qui, dans son discours d’adieu au Parlement européen, s’agenouilla une dernière fois devant la Matrice-Système et le Veau d’Or en appelant à bâtir les «Etats-Unis d’Europe» au moment où les technocrates de Bruxelles se préparaient à affamer le peuple grec.

Un pouvoir verrouillé
Et désormais nous y voilà, dans ce Marché-Système triomphant et verrouillé, ou le jeu politique français, comme dans la Matrice américaine, se réduit désormais à l’opposition théâtralisée des deux faces d’un «Parti-Système» unique. 
Il est assez amusant de constater d’ailleurs que si l’intelligentsia de gauche sert de caution au «progrès sociaux» profitables au Capital, c’est au Parti socialiste qu’incombe la tâche d’opérer les plus brutaux «virages à droite» en matière de politique économique, histoire sans doute de court-circuiter toute velléité de révolte d’un peuple définitivement trompé.
Une tromperie sans conséquences d’ailleurs, qui fera juste du Parti socialiste une victime expiatoire du Parti-Système pour un temps et qui le forcera simplement à passer temporairement la main à droite, qui à son tour enfoncera plus profond encore le clou néolibéral en prétextant d’un héritage forcément catastrophique, avant que tous les acteurs de la farce ne reprennent leur place initiale pour un nouveau tour de manège.
Bien sûr, le peuple se sent de moins en moins concerné par ce qu’il faut bien appeler ce cirque, comme en témoigne l’hémorragie des lecteurs de la Presse-Système et l’abstentionnisme massif qui sanctionne désormais toutes les élections. 
De son côté, toute la machinerie intello-politico-médiatique vit dans une bulle parfaitement étanche, confite qu’elle est dans un jus aux relents totalitaires de plus en plus prononcés (1).
La rupture est totale.


Sortir du capitalisme-terminal

Le rêve d’une société libre, égalitaire et décente a fait place au cauchemar de la dictature molle du Marché-Système dont tout l’espace est saturé de tromperie et d’indécence.
Pour préserver ses privilèges, l’intelligentsia de gauche s’est ainsi soumise à l’élite prédatrice pour former, avec elle, la joyeuse troupe des collabos de la misère en marche. Car le Marché-Système n’est pas viable et sa seule vertu est de garantir encore quelques possibilités d’enrichissement à une hyper-classe de nantis dans un monde économiquement ruiné et écologiquement à l’agonie.
La sagesse voudrait que l’humanité sorte de ce capitalisme-terminal de façon raisonnée, préparée, pour éviter qu’elle n’y soit contrainte par les évènements. Parce que tôt ou tard, mais pas si tard que cela, ce sont l’épuisement des ressources ou quelque cataclysme écologique majeur qui nous y contraindront, mais dans la douleur.
Des modèles de substitution existent pourtant, fondés sur le don (2), la sobriété heureuse, le partage.
Et les coups de boutoir de tous les Indignés de la terre pour jeter à bas ce capitalisme-terminal ne font que commencer.



Conclusion
La trahison de l’intelligentsia de gauche est certes un épiphénomène mais qui nous apprend toute la puissance d’un Marché-Système qui peut retourner les esprits apparemment les moins prédisposés pour les conduire à défendre l’indéfendable.

Elle nous montre aussi que cette toute-puissance s’appuie avant tout sur le mythe d’une marche du progrès que rien ne saurait arrêter, que ce soit en matières sociétale, économique ou technologique, car dans le chef de nos chers progressistes tout progrès ne saurait se discuter car tout progrès est par essence un bien pour l’humanité. Ce qui, bien évidemment, est parfaitement faux.
Pour Orwell: l’homme a ainsi d’abord «besoin de chaleur, de loisirs, de confort et de sécurité: il a aussi besoin de solitude, d’un travail créateur et du sens du merveilleux. S’il reconnaissait cela, il pourrait utiliser les produits de la science et de l’industrie en fondant toujours ses choix sur ce même critère: est-ce que cela me rend plus humain ou moins humain?»Encore faudrait-il qu’il puisse avoir le choix.Alors bien sûr, l’intelligentsia globalisée dans la servitude peut bien continuer à propager la bouillie idéologique du Marché-Système : nous faire croire que notre bonheur réside dans l’abrutissement télévisuel en attendant la mise à jour de nos shoots technologiques et qu’il mérite bien de saccager l’univers; qu’il est juste et bon désormais de haïr la méchante Russie; que le coup d’Etat de Maïdan était une vertueuse révolution; qu'il était juste et bon de lyncher Kadhafi et de détruire la Libye; juste et bon de nourrir la peste islamiste pour venir à bout de Bachar al-Assad; que deux avions ont pu abattre trois gratte-ciel à Manhattan; que la technocratie bruxelloise est vertueuse; qu’il est juste d’affamer les Grecs et d’oppresser les peuples dans l’austérité pour augmenter les marges du Corporate Power, bref, elle peut continuer son grand-œuvre d’abolition de l’homme (3) jusqu’au transhumanisme rêvé façon Google.Mais elle doit savoir que personne n’est dupe.Que les coups de boutoir de tous les Indignés de la terre ne font que commencer.

Source : entrefilets.com, le 16 juin 2015






"Nous marchons vers la catastrophe. En instrumentalisant le sentiment de peur - qu’ils contribuent à alimenter - au lieu de chercher à résoudre la crise économique et sociale, nos dirigeants – qui tous comptes faits ne dirigent plus grand-chose – ne font que nourrir l’animosité, pour ne pas dire la haine, envers des catégories sociales supposées ennemies de l’intérieur. La « Garde nationale » ou les milices d’autodéfense auront du pain sur la planche. Décidément, la peur a un sale air, un air de déjà vu, un air qu’il serait préférable de ne pas rejouer." Yann Fiévet




La question identitaire, nouvelle imposure socialiste
Par Bruno Guigue, le 17 août 2016

Stratège néo-vichyste d’un PS en putréfaction, Manuel Valls nous avait prévenus. L’élection présidentielle de 2017, disait-il, se jouera sur la « question identitaire ». Qui s’en souvient ? Personne, mais les faits parlent d’eux-mêmes. Sur le plan économique et social, celui où se déroule la vie quotidienne des Français, la gauche de gouvernement a trahi toutes ses promesses de campagne. Elle s’est vautrée dans la compromission avec cette oligarchie financière contre laquelle elle vitupérait pour épater la galerie lors des meetings électoraux. On a dit que le « Cartel des gauches » (1924) s’était fracassé sur le « mur d’argent ». Avec François Hollande, aucun risque : le mur d’argent, il s’est contenté de le repeindre. Des cadeaux fiscaux au patronat (contre de vagues promesses) à la capitulation en rase campagne devant le diktat néo-libéral (Loi-travail), M. Hollande aura laissé dans notre histoire une empreinte molle et visqueuse comme sa politique. Avec son air ahuri, il sera passé maître dans le seul exercice où il excelle : suivre le courant dominant. Autosatisfait compulsif, il aura porté à l’absolu la sujétion du pouvoir politique aux puissances d’argent.
Sous François Mitterrand, une gauche repentie avait libéralisé les marchés financiers et ouvert notre pays aux quatre vents de la mondialisation capitaliste. Ce faisant, elle donna le signal de la transgression du tabou suprême : la souveraineté populaire. Achevant l’entreprise de ses prédécesseurs, et jetant une ultime pelletée de terre sur l’héritage révolutionnaire, François Hollande a fini le sale boulot avec un acharnement d’usurier. Soumise au carcan européiste, la France n’a plus de politique monétaire, budgétaire et industrielle. Grâce aux socialistes, précédés par ces laquais naturels de la finance que sont les partis de droite, la France n’a plus de politique du tout. Comme les autres, ils ont acté le transfert du pouvoir de décision des mains de la nation aux griffes du marché. Cette nation, dont on disait au XIXème siècle qu’elle était la « nation politique » par excellence, n’existe plus. Non pas qu’elle n’ait pas d’ambition, mais ses élites font en sorte qu’elle n’en ait plus.
Car ce qu’elles veulent, c’est perpétuer ad libitum le désordre établi, maintenir sous pression les peuples, les Etats, les travailleurs, dans le seul but d’intensifier la rentabilité du capital oisif, de faire tourner sans limite les rotatives du profit, ces « machines cyclopéennes » dont parlait Marx, sans lesquelles l’accroissement effréné des dividendes est impossible. Cette dictature d’un actionnariat mondial prosterné devant le Veau d’Or, cette exigence dirimante d’une profitabilité vertigineuse, les socialistes lui ont conféré des lettres de noblesse progressiste, ils l’ont légitimée sans vergogne, ils l’ont arrosée d’eau bénite. Qu’un fraudeur arrogant comme Cahuzac ait été ministre du Budget, qu’un « trader » au comportement de morveux débarqué de la banque Rothschild soit ministre de l’Economie, n’est pas anodin. C’est plus qu’un simple scandale, c’est une métaphore exemplaire de la « gouvernance » socialiste, cet aplatissement obséquieux du pouvoir politique aux pieds de la finance mondialisée.
Dans ces conditions, en effet, on se demande quelle partition cette « gauche » vermoulue va pouvoir jouer en 2017. Car ce n’est pas sur la question sociale qu’elle suscitera l’enthousiasme chez des électeurs échaudés par une série de trahisons en règle. Risquant de payer le prix de ses ostensibles compromissions avec les puissants, le PS, alors, a bien tenté d’allumer quelques contre-feux dans le domaine dit « sociétal ». D’allure progressiste, ces combats obliques accréditaient l’idée que la gauche était toujours de gauche malgré l’abandon du terrain social. Soigneusement choisis, ces dérivatifs inspirés par le goût du jour et la revendication minoritaire procuraient un ersatz de social-démocratie et un vain parfum de modernité.
Peu importait que les pauvres fussent toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches, puisque ce n’était plus l’essentiel. Exit le social, place au sociétal ! L’important, nous disait-on, c’est que les homosexuels des deux sexes puissent se marier comme les autres, qu’ils puissent adopter des enfants ou s’en procurer sur le marché, que l’on apprenne aux jeunes à combattre l’assignation de genre, que les filles puissent aussi devenir maçons, que l’on simplifie l’orthographe pour la mettre à la portée de tous, que les élèves cessent d’être humiliés par les mauvaise notes, que les parents décident de l’orientation de leurs enfants au lycée, qu’on supprime le latin-grec parce que c’est élitiste, bref, que tout aille pour le mieux dans cette société injuste à condition de ne pas écorner un seul privilège de classe.
Inconsistante par nature, cette politique a vite perdu son pouvoir d’enchantement. Relevant d’une ruse de semi-habile, le contournement du social par les artifices du sociétal a fait long feu. Et la société a retrouvé cette pesanteur que les travailleurs pauvres qui se lèvent tôt le matin pour tenter de joindre les deux bouts connaissent bien. Il fallait donc, d’urgence, trouver autre chose. Quelque chose de puissant, qui permette de diviser la société en occultant pour de bon la fracture entre ceux qui vivent de leur travail et ceux qui en palpent les dividendes. A cette fracture objective, ancrée dans les conditions matérielles d’existence, il fallait opposer une fracture subjective, aussi artificielle fût-elle. Cette « divine surprise », pour parler comme Maurras exultant devant la défaite française en 1940, n’a pas tardé. Résultat direct de la politique française au Moyen-Orient, où les dirigeants socialistes ont armé les djihadistes et bombardé les civils, les attentats terroristes ont fourni à ces mêmes dirigeants l’opportunité d’imposer un nouvel agenda politique. Fin du sociétal, place à l’identitaire.
Cette conversion du PS à l’idéologie droitière du « trouble culturel » et du « péril islamique » restera dans les annales comme le chef d’oeuvre de Manuel Valls, et sa récurrente crispation faciale en est la mimique involontaire, la métaphore corporelle. Ses amis du « Printemps républicain » ont préparé le terrain, prétendant recomposer le message de la gauche autour des idéaux républicains, mais sans hésiter à pervertir l’universalisme hérité de 89. Ainsi ont-ils désigné à la vindicte publique le communautarisme musulman (comme on le sait, il n’y en a pas d’autre) et obtenu le parrainage d’Elisabeth Badinter, qui revendique ouvertement son islamophobie tout en assurant à la tête de Publicis la promotion de l’Arabie saoudite en Europe. L’incroyable hypocrisie de cette milliardaire féministe reconvertie dans le cirage de pompes saoudiennes symbolise délicieusement la gauche identitaire. Il n’y a qu’en France que l’on peut voir un tel spectacle : le clan au pouvoir dégoise à qui mieux-mieux sur le voile ou le burkini, mais son égérie intellectuelle fait la communication de la maison Saoud, la France lui distribue des médailles honorifiques, elle coopère avec elle pour détruire la Syrie par djihad interposé, et elle lui fournit les bombes avec lesquelles Riyad vitrifie les enfants yéménites.
Cette politique identitaire est donc le pendant, à usage interne, d’une politique néo-coloniale de la France au Moyen-Orient dont les socialistes ont élevé la nocivité au paroxysme. En entretenant la peur de l’islam à domicile, en focalisant sur sa visibilité sociale comme si elle était grosse d’un péril mortel, elle fait oublier les compromissions de nos élites avec les régimes rétrogrades et les islamistes radicaux. Montrant du doigt celui qui cumule les stigmates du pauvre, de l’immigré et du musulman, elle courtise en même temps les milliardaires corrompus du Golfe, leur fournissant l’arsenal qui leur permet de semer le chaos. Cette politique, en somme, est doublement efficace : cache-sexe de l’impérialisme hors de nos frontières, elle livre un bouc-émissaire, à l’intérieur, aux frustrés d’une société en crise.
Car elle accrédite deux idées simples : tous nos problèmes viennent du monde musulman et les musulmans de France y sont pour quelque chose. Peu importe que cette politique nourrisse un climat détestable. Cette alchimie de la division inter-communautaire fait partie du plan. Elle est la meilleure alliée des puissants, l’auxiliaire zélée des oligarchies. Antidote à la revendication sociale, la fracture ethnique et culturelle est le secret de polichinelle de tous les impérialismes, un instrument de domination vieux comme le monde. Cyniques jusqu’au bout des doigts, nos dirigeants le savent et en abusent. De même qu’ils veulent un Moyen-Orient atomisé, fragmenté, réduit à l’impuissance, ils veulent une France livrée à l’hystérie collective, où le peuple divisé ne sait plus qui l’exploite et pourchasse des fantômes jusque sur les plages.
Bruno Guigue 


Bruno Guigue,« Ex-haut fonctionnaire, analyste politique et chargé de cours à l’Université de La Réunion. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont Aux origines du conflit israélo-arabe, L’invisible remords de l’Occident, L’Harmattan, 2002, et de centaines d’articles. 



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