lundi 2 mai 2016

Libertaire



Hieronymus Bosch



Par Leïla Zhour, le 30 avril 2016

Est-ce que le gigantisme nous écrase ? Nous avons construit des mondes de géants, des sociétés tentaculaires dont nous ne discernons plus les limites ni les enjeux ni les horizons tant elles sont hors de toute mesure. On peut mesurer l'univers paraît il. On ne peut mesurer ce que nous sommes, sur cette terre : des milliards d'individus aux destins imbriqués par le tissu économique, les lois politiques, les relations de culture, les enrôlements religieux, par l'affect aussi tout simplement, et par ce que nous sommes, l'essence même de cette nature humaine, notre prison et notre issue.

Société. L'idée en est si complexe que ça donne le vertige. Quelle corrélation entre l'individu, ses désirs, et ce qu'il produit en masse ? Il n'y a pas de lien. A mes yeux un abîme sépare l'individu et la société. Et il faudrait faire vivre l'un dans l'autre ? Le faire rentrer dans le cadre ? C'est un constant rapport de force qui commence avec le voisin, le frère. Notre mode de vie est si agressif, notre histoire a donné naissance à un monde si dur que tout commence avec de la peur. Nous avons peur que l'Autre empiète sur notre existence. Nous percevons son aspiration au bonheur comme une menace. Nous érigeons des murs. 

C'est d'abord une petite haie végétale. Avez-vous visité ces lotissements proprets où on se protège des regards par une haie de plantes persistantes ? J'y ai habité un temps. C'est d'un ennui mortel. Chacun est si fier de sa maison ! On a fait poser ce petit truc, l'arrosage marche très bien vous savez, on a beaucoup hésité entre insert et cheminée. Les mimosas ont encore gelé. Le paradoxe réside en ce que c'est à la fois naturel mais que ça revient pourtant à établir des enclos. On délimite, on aménage l'espace alloué. Son confort, sa taille, et surtout la protection de l'extérieur dépendra du degré de richesse de chacun. Cela va du petit pavillon de banlieue aux riches résidences de Beverly Hills mais partout, la notion même de privé, si chère à nos cœurs occidentaux, extériorise notre vision du monde : une guerre de protection du moi. C'est plus fort que nous. Nous sommes conditionnés pour ça.

Une fois posé ce cadre vient l'accumulation. Accumulation de biens, d'amis. Sélection aussi, entre ce et ceux qui peuvent entrer (au moins partiellement et sur autorisation) dans notre cercle intime. Une logique qui sous-tend les maisons bien sur, mais aussi les familles, les quartiers, les villes, les pays. Après la haie de laurier, le mur de Cisjordanie. C'est nous. Nous nous identifions à ce fonctionnement paranoïaque; il fonde notre relation à l'extérieur, il est notre conception de l'extérieur. Tout ce qui n'entre pas dans cette logique est déporté à la marge – un goulag de solitude et de destitution. Tout ce qui ne coïncide pas avec cette conception du monde glisse vers un méta-extérieur encore plus inquiétant, tellement insupportable pour l'esprit frontalier autour duquel on s'est construit qu'on l'oublie. La force du déni crée des enfers périphériques. Tous les "camps", les "no man's land" appartiennent à cette famille et ils dérangent.

On dira : "L'homme est ainsi fait". Ou bien "Il faut bien vivre avec les autres". Non. L'homme n'est pas ainsi fait et vivre avec les autres, ce n'est pas vivre contre les autres. L'homme n'est pas ce mouton redoutable à la capacité de nuisance effrayante quand il est pris dans la nasse de ses peurs. Car c'est effrayant, la peur. C'est l'un des leviers les plus puissants qui soit. La peur de perdre la protection de l'intime, la peur de la liberté, la peur de sortir du conditionnement génère le pire. Les exemples, on les connaît : Cambodge, Shoah, Rwanda, les innombrables guerres et colonisations, mais aussi les horreurs ordinaires, le SDF à la porte, les gens lynchés parce que différents, le sexisme en général, la censure… La liste est infinie, tellement que c'en est à pleurer.

Nous sommes salis. Notre humanité porte les stigmates d'une cruauté intrinsèque tatouée en nous par la peur. Nous pouvons nous réveiller chaque matin et nous penser innocents, nous savoir désolés par l'état du monde, nous savoir désireux d'un mieux général, il n'empêche que nous participons malgré nous à un ordre mondial qui commence dans notre chambre à coucher.

Alors, combattre la peur ? Nous entendons des rodomontades sur la puissance des nations et leur droit à la liberté mais la peur en nous ? Certains font des choses car l'humanité, c'est aussi une forme de courage, le pendant de cette peur grégaire. Certains médecins se frottent chaque jour aux conséquences de nos peurs. Les acteurs sociaux dans les cités posent des rustines sur la misère. Certains artistes toujours poussent l'individu dans ses retranchements, questionnent les évidences. Des hommes et des femmes anonymes essaient de faire autrement dans leur vie. Sont-ils entendus ? Entre rejet et jalousie, on n'écoute pas ceux qui voudraient s'affranchir du conformisme. Le désordre de la pensée nous effraie.

Avides pourtant de justice et d'idéaux, nous sommes prêts à nous rallier à des révoltes, des révolutions même (combien y en a-t-il eu ?), ces périodes bouillonnantes de l'Histoire où tout s'emballe dans l'exaltation collective. C'est tentant et presque facile : elles nous désignent une direction, ce qu'il faut laisser de côté, ce vers quoi il faut tendre. Tôt ou tard pourtant, la peur revient, la fermeture. La dictature. Le conformisme et le refus de l'incertain sont une dictature mentale. Ils sont le substrat de toute oppression, de toute contrainte, de toute dictature, dans le sens politique cette fois-ci.

Alors, une révolution ? Révolution, c'est tourner. Il faut retourner cette mentalité comme on retourne un fœtus mal engagé. C'est est bien plus difficile que le renversement des pouvoirs. Pourtant je comprends ceux qui luttent contre une oppression matérielle. Il y en tellement. (Oh comme je les comprends, oui ! Voir mourir un a un les gens de parole, les gens d'honneur et d'honnêteté). C'est l'homme qu'il faut renverser. C'est le mouton. Car le plus puissant des tortionnaires est aussi le plus soumis à la peur. Perdre lui est inconcevable. Perdre le pouvoir, perdre l'admiration, perdre le prestige, perdre l'image de soi, renoncer l'illusion de la puissance et n'être qu'un humain…. Il y a Staline et consort mais, à plus petite échelle, ce tyran existe en nous. Le combat, c'est tous les jours.

On se bat contre la pensée unique. Contre le politiquement correct. Quand on entend "Mais tout le monde pense ça", on se révolte. "Tout le monde"  est le collier de fer qui fait de nous des esclaves. Le combat, c'est accepter d'être différent(e) quel qu'en soit le prix, c'est réfléchir à chaque concession que l'on fait à l'ordre établi, et cela jusque dans la sphère la plus intime. C'est refuser le formatage des enfants par un système qui les écrase pour se perpétuer. C'est préserver la diversité des pensées, et pas seulement des espèces. C'est écouter les peintres, les poètes, les musiciens, entendre et amplifier la parole des artistes. Le combat, c'est une solitude écrasante.



Photo de Leïla Zhour


Dur chemin. Dangereux. Le poids du conditionnement est tel qu'il lamine, exclue et détruit ce qui se dresse sur sa route. L'émergence d'une autre mentalité est une bataille de tous les instants car la tentation du moi demeure en chacun, à chaque age, à chaque génération. Elle est enracinée en nous. Elle est probablement l'essence même de notre imperfection et nous sommes tous en lutte contre elle, veule et sale. 

On a la force de lutter. On a la pensée. On a le cœur, on a l'amour. Il existe des contre-pouvoirs au conditionnement, et on n'est même pas seul dans cette aventure. En revanche on est seul face à soi-même et c'est l'enseignement essentiel. Celui dont on devrait équiper chaque enfant comme d'un indispensable outil de survie. Un couteau, de la ficelle, des allumettes et ça. La conscience, la vigilance. Viatique de base. Lui apprendre la méfiance non pas à l'égard du copain mais envers lui-même. Car la racine de notre enfer n'est nulle part ailleurs qu'en nous-mêmes, on en revient toujours à cela. 

On ne peut rien extirper de soi. La tendance égotique est inéluctable et seule cette vigilance est l'architecte d'une liberté durable. Celui ou celle qui est libre en son esprit ne peut asservir les autres. Utopie ? Peut-être mais j'aime cette utopie libertaire. Elle est pour moi la seule raison valable de ne pas m'effacer d'un monde où chaque temps d'existence est calculé au mérite. Je ne suis ni méritante ni rentable. Je ne suis rien de ce que la société dont je suis issue pense être en droit d'attendre que je sois. Je suis. C'est fascinant, exténuant aussi, mais exaltant toujours parce qu'il y a cette pensée libre. Elle dribble entre les faiblesses : je ne m'exclue pas de tout ce que j'ai décrit plus haut. Simplement, je ne souscris pas à cette norme hégémonique qui éradique toute conscience. Je veille. Maladroitement, mais je veille et plus le temps passe, plus je mesure l'ampleur de cette veille. Ma vue physique diminuera peut-être avec l'âge, mais il me faut regarder toujours plus loin, plus largement le chantier perpétuel de la conscience. Ainsi seulement je ne me sens pas asservie, ainsi seulement je ne participe pas à l'asservissement des autres.

Leïla Zhour



Leïla Zhour est née en 1965 à Paris, ne commence à écrire véritablement que vers la fin des années 90. 

Elle publie un premier recueil de poésie en 2000, aux éditions En Marge (Québec), puis deux autres en 2003 et 2007 aux éditions de l'Ours blanc (Paris). 

De recueil en recueil, elle s'emploie à trouver une forme poétique toujours plus épurée pour traduire le plus fidèlement possible la nudité du monde et des hommes.





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