jeudi 2 juin 2016

La France en grève



"Il n’y a pas de folie plus grande que l’organisation présente de la vie." Guy Debord



"Qu’est-ce qui arrive quand ceux qui crient au terrorisme sont les terroristes ? Je veux parler des grands groupes d’affaires supra-nationaux et les oligarques financiers qui n’agissent que dans leur propre intérêt, exclusivement axé sur le profit, sous la direction de Washington et la protection des tueurs de l’OTAN. Ce qui arrive, c’est de la peur et du déboussolement. La peur est l’arme de choix des vrais terroristes, de ceux qui veulent nous faire croire qu’ils propagent et défendent la démocratie. Par la peur, ils soumettent le monde qui leur lèche les bottes, et parfois pire. Mais les peuples sont peut-être en train  de se réveiller. Dans le monde entier. Les plans soigneusement ourdis par les Anglo-sionistes, comme le PNAC (« plan pour un nouveau siècle américain »), sont en train d’exploser et leurs débris de se transformer en une masse mobile qui fonce tout droit sur la tyrannie néo-libérale du Monde Globalisé ou Nouvel Ordre Mondial. Des manifestants descendent, par dizaines de millions dans les rues de tout ce qu’il est convenu d’appeler « l’Occident », où les populations sont opprimées et réduites en esclavage par leurs propres « élites », frai des infâmes colonialistes passés et présents."


L'usager de la grève

par Roland Barthes
Grèves des ouvriers des usines Renault (Boulogne-Billancourt, 1947
Il y a encore des hommes pour qui la grève est un scandale : c'est-à-dire non pas seulement une erreur, un désordre ou un délit, mais un crime moral, une action intolérable qui trouble à leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse, révoltante, ont dit d'une grève récente certains lecteurs du Figaro. C'est là un langage qui date à vrai dire de la Restauration et qui en exprime la mentalité profonde : c'est l'époque où la bourgeoisie, au pouvoir depuis encore peu de temps, opère une sorte de crase entre la Morale et la Nature, donnant à l'une la caution de l'autre : de peur d'avoir à naturaliser la morale, on moralise la Nature, on feint de confondre l'ordre politique et l'ordre naturel, et l'on en conclut en décrétant immoral tout ce qui conteste les lois structurelles de la société que l'on est chargé de défendre. Aux préfets de Charles X comme au lecteur du Figaro d'aujourd'hui, la grève apparaît d'abord comme un défi aux prescriptions de la raison moralisée : faire grève, c'est "se moquer du monde", c'est-à-dire enfreindre moins une légalité civique qu'une légalité "naturelle", attenter au fondement philosophique de la société bourgeoise, ce mixte de morale et de logique, qu'est le bon sens.
Car ceci, le scandale vient d'un illogisme : la grève est scandaleuse parce qu'elle gêne précisément ceux qu'elle ne concerne pas. C'est la raison qui souffre et se révolte : la causalité directe, mécanique, computable, pourrait-on dire, qui nous est déjà apparue comme le fondement de la logique petite-bourgeoise dans les discours de M. Poujade, cette causalité-là est troublée : l'effet se disperse incompréhensiblement loin de la cause, il lui échappe, et c'est là ce qui est intolérable, choquant.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire des rêves petits-bourgeois, cette classe a une idée tyrannique, infiniment susceptible, de la causalité : le fondement de sa morale n'est nullement magique, mais rationnel. Seulement, il s'agit d'une rationalité linéaire étroite, fondée sur une correspondance pour ainsi dire numérique des causes et des effets. Ce qui manque à cette rationalité-là, c'est évidemment l'idée des fonctions complexes, l'imagination d'un étalement lointain des déterminismes, d'une solidarité des événements, que la tradition matérialiste a systématisée sous le nom de totalité.
La restriction des effets exige une division des fonctions. On pourrait facilement imaginer que les "hommes" sont solidaires : ce que l'on oppose, ce n'est donc pas l'homme à l'homme, c'est le gréviste à l'usager. L'usager, (appelé aussi homme de la rue, et dont l'assemblage reçoit le nom innocent de population : nous avons déjà vu tout cela dans le vocabulaire de M. Macaigne), l'usager est un personnage imaginaire, algébrique pourrait-on dire, grâce auquel il devient possible de rompre la dispersion contagieuse des effets, et de tenir ferme une causalité réduite sur laquelle on va enfin pouvoir raisonner tranquillement et vertueusement. En découpant dans la condition générale du travailleur un statut particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique à son profit un une solitude à laquelle la grève a précisément pour charge d'apporter un démenti : elle proteste contre ce qui lui est expressément adressé. L'usager, l'homme de la rue, le contribuable sont donc à la lettre des personnages, c'est-à-dire des acteurs promus selon les besoins de la cause à des rôles de surface, et dont la mission est de préserver la séparation essentialiste des cellules sociales, dont on sait qu'elle a été le premier principe idéologique de la Révolution bourgeoise.
C'est qu'en effet nous retrouvons ici un trait constitutif de la mentalité réactionnaire, qui est de disperser la collectivité en individus et l'individu en essences. Ce que tout le théâtre bourgeois fait de l'homme psychologique, mettant en conflit le Vieillard et le Jeune Homme, le Cocu et l'Amant, le Prêtre et le Mondain, les lecteurs du Figaro le font, eux aussi, de l'être social : opposer le gréviste et l'usager, c'est constituer le monde en théâtre, tirer de l'homme total un acteur particulier, et confronter des acteurs arbitraires dans le mensonge d'une symbolique qui feint de croire que la partie n'est qu'une réduction parfaite du tout.
Ceci participe d'une générale de mystification qui consiste à formaliser autant qu'on peut le désordre social. Par exemple, la bourgeoisie ne s'inquiète pas, dit-elle, de savoir qui, dans la grève, a tort ou raison : après avoir divisé les effets entre eux pour mieux isoler celui-là seul qui la concerne, elle prétend se désintéresser de la cause : la grève est réduite à une incidence solitaire, à un phénomène que l'on néglige d'expliquer pour mieux en manifester le scandale. De même le travailleur des Services publics, le fonctionnaire seront abstraits de la masse laborieuse, comme si tout le statut salarié de ces travailleurs était en quelque sorte attiré, fixé et ensuite sublimé dans la surface même de leurs fonctions. Cet amincissement intéressé de la condition sociale permet d'esquiver le réel sans abandonner l'illusion euphorique d'une causalité directe, qui commencerait seulement là d'où il est commode à la bourgeoisie de la faire partir : de même que tout d'un coup le citoyen se trouve réduit au pur concept d'usager, de même les jeune Français mobilisables se réveillent un matin évaporés, sublimés dans une pure essence militaire que l'on feindra vertueusement de prendre pour le départ naturel de la logique universelle : le statut militaire devient ainsi l'origine inconditionnelle d'une causalité nouvelle, au-delà de laquelle il sera désormais monstrueux de vouloir remonter : contester ce statut ne peut donc être en aucun cas l'effet d'une causalité générale et préalable (conscience politique du citoyen), mais seulement le produit d'accidents postérieurs au départ de la nouvelle série causale : du point de vue bourgeois, refuser pour un soldat de partir ne peut être que le fait de meneurs ou de coups de boisson, comme s'il n'existait pas d'autres très bonnes raisons à ce geste : croyance dont la stupidité le dispute à la mauvaise foi, puisqu'il est évident que la contestation d'un statut ne peut expressément trouver racine et aliment que dans une conscience qui prend ses distances par rapport à ce statut.
Il s'agit d'un nouveau ravage de l'essentialisme. Il est donc logique qu'en face du mensonge de l'essence et de la partie, la grève fonde le devenir et la vérité du tout. Elle signifie que l'homme est total, que toutes ses fonctions sont solidaires les unes des autres, que les rôles d'usager, de contribuable ou de militaire sont des remparts bien trop minces pour s'opposer à la contagion des faits, et que dans la société tous sont concernés par tous. En protestant que cette grève la gêne, la bourgeoisie témoigne d'une cohésion des fonctions sociales, qu'il est dans la fin même de la grève de manifester : le paradoxe, c'est que l'homme petit-bourgeois invoque le naturel de son isolement au moment précis où la grève le courbe sous l'évidence de la subordination.
Roland Barthes (1915-1980)
Extrait de Mythologies, Seuil, 1957, p. 134-136
Source : Tlaxcala





Le mouvement contre la loi Travail : la possibilité d’un recommencement
par Julien Salingue et Ugo Palheta, le 2 juin 2016


Les mobilisations contre la loi Travail et son monde, et le mouvement Nuit Debout, ne sont pas le simple prolongement des cycles de luttes sociales précédents, mais « l’aube d’une nouvelle séquence de luttes sociales et politiques », analysent Ugo Palheta et Julien Salingue. Face à la radicalisation des classes possédantes, qui ont « approfondi brutalement la contre-révolution néolibérale et autoritaire », la contestation sociale prend de nouvelles formes, de nouvelles voies. Reste toujours, en toile de fond, une question lancinante : « Comment faire advenir une alternative à un capitalisme pourrissant ? »
Lorsqu’un mouvement social éclate, la tentation première consiste généralement à le jauger à l’aune des mouvements qui l’ont précédé, en se contentant parfois d’en comparer les slogans et les chiffres de manifestants. Il arrive aux participants eux-mêmes d’y contribuer en se laissant aller à singer les mots et les postures des soulèvements passés, comme le pointait Marx dans Le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte. Or, la signification historique d’un mouvement et son succès – immédiat ou posthume –, ne sont jamais réductibles ni aux souvenirs glorieux qu’ils ravivent, ni au nombre d’individus mobilisés. À prêter trop d’attention à ces aspects, on en vient souvent à manquer les traits neufs qui annoncent des bouleversements imprévisibles et remodèle la carte des possibles.
C’est un fait que le mouvement actuel, dont les médias dominants ne finissent pas depuis son émergence d’annoncer le déclin, sinon la mort, a moins mobilisé numériquement pour l’instant que celui, défait, de 2010 contre la réforme des retraites. De même, la mobilisation victorieuse contre le CPE, en 2006, avait suscité des assemblées générales étudiantes et des manifestations plus massives. Pourtant, il se pourrait que le mouvement contre la loi travail et son monde – qui inclut à l’évidence Nuit Debout – ne soit pas le simple prolongement amoindri du cycle de luttes de masse ouvert par la victoire sociale contre le plan Juppé en décembre 1995, mais un (re)commencement : l’aube d’une nouvelle séquence de luttes sociales et politiques faisant suite à des années de recul pour les mouvements sociaux.
La possibilité d’une bifurcation politique
Un (re)commencement, mais de quoi ? D’une contestation radicale du monde qui nous est imposé et de la vie qui nous est faite en régime capitaliste. Les mobilisations de masse qui, en France, ont scandé la période allant de 1995 à 2010, s’étaient contentées pour l’essentiel de remettre en question tel ou tel aspect des politiques de régression sociale. Elles s’étaient accompagnées, notamment avec le développement du mouvement altermondialiste, d’une affirmation utopique salvatrice, « un autre monde est possible », sans toutefois parvenir à formuler un projet stratégique de rupture et sans véritablement s’entendre sur la nécessité d’en finir avec ce monde ci, façonné presque intégralement par et pour le Capital. Le mouvement présent s’approprie cet héritage en radicalisant son tranchant contestataire et utopique.
En effet, à force de répression policière, de surdité gouvernementale et d’arrogance patronale, ce qui semblait l’apanage des seuls militants révolutionnaires est devenu le sens commun du mouvement et de gagner de nouvelles franges de la population : auto-organisation hors des cadres traditionnels (mais pas forcément contre eux), anticapitalisme (bien au-delà du simple refus du libéralisme économique), nécessité stratégique de la grève générale et de la convergence des luttes (de la jeunesse diplômée précarisée aux quartiers populaires en passant par les luttes des salariés et les combats environnementaux), hostilité à l’égard des forces de répression de l’appareil d’État. Ces traits demeurent embryonnaires et on ne saurait garantir qu’ils essaimeront largement dans l’avenir, mais ils sont bien présents et ouvrent la possibilité d’une bifurcation politique future.
Crise d’hégémonie des classes possédantes
Cette radicalisation répond à la radicalisation des classes possédantes, qui ont profité de la crise financière de 2008 et des attentats récents pour approfondir brutalement la contre-révolution néolibérale et autoritaire initiée dès les années 1980. Elle s’enracine également dans une crise politique dont on méconnaît généralement la profondeur : il ne s’agit pas en effet d’une désaffection passagère d’électeurs envers leurs représentants politiques traditionnels, mais d’une incapacité croissante des partis dominants – et des classes dont ils défendent les intérêts – à produire un consentement actif des populations à leurs choix politiques, à susciter des liens organiques entre eux et des segments significatifs des classes subalternes. Autant dire une crise d’hégémonie au sens de Gramsci.
Dès lors, il importe peu de se montrer optimiste ou pessimiste devant le mouvement actuel, à moins de se complaire dans une posture de spectateur comptant les points ou donnant des leçons. Mieux vaut enregistrer ce que la mobilisation a déjà réalisé. Elle a notamment eu le grand mérite de jeter aux oubliettes la désastreuse idée d’une « primaire de la gauche », qui n’aurait eu pour conséquence que d’accroître la personnalisation, gage de dépolitisation, ainsi que la confusion entre les orientations inconciliables portées par le PS (et ses satellites) et la « gauche de gauche ». Le problème ne consiste pas à renouveler le mode de désignation de nos maîtres ou à substituer de jeunes et fringants professionnels de la politique – dont le passage par les conseils d’administration de grandes entreprises garantirait la « modernité » – aux chefferies épuisées des vieux partis.
L’invention, encore balbutiante, d’une politique déprofessionnalisée
Cette politique-là est morte, du moins dans sa capacité à produire durablement l’illusion d’un changement graduel du système, sans même parler d’une adhésion militante. Elle ne survit qu’à l’état de zombie, sauvée de la décomposition par d’habiles conseillers en communication et des médias dominants rivés sur l’agenda électoral. De déclarations racistes en scandales financiers, de discours creux en promesses non tenues, chacun peut constater la médiocrité doublée de servilité et de corruption de la politique professionnelle. Si le mouvement contre la loi travail et son monde a une autre vertu, c’est donc de laisser entrevoir ce que pourrait (être) une « politique de l’opprimé », pour parler comme le regretté Daniel Bensaïd. L’heure est ainsi à l’invention, encore balbutiante, d’une politique déprofessionnalisée permettant à la majorité de reprendre ses affaires en main, et annonçant la possible irruption d’une démocratie réelle s’épanouissant partout, des lieux de travail aux lieux de vie.
Cela suppose d’écarter dans un même mouvement ceux qui ont capturé à leur profit la puissance du plus grand nombre, en s’octroyant un monopole de la chose publique et en mettant cette dernière au service de l’accumulation du capital, n’offrant comme seule (fausse) alternative au capitalisme mondialisé qu’un nationalisme putride. Le monde craque de toute part et la radicalisation des possédants menace de tout emporter, populations et environnement compris, dans une fuite en avant toujours plus oppressive et destructrice. Seuls des soulèvements populaires, démocratiques et anticapitalistes, peuvent sortir l’humanité de l’impasse et résoudre l’énigme politique que le 20e siècle nous a laissée en héritage : comment faire advenir une alternative à un capitalisme pourrissant, sans engendrer des régimes despotiques fondés sur la domination d’une bureaucratie irresponsable ?
Ugo Palheta et Julien Salingue

Ugo Palheta est sociologue, maître de conférence à l’université Lille-3. Julien Salingue est docteur en science politique. Ils sont notamment les auteurs d’une introduction et d’une postface à la réédition récente de Stratégie et parti de Daniel Bensaïd (Editions Prairies ordinaires, mars 2016).

Source : Basta!




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