dimanche 14 février 2016

Léon-Gontran Damas, poète nègre


Léon-Gontran Damas (Cayenne 1912 - Wasghinghton D.C. 1978) poète des plus téméraires et des plus véloces, il fut un des fondateurs du mouvement de la Négritude -avec Césaire, Senghor, Bigaro Diop ... - assurément le plus menacé du fait de son engagement sans concession contre le racisme, la religion et l'antifascisme. Robert Desnos préfaça son premier recueil "Pigments". Il fut soutenu par Breton, Aragon, Soupault, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras .... Frantz Fanon, qu'il rencontrera à Rome en 1959, le cite dans son livre "Peau noire, masques blancs", il deviendra l'ami de Langston Hugues, chef de file de "Harlem Renaissance". Son premier livre "Pigment" (1935) avait été jugé une atteinte à la sûreté de l'État. Son second "Retour en Guyane" (1938) fut interdit. Pourchassé par la Gestapo, persécuté par le régime de Vichy. Il s'opposa vivement à Césaire lors de la départementalisation des DOM_TOM qu'il considère comme un processus d'assimilation, donc un désastre et une aliénation quant à une réelle décolonisation. Après des années d'ostracisme du à ses positions sans concessions, il se voit largement récompensé en 1966 avec la réédition de ses premiers livres, la parution de "Névralgies" et l'hommage de ses pairs, Senghor et Césaire. En 1970, il fut reçu à la "Chair of Black Studies" de la prestigieuse université de Howard où débuta également la future prix Nobel Toni Morrisson. Sa mort survint en 1978, aux États-Unis. "Poète nègre qui se définissait comme un « croisement d’adjectifs », Damas n’a eu de cesse d’ancrer son œuvre dans les réalités complexes et tumultueuses de son temps, délivrant de 1934 jusqu’à sa mort en 1978, un message de fraternité sans complaisance aucune pour les « chapelles » et leur instrumentalisation, tant idéologique qu’économique, des peuples" a écrit à son propos son neveu, le docteur Marcel Bibas.
Recherches : André Chenet



Morceaux choisis :


La complainte du nègre

Pour Robert Goffin
 

Ils me l'ont rendue
la vie
plus lourde et lasse

Mes aujourd'hui ont chacun sur mon jadis
de gros yeux qui roulent de rancoeur
de honte

Les jours inexorablement
tristes
jamais n'ont cessé d'être
à la mémoire
de ce que fut
ma vie tronquée

Va encore
mon hébétude
du temps jadis
de coups de corde noueux
de corps calcinés
de l'orteil au dos calcinés
de chair morte
de tisons
de fer rouge
de bras brisés
sous le fouet qui se déchaîne
sous le fouet qui fait marcher la plantation
et s'abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel.

In Pigments, 1937




Vous dont les ricanements


VOUS DONT LES RICANEMENTS
d’obscurs couloirs d’air
me donnent
la chair de poule

Vous dont le visage
bouffi rappelle
ce masque qu’empruntait souvent à plaisir
par-delà les mornes agrestes
la lune
la lune de mon enfance sordide

Vous dont je sens
vous dont je sais le cœur
aussi vide de tendresse
que les puits de chez nous d’eau
au dernier carême

Vous dont la présence
proche ou lointaine
énerve ma vie
comme la vieille folle du coin
mon premier sommeil

Vous dont le crime est d’en vouloir
à l’image
qu’il m’a plu
d’avoir un matin
d’ELLE

Vous dont les ricanements
vous dont le visage
vous dont le coeur
la présence
le crime

Et puis vous tous
enfin vous autres
saisirez-vous jamais un rien même
à ce poème
mon drame

In Graffiti, 1952





Désir d'enfant malade


d'avoir été
trop tôt sevré du lait pur
de la seule vraie tendresse
j'aurais donné
une pleine vie d'homme
pour te sentir
te sentir près
près de moi
de moi seul
seul
toujours près
de moi seul
toujours belle
comme tu sais
tu sais si bien
l'être toujours
après avoir pleuré

In Névralgies, 1966





Solde

Pour Aimé Césaire

J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs souliers
dans leurs smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon

J'ai l'impression d'être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu'au soir qui déshabille
avec l'emmaillotage qui m'affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe

J'ai l'impression d'être ridicule
avec mon cou en cheminée d'usine
avec ces maux de tête qui cessent
chaque fois que je salue quelqu'un

J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leur multiple besoin de singeries
J'ai l'impression d'être ridicule
avec tout ce qu'ils racontent
jusqu'à ce qu'ils vous servent l'après-midi
un peu d'eau chaude
et des gâteaux enrhumés

J'ai l'impression d'être ridicule
avec les théories qu'ils assaisonnent
au goût de leurs besoins
de leurs passions
de leurs instincts ouverts la nuit
en forme de paillasson

J'ai l'impression d'être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci-vi-li-sa-tion

In Névralgies





Non le vent


Non le Vent
qui en fausserait
le sens
contre la vitre

Mais la Pluie – Elle
improvise un poème
avec
fins moulus
à mesure
du rythme martelé
des six maîtresses mains
de
mâles
nègres
les mots-clé du langage
d’une langue lavée
au pied de l’un des trois sauts du Fleuve
en souvenir de ce qui fut au départ de Gorée
et demeure un cauchemar dont les mange-mil
ont de quoi se bâfrer.

Poème inédit de Léon-Gontran Damas

In Daniel Racine, Léon-Gontran Damas. L’homme et l’œuvre
Paris, Présence Africaine, 1983, p. 139)





Lire l'étude et le choix de poèmes que lui consacre Roselyne Fritel sur le site "La pierre et le sel" :


Des poèmes de L.G. Damas sur : Agonia



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