lundi 16 mai 2016

Le Brésil dans la ligne de mire US



La Présidente est écartée du pouvoir pour cent quatre-vingts jours. Plus des deux tiers de la Chambre haute ont voté pour, alors que la simple majorité suffisait à l'écarter.
Par 55 voix contre 22, le Sénat a approuvé l’ouverture du procès en destitution de la présidente Dilma Rousseff (Parti des travailleurs, PT), accusée d’enfreindre les lois sur les finances publiques. La défaite est sans appel pour la Présidente, puisque plus des deux tiers de la Chambre haute ont voté pour, alors que la simple majorité suffisait à l’écarter du pouvoir.
Ainsi s’achève le cycle du PT au pouvoir, entamé avec l’élection de Lula en 2002. Depuis le retour à la démocratie, en 1985, Dilma Rousseff est la seconde présidente visée par un impeachment. Mais contrairement à Fernando Collor de Mello, jugé pour corruption en 1992, sa destitution est contestée. La présidente n’est pas accusée d’enrichissement personnel, à l’inverse de nombre des parlementaires qui entendent la juger. Les bricolages comptables qui lui sont imputés ont été adoptés en toute impunité par ses prédécesseurs et, pour divers juristes, ils ne sauraient constituer une faute passible de perte de mandat. Le chercheur Aníbal Perez Liñan parle d’«un coup très dur pour la gauche dans toute l’Amérique latine.».    Chantal Rayes





Il serait erroné de penser la crise actuelle au Brésil uniquement à partir du Brésil. Cette crise s'intègre dans l'équilibre des forces mondiales qu'est la soi-disant nouvelle guerre froide impliquant principalement les Etats-Unis et la Chine. L'espionnage étasunien, comme l'a révélé Snowden, a atteint la Petrobras et les réserves du pré-sal et n'a pas épargné la présidente Dilma. Cela fait partie de la stratégie du Pentagone pour remplir tous les espaces sous le slogan « un monde, un empire ». Voici quelques points qui nous font réfléchir.
Dans le contexte général il y a une montée visible de la droite dans le monde, à partir des propres États-Unis et de l’Europe. En Amérique latine se clôt un cycle de gouvernements progressistes qui ont élevé le niveau social des plus pauvres et consolidé la démocratie. Ils sont maintenant en proie à une vague droitière qui a déjà triomphé en Argentine et qui met la pression sur tous les pays d’Amérique du Sud. Ils parlent, comme ici (au Brésil NdT), de la démocratie, mais veulent en réalité la rendre insignifiante pour faire régner le marché et l’internationalisation de l’économie.
Le Brésil en est la cible principale et l’impeachment de la présidente Dilma n’est qu’un épisode d’une stratégie globale, en particulier des grandes entreprises et du système financier, qu’articulent les gouvernements centraux. Les grands entrepreneurs nationaux veulent revenir au niveau des profits qu’ils avaient sous les politiques néolibérales, avant Lula. L’opposition à Dilma et le soutien à sa destitution est très clairement patronal. La Fiesp (Fédération des Insustries de São Paulo) avec Paulo Skaff, la Firjan (Fédération des Industries de Rio de Janeiro), la Fédération du Commerce de São Paulo, l’Association Brésilienne de l’Industrie Electronique et Appareils Electroménagers (Abinee), des entités commerciales des Etats du Paraná, de l’Espírito Santo, du Pará et de nombreux réseaux d’entreprises sont déjà en campagne ouverte pour l’impeachment et pour la fin de la démocratie sociale mise en place par les gouvernements Lula-Dilma.
La stratégie testée contre le « printemps arabe » et appliquée au Moyen-Orient et maintenant au Brésil et en Amérique latine en général est de déstabiliser les gouvernements progressistes afin de les aligner sur les stratégies globales en les transformant en partenaires. Il est symptomatique qu’en mars 2014, Emy Shayo, analyste chez JB Morgan, ait coordonné une table ronde avec des publicitaires brésiliens liés à la macroéconomie néolibérale sur le thème : « Comment déstabiliser le gouvernement Dilma ». Arminio Fraga, probable ministre des Finances dans un éventuel gouvernement post-Dilma, vient de JB Morgan (cf.blog Juarez Guimarães, « Pourquoi les employeurs veulent-ils le coup d’état ? »).
Noam Chomsky, Moniz Bandeira et d’autres ont averti que les Etats-Unis ne toléreraient pas une puissance comme le Brésil dans l’Atlantique Sud, ayant un projet d’autonomie, et liée aux BRICS. La grande préoccupation pour la politique étrangère américaine est la présence croissante de la Chine, son principal concurrent, dans les différents pays d’Amérique latine, et notamment au Brésil. Faire front au contre-pouvoir que représentent les BRICS implique d’attaquer et d’affaiblir le Brésil, l’un de ses membres détenteur d’une richesse écologique unique. Leonardo Boff


"Au Brésil, Washington a utilisé des insinuations de corruption pour obtenir la mise en accusation par la chambre basse de la présidente présidente Dilma Rousseff. Aucune preuve n'est nécessaire, les accusations suffisent. Tout cela ne nous change pas des « armes nucléaires iraniennes », « des armes de destruction massive » de Saddam Hussein ", de l'utilisation d'armes chimiques par Assad et, dans le cas de Rousseff c'est seulement des insinuations. Le Secrétaire général de l'Organisation des États américains, Luis Almagro, note que Rousseff "n'a pas été accusée de quoi que ce soit." Les oligarchies locales soutenues par les Etats-Unis utilisent simplement la mise en accusation pour éliminer une présidente qu'elles ne peuvent pas vaincre électoralement.
En résumé, nous assistons à une attaque de Washington contre les BRICS. Washington fait ce qu'il faut pour remettre au pouvoir un parti de droite contrôlé par les Etats-Unis, dans le but évident de torpiller les relations croissantes du Brésil avec la Chine et la Russie."






Guerre hybride :
les hyènes déchiquètent le Brésil
«Donc Wall Street, le Big Oil US et les proverbiaux  intérêts américains ont gagné ce round du grand cirque...
... Le coup d'État continue. Les véritables hyènes n'ont pas encore bondi. C'est donc loin d'être terminé.» Pepe Escobar

Par Pepe Escobar Le 18 avril 2016 – Source Russia Insider

La nuit sombre et répulsive, qui a vu la femme présidente de la 7e plus grande économie du monde être la proie de choix donnée en pâture au lynchage des hyènes dans un Circus Maximus terne et provincial, vivra éternellement dans le souvenir de l’infamie.

En un mot, le but ultime est d’aligner parfaitement l’exécutif brésilien, le législatif, le judiciaire avec les intérêts des médias du Big Business.


Par 367 voix pour et 137 contre, le changement de régime light, destitution et coup d’État, dirigé contre Dilma Rousseff, a été avalisé dans le cirque du Congrès brésilien et va maintenant aller au Sénat, où une commission spéciale sera mise en place. Si elle est approuvée, Rousseff sera ensuite écartée du pouvoir pendant 180 jours, et un Brutus tropical d’opérette, le Vice-président Michel Temer, va prendre le pouvoir jusqu’au verdict final du Sénat.

Cette farce minable devrait servir de réveil non seulement pour les BRICS, mais pour l’ensemble des pays du Sud. Pourquoi mobiliser l’OTAN, la R2P (responsabilité de protéger) ou des rebelles modérés, quand vous pouvez obtenir votre changement de régime rien qu’en modifiant le système politico-judiciaire d’une nation ?
La Cour suprême du Brésil n’a pas analysé le mérite de la question – du moins pas encore. Il n’y a pas de preuves solides, nulle part, que Rousseff a commis un «crime de responsabilité» ; elle a fait ce que chaque président américain a fait depuis Reagan – pour ne pas mentionner les autres dirigeants partout dans le monde ; assistée de de son Vice-Président, le minable Brutus, Rousseff a été légèrement créative avec les chiffres du budget fédéral.
Le coup d’État a été parrainé par un escroc certifié, le président de la chambre basse Eduardo Cunha, titulaire de onze comptes illégaux en Suisse énumérés dans les documents de Panama, et sous enquête de la Cour suprême. Au lieu de trôner au-dessus de hyènes quasi-analphabètes dans un cirque raciste, en grande partie crypto-fasciste, il devrait être derrière les barreaux. Il est incroyable que la Cour suprême n’ait pas mis le turbo sur l’action en justice contre Cunha. Le secret de son pouvoir sur le cirque est un système de corruption gigantesque, en place depuis de nombreuses années, mettant en vedette des entreprises et des sociétés multinationales qui contribuent à son financement et à celui d’autres campagnes. [Quelle différence avec ce qu’on voit à Washington ? NdT]


Et la beauté de ce chapitre du manuel d’instruction de la guerre hybride pour les nuls – révolution de couleur, coup d’État, changement de régime soft – est de le voir mis en scène dans une nation dynamique et créative comme le Brésil. La salle des miroirs offre un simulacre politique qui rendrait verts de jalousie les déconstructivistes comme Jean Baudrillard et Umberto Eco s’ils étaient encore de ce monde ; un Congrès bourré de cinglés / gogos / traîtres / escrocs, qui font déjà l’objet d’une enquête pour corruption, a conspiré pour renverser un président qui n’est sous le coup d’aucune enquête formelle de corruption – et n’a pas commis de «crime de responsabilité».

La restauration néolibérale
Pourtant, sans un vote populaire, les Brutus tropicaux – jumeaux d’opérette massivement rejetés – Temer et Cunha, seront dans l’impossibilité de gouverner, même s’ils incarnent parfaitement le projet des élites brésiliennes immensément arrogantes et ignorantes ; c’est un triomphe néolibéral, contre la démocratie brésilienne piétinée six pieds sous terre.
Il est impossible de comprendre ce qui est arrivé au Circus Maximus ce dimanche, sans savoir qu’il y a une tripotée de partis politiques brésiliens qui sont sérieusement menacés par le débordement non-stop de l’enquête Car Wash sur la corruption. Pour assurer leur survie, l’enquête Car Wash doit être suspendue ; et ce sera fait, dans l‘unité nationale bidon proposée par Temer, le minable Brutus.
Mais d’abord, Car Wash doit produire en trophée un scalp glorieux. Et cela doit être l’emprisonnement de Lula – par rapport auquel la crucifixion de Rousseff est une fable d’Ésope. Les médias du Big Business, dirigés par le nocif empire de presse Globo, salueraient cet événement comme la victoire finale, et personne ne se soucierait plus de la mise au rancart forcée de l’enquête Car Wash.
Les 54 millions et plus qui ont voté pour la réélection de Rousseff en 2014 ont mal voté. Le projet global est un gouvernement sans droit de vote et sans le peuple ; un système parlementaire de style brésilien, qui ne s’embarrasse pas avec des élections gênantes et, surtout, incluant un financement de campagne généreux, par des entreprises puissantes, qui ne soit pas soumis aux aléas d’un examen trop curieux.
En un mot, le but ultime est de parfaitement aligner l’exécutif brésilien, législatif et judiciaire, sur les intérêts des médias du Big Business. La démocratie, c’est pour les gogos. Les élites brésiliennes, qui contrôlent à distance la meute des hyènes, savent très bien que si Lula se présente à nouveau en 2018, il gagnera.
Et Lula a déjà prévenu ; il ne marchera pas dans la combine merdique de l’unité nationale, il sera de retour dans les rues pour combattre tout gouvernement illégitime.
Maintenant c’est ouvert au pillage
À l’heure actuelle, Rousseff court le risque de devenir la première victime majeure des deux années de la longue enquête Car Wash lancée par la NSA [par des écoutes illégales sur la présidente, NdT]. La présidente, certes une gestionnaire économique incompétente et sans l’étoffe d’un maître politique, a cru que Car Wash – qui l’a pratiquement empêchée de gouverner – ne pourrait pas l’atteindre parce qu’elle est personnellement honnête. Pourtant, l’agenda à peine dissimulé de Car Wash a toujours été un changement de régime. Qui s’inquiète qu’à la fin du processus la nation soit laissée précisément aux mains du grand nombre de personnes inculpées par l’enquête anti-corruption ?
Le minable Brutus Temer – une version spécifique de l’argentin Macri – est le parfait cocher pour conduire la mise en œuvre du changement de régime. Il représente le puissant lobby bancaire, le puissant lobby agro-industriel et la puissante fédération des industries de l’État de São Paulo, leader économique du Brésil.
Le projet néo-développementaliste pour l’Amérique latine – réunissant au moins une partie des élites locales investie dans le développement des marchés internes, en association avec les classes ouvrières – est maintenant mort, parce que ce qui peut être défini comme un capitalisme périphérique [des pays émergents, NdT] sous contrôle hégémonique, est embourbé dans la crise après la débâcle provoquée par Wall Street en 2008. Ce qui reste est tout simplement la restauration néolibérale. TINA : «Il n’y a pas d’alternative». Cela implique, dans le cas brésilien, la déconstruction sauvage de l’héritage de Lula : les politiques sociales et technologiques, le projet d’agir à l’échelle mondiale, l’expansion des grandes entreprises brésiliennes compétitives, les universités publiques, de meilleurs salaires.
Dans un message à la nation, Brutus Temer a tout révélé : un espoir qu’après la destitution, les investissements étrangers vont augmenter considérablement permettant le pillage de la colonie à volonté ; retour sur la marque déposée du destin du Brésil depuis l’an 1500.
Donc Wall Street, le Big Oil US et les proverbiaux intérêts américains ont gagné ce round du grand cirque grâce à la – toujours aussi proverbiale – vassalité des élites compradores. Les dirigeants de Chevron salivent déjà à la perspective de mettre la main sur les gisements de pétrole pré-sel ; cela leur a déjà été promis par un vassal de confiance dans l’opposition brésilienne.
Le coup d’État continue. Les véritables hyènes n’ont pas encore bondi. Il est donc loin d’être terminé.


Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009),Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.
Traduit et édité par jj, relu par nadine pour le Saker Francophone


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