dimanche 27 mars 2016

"La vie est comme la danse des rivières"




Jim Harrisson (1937 - 2016) 



"Ecrire de la poésie, c’est nager en eaux troubles/ là où les gens raisonnables se seraient aussitôt noyés"
Jim Harrisson, in "Théorie et pratique des rivières"



« Issu de presque rien, de rien de
Tangible, nous retournons tels de vieux
Enfants au grand rien,
Le chant de l'homme et de l'eau allant à l'océan." Idem



 Parole d'un vieux peau rouge ojibway retranscrit par Jim Harrisson : 

"Quand tu te balades dans l ‘arrière-pays, va où tu dois aller, et marche comme un héron ou une grue des sables. Il ne leur manque rien. (…) Pense à ton esprit comme à un lac. Renonce à la moitié de l'argent que tu gagnes si tu ne veux pas devenir une mauvaise personne. Les nuits de pleine lune, tâche de marcher aussi lentement qu'une mouette."
Jim Harrisson, in "Une heure de jour en moins
 







J'apprends ce soir le décès d'un des géants de la littérature américaine. Il s'en est allé hier sur le grand fleuve du monde. Il fut un poète coriace, inventif et d'une puissance déconcertante. A l'âge de huit ans le petit Jim Harrisson perdit un oeil en jouant. Grand défenseur des nations amérindiennes, il vécut essentiellement dans le Michigan, sur les rives du lac Leellanau. Il pratiqua la méditation zen, à la façon hédoniste du moine "libertin" japonais Ikkyu qui obtint le satori en entendant le cri d'une corneille. Bon vivant, gourmet, il raffolait du vin et de la culture française. Il commença à se faire connaître en publiant des recueils de poésie avant d'aborder le roman avec le succès que l'on sait. 



Une sacrée carrure, une imagination folle, un sens aigu de l'observation tel un aigle. La plupart de nos littérateurs actuels ne sont que des nabots mondains, des petits couteaux épointés en comparaison de ce génie au coeur inépuisable.


Je le tiens personnellement pour l'un de mes guides et pour moi il ne sera jamais loin puisqu'il me reste encore tant de livres à découvrir de celui qui fut surnommé "le grizzly de la littérature américaine". 




"Il a eu une mort de poète, et avait littéralement un stylo à la main, il était occupé à écrire un nouveau poème" lorsqu'une crise cardiaque l'a frappé" a déclaré son ami et écrivain M Caputo. 

Un grand sage nous a quitté, n'en doutons pas. 
André Chenet






"Si vous voulez attirer l’attention sur la poésie dans un pays où tout ce qui n’est pas lié à la cupidité, de près ou de loin passe pour superflu, il vous faudrait immoler un poète volontaire dans une BMW 751. En costume Giorgio Armani. Avec une Rolex en or massif au poignet. Et le premier bébé marsouin fardé au rimmel, posé sur les genoux dudit poète. Ce genre d’excentricité."
 In "Entre chjens et loups" (Edition française : 1993)




"C’est dans la forme du monde entier que le Soi se déploie. Qui a bien pu dire aux gens que le mot “esprit” signifie pensées, opinions, idées ou concepts ? L’esprit, ce sont les arbres, les piquets des clôtures, les tuiles et les herbes.Dōgen





Choix de poème : 

J’ai décidé de ne plus rien décider,
d’assumer le masque de l’eau,
de finir ma vie déguisé en rivière,
en tourbillon, de rejoindre à la nuit
le flot ample et doux, d’absorber le ciel,
d’avaler la chaleur et le froid, la lune
et les étoiles, de m’avaler moi-même
en un flot incessant.



  *



I’ve decided to make up my mind
about nothing, to assume the water mask,
to finish my life disguised as a creek,
an eddy, joining at night the full,
sweet flow, to absorb the sky,
to swallow the heat and cold, the moon
and the stars, to swallow myself
in ceaseless flow.



  *


  Nouvel Amour

Avec ces sinistres présages
nous apprendrons le langage
des genoux des omoplates,
des mentons mais pas de l'étage au-dessus,
des tibias, de l'incompréhensible
bouton du bedon de l'enfance,
des talons et des voûtes plantaires,
des épines dorsales et des clavicules,
photos osées du tendre
creux de nos coudes, et les doigts tumescents 
dessinent le contour des parties manquantes sur le 
mur; derrière et pubis 
delphiques, aussi éloigné que Jupiter, 
souvenir effacé comme le premier amour
que nous avons connu, nous-même un essai 
deveniu obsession : amour 
au temps des années de peste __ on embrassait 
un miroir pour voir si on était mort. 
Maintenant nous réapprenons le futur comme nous 
avons appris à marcher, comme un bébé attrape ses 
orteils et bascule en arrière, se balance d'avant en 
arrière. Cette nuit j'effleurerai ton poignet et dans un 
an peut-être j'écraserai l'orbite de mon oeil aveugle 
contre ta hanche. Avec toute cette mort, dernière nous, 
la lune est redevenue la lune.


      Jim Harrisson 
      In "Théorie et pratique des rivières" (1985)
      Traduction : Pierre-François Gorse (L'Incertain éd. 1994)





 La toute nouvelle statue de la Liberté

Dans un rêve, j'ai été chargé par Imanja,
ainsi que par le pape noir du Brésil, tancred, 
de créer un collier à sept rang de sept mille tête de 
mort pour la Statue de la Liberté . 
Bien sûr, de loin on croira 
des perles, mais en novembre 
quand les vents soufflent au plus fort, les crânes alors 
s'entrechoquent furieusement, os contre métal,
véritable son de l'histoire, que ce métal cognant contre 
l'os. Je ne vais pas insister lourdement ---
il faut bien faire le boulot et j'ai retenu tout un stade 
de football pour l'été, assemblé un groupe de dames 
qui s'inteéressent aux beaux-arts, loué à l'avance 
un hélicoptère de transport géant Sikorsky 
pour déposer le collier à sa place; le financement est 
assuré par la Fondation Ford, Rockfeller, la N.E.A. 
Il y a un crâne juif en provenance d'Atlanta, deux du 
Mississipi, mais fondamentalement la matière 
première est locale sauf en ce qui concerne les crânes 
issus des tribus de noirs qui eurent droit à un voyage 
gratuit à partir de l'Afrique, des crânes représentatifs de 
toutes les tribus indiennes, un assortiment de crânes de 
grizzlys, de loups, de coyotes et de bisons. Mais quelle 
beauté lorsqu'en été le soleil du matin se réfléchit sur les 
os lisses! Et ses grandes lèvres de fer qui ébauchent en 
tremblants un sourire presque narquois, qu'elle va en 
abandonner sa torche pour jouer avec ses bijoux. 




      Jim Harrisson (1937 - 2016)
      L'Éclipse de lune de Davenport (1996)
      Traduction : Jean-Luc Piningre (La Table Ronde éd. 1998)




Rencontre avec Jim Harrisson (2015) : 




Recherches : André Chenet pour Désobeissance civile

Le site de Jim Harrisson, avec sa biographie et bibliographie




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