samedi 6 février 2016

Anent, rencontre avec les Achuars




Aquarelle de Alessandro Pignocchi 



Philippe Descola (ethnologue – aujourd’hui titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France – qui avait vécu trois ans, de 1976 à 1979, au sein d’une communauté achuar).définit les Achuar comme animistes : animaux, plantes, être humains, tous ont le même esprit, seules les formes de leur corps les distinguent entre eux. Les animaux et les plantes font donc partie de la société.
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À l’inverse, notre société occidentale fonctionne selon le principe du « naturalisme » - c’est ainsi que Descola l’appelle - : tous les corps obéissent aux mêmes propriétés mécaniques et biologiques, mais seul l’homme a un esprit et des connaissances qui lui permettent de se distinguer des autres créatures.
Le concept d’animisme remet en cause la séparation entre nature et culture instaurée dans notre société occidentale.
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« C’est vrai que chez les Achuar, il n’y a pas de passé, pas de futur. Ils ne connaissent pas le prénom de leurs grands-parents, par exemple. Ils n’ont pas d’idée de destin collectif », raconte Alessandro Pignocchi (artiste et auteur. Voir l'article ci-dessous). Surtout, « les Achuar ont beaucoup plus le temps que nous. La forêt amazonienne est si prodigue que le travail journalier pour se procurer à manger est minime, quitte à s’ennuyer d’ailleurs… C’est pour cela que quand arrive un anthropologue, c’est une distraction bienvenue ! »
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« L’une des choses qui m’exaspèrent le plus dans l’actualité, s’emporte Alessandro Pignocchi, c’est quand j’entends un soi-disant écologiste expliquer qu’il faut sauver l’Amazonie parce que c’est un puits de carbone et éventuellement une source de médicaments. Ces fonctions, pour importantes qu’elles soient, ne sont rien à côté de la perte d’un environnement aussi essentiel à notre bien-être. D’autant plus que cela sous entend que si la technologie était capable de remplir ces modestes services, raser l’Amazonie ne poserait plus aucun problème. »
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Alors les Achuar peuvent-ils nous aider à repenser notre rapport à la nature ? « On a l’impression que le summum de l’amour de la nature c’est de ne pas y toucher, de la mettre dans un parc national, déplore Alessandro Pignocchi. Mais même dans ce cas là, on reste dans une pensée utilitariste en lui attribuant une fonction récréative. »
Il termine notre entretien avec cette anecdote : « Un homme se battait pour faire protéger un site dans le désert, où il y avait une espèce de petits poissons, contre un projet d’exploitation pétrolière. Les avocats de ceux qui voulaient détruire la zone demandaient “Mais à quoi sert ce poisson ?” L’homme a d’abord essayé de le défendre en disant que sa physiologie particulière pourrait inspirer des découvertes médicales. Puis à la fin, exaspéré, il a demandé à l’avocat “et toi, à quoi tu sers ?” » 





Les Indiens achuar témoins des mutations auxquelles l’humanité est appelée
Le 6 février 2016





A la rencontre des Achuar d’Amazonie, Alessandro Pignocchi a rencontré une société mouvante : influencée par les séductions de la société moderne, mais toujours empreinte d’une relation particulière avec les esprits de la forêt. Il le raconte dans un beau livre dessiné, Anent.
Dans ce roman graphique, Alessandro Pignocchi raconte avec finesse et humour ses voyages en Amazonie équatorienne à la rencontre du peuple achuar, l’une des tribus les plus reculées des Indiens jivaros. Ses aquarelles nous emmènent en jungle profonde, à la frontière de l’Équateur et du Pérou, dans des villages auxquels on n’accède qu’en avionnette, puis en pirogue pour les derniers kilomètres. Il suit les traces de Philippe Descola, célèbre ethnologue – aujourd’hui titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France – qui avait vécu trois ans, de 1976 à 1979, au sein d’une communauté achuar.



Le livre de Pignocchi, Anent, est non seulement un voyage en terre inconnue, mais aussi dans le temps, car il offre un aller-retour permanent entre l’expérience de son prédécesseur et la sienne, quarante ans plus tard. De nombreuses planches sont inspirées du récit qu’a fait Descola de son immersion, Les Lances du crépuscule, (Plon, 1993) dans lequel il décrit « une situation ethnographique exemplaire : nous n’avions rien compris à ce qu’ils disaient, nous n’avions rien compris à ce qu’ils faisaient ».
Cet ouvrage, qui a été une révélation pour Pignocchi et a ouvert la piste de sa propre recherche, est largement cité dans Anent. Ses extraits enrichissent remarquablement une narration qui devient « à double voix ». Sous un trait sensible et intelligent, le dessin fait sentir les différentes époques, les niveaux de profondeur et le mystère généré par l’attraction pour une culture inédite à la lecture des Lances du crépuscule, qui s’éclaircit au fur et à mesure que l’auteur en fait lui-même connaissance, comme en témoigne la colorisation progressive des aquarelles. D’abord en noir et blanc, elles rendent « justice à la dimension fluide de l’expérience de la forêt. Les plantes, les animaux et les humains semblent composés de la même substance… On s’attend presque à voir des métamorphoses ».
 Transmission de pensée avec les plantes, les animaux et les esprits
Des métamorphoses, Anent ne cesse d’en rapporter. D’une génération à l’autre, c’est l’évolution d’une culture, récemment encore quasi « intouchée » par la civilisation moderne, que ce livre retrace, ou dont il tente de donner quelques impressions. Pignocchi part sur la trace des anent, de « brèves invocations chantées, fredonnées à voix basse ou récitées mentalement, qui permettent d’établir une forme de transmission de pensée avec les plantes, les animaux et les esprits ». Descola, au siècle précédent, avait noté l’importance accordée par les Achuar à ces chants, et avait constitué un corpus d’une centaine d’anent enregistrés sur place. La plupart sont « destinés à influer sur des êtres humains ou sur des animaux domestiques » – générant l’harmonie conjugale, la bonne entente avec ses voisins, etc. D’autres, « hautement valorisés, permettent de communiquer avec le gibier » et sont utilisés lors de la chasse.
Mais, quatre décennies plus tard, San – ainsi qu’Alessandro Pignocchi a été renommé par ses amis achuar – ne retrouve pas la présence des anent dans le quotidien, et découvre de jeunes Achuar aux noms désormais hispaniques, qui n’en connaissent aucun et valorisent plutôt la cumbia-rock comme mode d’expression musicale.



Il en va ainsi, tout au long du livre, de divers aspects du mode de vie achuar ; le jeune auteur est sans cesse confronté aux représentations – aux fantasmes pourrait-on presque dire – qu’ont suscitées chez lui Les Lances du crépuscule, et à la réalité qu’il rencontre. Les communautés ont été christianisées ; les hommes hésitent, lorsque l’un d’eux est malade, à le conduire à l’hôpital, devenu service gratuit depuis que Rafael Correa est président de l’Equateur, ou chez le chaman ; certains voient l’avenir dans l’arrivée des programmes « éco-sociaux » ; les jeunes rêvent d’aller étudier en Europe, sont parfois équipés des derniers appareils technologiques, etc. Pignocchi n’hésite pas à traduire ses surprises sous une forme subtile d’autodérision : pourquoi nous, Occidentaux, ne voulons-nous pas que cela change ?
« Il avait déjà l’impression d’arriver trop tard » 
Cependant, la relation privilégiée de ce peuple amérindien à la nature, qui avait profondément attiré l’auteur, est loin d’avoir entièrement disparue. En fait, cette idée même est erronée, puisque la distinction entre l’homme et la nature est proprement occidentale. Les Indiens, au contraire, « en donnant aux êtres qui peuplent [la nature] une dignité égale à la leur, n’adoptent pas à leur endroit une conduite vraiment différente de celle qui prévaut entre eux. Ils considèrent les plantes et les animaux comme des sujets plutôt que comme des objets ». Et au détour de certaines pratiques, qu’au premier abord San ne reconnaît pas, il entend un mot, perçoit une attitude, qui le replongent dans les récits de Descola ; pas à pas, une certaine mémoire ancestrale semble se réveiller…
Le livre dans son ensemble nous interroge sur la discipline même de l’ethnologie, qui se réclame ici de Lévi-Strauss, à propos duquel Descola dit « qu’il avait déjà l’impression d’arriver trop tard ». Et, bien sûr, cette histoire particulière nous renvoie aux mutations auxquelles l’humanité entière est appelée, dans ce temps de profonde perturbation. Anent se termine par une sorte d’invitation : « Les communautés de Numbaïme et de Napurak seraient heureuses d’accueillir de temps à autre quelques touristes », suivie des coordonnées nécessaires. Malgré la marche du monde, aurait-on encore quelque chose à apprendre, un regard à transformer, au contact d’hommes vivant non pas dans la jungle, mais avec elle ?

Source : Reporterre




 Anent - Nouvelles des Indiens jivaros d’Alessandro Pignocchi, préface de Philippe Descola, Steinkis, 164 p., 20 euros.


















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