lundi 29 février 2016

Fukushima, fusion des coeurs





"J’ai longtemps hésité à parler de l’anecdote qui suit, car je ne veux pas vous parler des fausses nouvelles ni des canulars que l’on raconte souvent rien que pour effrayer les gens. Aussi me manque-t-il des statistiques ou des données précises. Toutefois, je me dis maintenant qu’il est grand temps d’en parler, surtout de faire connaître à ceux qui habitent loin et qui ne savent pas ce qui se passe ici quotidiennement. Bref, c’est l’augmentation du nombre de ce que l’on appelle les « malades urgents » dans les transports en commun.


Qu’est-ce qu’un malade urgent ? C’est une personne qui a eu un malaise assez grave ou qui s’évanouit dans le train. En effet, les transports en commun sont très souvent perturbés à Tokyo à cause des « secours à un malade urgent » depuis au moins un ou deux ans. Les trains japonais ont longtemps eu la réputation d’être ponctuels. Hélas, c’était le Japon d’antan. Maintenant, il y a tous les jours des trains qui sont en retard à cause des arrêts imprévus pour soigner des malades. Je cite les tweets de Charley @charleycharley7 qui compte le nombre de personnes qui tweetent « malade urgent » dans les régions de Kanto, Chubu et Tohoku."




Le nombre total de tweets « malade urgent »   |   moyenne journalière

2015
mi-février                            209                             13,9
mars                                    497                             16,0
avril                                     671                             22,3
mai                                      668                             21,5
juin                                      725                             24,1
juillet                                   724                             23,3
août                                     664                             21,4
septembre                            730                             24,3
octobre                                855                             27,5
novembre                            843                             28,1
décembre                            921                             29,7
2016
janvier                                872                             28,1

  "Ce ne sont pas des données officielles. Enfin, ce ne sont que des tweets. Tout le monde ne tweete pas dès qu’il trouve un malade urgent dans le train. Aussi est-il possible que le même malade ait été tweeté par plusieurs personnes. Malgré tout, c’est grave à mon avis. "


Fonzy (témoignage)





Des chercheurs ont trouvé une substance d’un nouveau type, en relation étroite avec les fusions des cœurs à la centrale de Fukushima Daiichi. Au cours des dernières années, nous avons régulièrement communiqué sur une « substance noire » qu’on retrouvait sur l’île principale du Japon. Il s’agit d’un sable noir extrêmement radioactif, une matière qui s’est concentrée dans les caniveaux ou sur les routes, et qu’on a pu retrouver jusqu’à Tokyo. Des analyses ont établi une relation entre cette substance et les fusions des cœurs à l’intérieur des réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi. La nouvelle découverte en question est également en étroite relation avec les réacteurs dévastés.
Des chercheurs au Japon ont en effet découvert de nouvelles substances qu’ils décrivent comme de minuscules particules de verre sphériques extrêmement radioactives. Ces particules de verre présentent une structure assez différente de celle de la « substance noire » mais comme elle, elles sont liées aux fusions dans les réacteurs. Une de ces particules de verre, étiquetée NWC-1, avait été recueillie à Nihonmatsu en 2011 au moment de la catastrophe. Nihonmatsu se trouve à environ 40/45 km plein ouest par rapport à la centrale de Fukushima Daiichi. Le site de cette ville est au sud de la ville de Fukushima et au nord de Koriyama. Son territoire est bien au-delà de la zone d’évacuation et actuellement habité sans restriction d’aucune sorte.
 Du Césium présentant de hauts niveaux de radioactivité se trouve inclus dans ces particules de verre. Les chercheurs ont établi que le débit de dose le plus élevé se trouve au cœur de la particule, ce qui indique que le Césium fut incorporé pendant la phase de fusion des cœurs. On observe également une inclusion de matières, ou du béton provenant de l’enceinte de confinement, ou encore de l’eau de mer qui fut injectée. Ces observations permettent de conclure que cette substance s’est formée ou bien après que le combustible fondu eut transpercé l’enceinte du réacteur et entamé sa progression dans le plancher en béton de l’enceinte de confinement, ou alors après l’injection l’eau de mer. Ces injections sont en effet intervenues tardivement dans la phase de fusion, de plus on a découvert dernièrement que toute cette eau ou la majeure partie fut déversée dans une mauvaise direction et non pas sur les enceintes des réacteurs. Ces billes de verre se seraient formées entre le moment de la détérioration de l’enceinte d’un premier réacteur et le début de l’injection d’eau ou peu après. Cette découverte pourra aider à identifier lequel des réacteurs a produit ces sphères et comment. Le blog de Fukushima





Fukushima, il y en aura pour tout le monde

par Olivier Cabanel


Mur de glace de Fukushima
Des nouvelles de Fukushima dont la situation ne s’est toujours pas améliorée, bien au contraire. Récemment, a été découvert un produit, dérivé de la fusion des coeurs, de nouvelles substances qui jusqu’alors n’étaient pas connues. Quant à l’avenir des japonais, il y a de quoi se poser quelques questions…



De quels radionucléides s’agit-il ?

Ce sont, pour la plupart, les plus persistants dans la nature : le strontium 90, le plutonium, et le césium 137.
On sait que ce dernier a une demi-vie de 30 ans, c’est-à-dire que sa radioactivité s’étale sur au moins 2 siècles, et les scientifiques ont évalué ces rejets provisoires à 35 800 TBq (térabecquerel), sachant qu’un TBq vaut 10 puissance 12 becquerels. lien

Or ce césium s’est réparti pour 19% sur le sol japonais, les 81% restant ont rejoint les eaux du Pacifique.

S’il est vrai qu’il faut des dizaines d’années pour que ces substances toxiques atteignent le fond de l’océan, il n’en reste pas moins qu’elles contaminent d’abord le plancton qui se trouve à la surface, et même si le niveau de radioactivité est en dessous du seuil officiel de nocivité pour les organismes marins, les poissons se nourrissant de ce plancton ont accumulé le césium, le strontium, le plutonium…et l’humain qui va se nourrir de ces poissons va naturellement accumuler toute cette radioactivité.

Les fortes doses provoquent chez l’homme une atteinte grave du système immunitaire, reproductif, des lésions cérébrales et des affections rénales.

À faible dose, il y a risque accrus de cancers, de malformations, d’atteintes des systèmes de veille, et du système cardiovasculaire. lien

Quand au strontium, il a une demi-vie de presque 29 ans, et il a tendance à se fixer dans les tissus osseux, dentaires, favorisant anémies et cancers.

Le plutonium est le plus dangereux : sa demi-vie est de plus de 24 000 ans, et grâce à la générosité d’Areva, qui a fourni en combustible radioactif MOX la centrale de Fukushima, notamment pour le réacteur n°3, l’un de ceux qui a fondu, le niveau de radioactivité est si important qu’aucun humain ne peut s’en approcher sans risquer pour sa propre vie. lien

Or ce plutonium continue à se dégager dans l’air, l’eau, et sur la terre, sans qu’il soit possible de l’empêcher.

Nous voilà prévenus…

Bien sur Tepco affirme faire le maximum pour freiner cette mortelle pollution, mais la mise en place d’un « mur de glace » souterrain fait long feu, la nappe souterraine est largement polluée, et l’eau radioactive qui fuit de tous cotés rejoint chaque jour l’Océan Pacifique.

Décidé quelques temps après la catastrophe, ce mur de glace est d’une telle complexité que 5 ans après, il n’est toujours pas opérationnel, même si l’exploitant promet que ce sera le cas en 2016.

Il s’agit de geler le sol à l’aide de tuyaux souterrains jusqu’à une profondeur de 27 mètres, sur 780 mètres de long, ce qui permettrait de limiter les rejets d’eau radioactive à 10 tonnes par jour, au lieu des 100 tonnes actuelles. lien

Pour l’instant l’avant dernière étape, qui consistait à la mise en place de bouchons cimentés aux extrémités de galeries de grande section, lesquelles sont envahies par des eaux très radioactives, a été achevé en juillet 2015, et la dernière étape devrait débuter en mars 2016, si la NRA donne son aval.

Mais une certaine confusion demeure : en effet, en novembre 2014, Tepco reconnaissait l’échec de son mur congelé, et avouait ne pas avoir réussi à obturer la tranchée souterraine : celle du réacteur N°2 en contient 5000 tonnes, et celle du N°3, 6000 tonnes, ces eaux étant extrêmement radioactives. lien

Mais comme beaucoup le pensent, ce mur de glace semble être du domaine de l’utopie. lien

Il est question aujourd’hui de retenter l’utilisation de robots, malgré les échecs précédents.

En effet, la très forte radioactivité met à mal leur électronique, et tous ceux qui ont été envoyés en milieu hostile n’ont pu remplir durablement leur mission. lien

Les derniers en date sont donc 3 engins montés sur chenilles, et qui devraient intervenir dans le courant de 2016, avec mission triple : l’un envoie de l’eau sous pression, le suivant pulvérise de la glace carbonique, et le dernier devrait en principe pouvoir aspirer le tout… lien

Mais qu’elle soit japonaise, française, américaine, ou russe, la pseudo technologie de pointe est dépassée par le monstre qu’elle a engendré.

Tepco et l’AIEA (agence internationale pour le développement de l’énergie atomique et civile) ne peuvent faire qu’espérer, et les adorateurs du dieu atome ne savent pas quoi faire d’autre.

Ils disent que ça va durer au moins 40 ans, couter quelques milliers de milliards d’euros, que la population devra payer, et les milliers d’enfants qui déjà pissent la radioactivité dans leurs urines ne seront plus là pour constater le désastre.

Plus de 7000 travailleurs ont travaillé, ou travaillent encore, sur ce chantier, et la radioactivité les atteint violemment… un certain nombre d’entre eux ont « disparu » de la circulation : on évoque plus de 1400 victimes.

S’il faut en croire la préfecture de Fukushima, le nombre de décès dans la population imputables essentiellement à l’accident nucléaire serait supérieur à 2000. lien

Pour compléter ce tableau noir, il faut évoquer une scandaleuse manœuvre d’un fabriquant de dosimètres, ceux qui ont été proposés aux habitants de la région de Fukushima.
Ce dernier reconnait que ses appareils ne mesurent que 60% de la réalité.

En effet, l’entreprise Chidoya Technol Corporation, a annoncé sur son site web que leurs dosimètres affichaient une dose d’exposition cumulée inférieure à la dose ambiante de 30 à 40%, minimisant ainsi l’impact de la pollution radioactive. lien

En France, les promesses hollandaises ont fait long feu, et la fermeture de Fessenheim semble être envoyée aux oubliettes, sauf peut-être en 2018…quand probablement nous aurons changé de président…

Cerise sur le gâteau, ces centrales nucléaires sont des cibles potentielles d’attaques terroristes, d’autant que la sécurité a été souvent prise en défaut, si l’on veut bien se souvenir des nombreuses actions de Greenpeace et d’autres, prouvant que l’on pouvait pénétrer dans les enceintes nucléaires comme dans du beurre.



Or une information récente prouvait que le nucléaire était l’une des cibles potentielles des terroristes qui ont sévi au Bataclan et au Stade de France.

S’il faut en croire « DH.be », organe de presse belge, lequel a recoupé minutieusement toutes les informations, l’enquête initiée en Belgique pour traquer les terroristes de Paris, a permis de mettre la main sur une preuve matérielle démontrant que l’ambition ultime de l’état islamiste était vraisemblablement de permettre une attaque nucléaire en Europe. lien

Coté finances, malgré les comptes en rouge d’Areva, ERDF, and Co, le gouvernement continue à investir dans le nucléaire, s’entêtant à gaspiller des fortunes pour des EPR sans avenir.

La barre des 10 milliards pour en projet estimé au départ à 3, vient d’être franchie, et le gouvernement a décidé de prolonger la vie des vieilles centrales de 10 ans, Ségolène Royal ayant accédé à la demande d’EDF. lien

Pour les experts en la matière, il faudra sans doute envisager pour les prochaines années une augmentation de 50% du prix de l’électricité, ils ajoutent que le cout de cette électricité d’origine nucléaire aurait été complètement sous-estimé.

Comme l’écrit Gaston Bessay dans un blog d’économie politique, « EDF doit d’abord apurer une dette de 40 milliards, dette à laquelle il faudra trouver 50 milliards supplémentaires pour engager les travaux nécessaires au prolongement des vieilles centrales nucléaires…la Cour des Comptes assurant qu’il faudrait mieux tabler sur 100 milliards pour ces travaux de rénovation »
Il ajoute « qu’il faudra faire face à un besoin de financement de 200 milliards pour le renouvellement du parc nucléaire ». lien

Dans un entretien au JDD, Jean Bernard Levy, le patron d’EDF assure « en France, nos parts de marché reculent, (30%) donc on ne doit pas prendre de retard. Notre dette est élevée et nous devons faire des arbitrages sur nos activités futures. Nous n’avons plus les moyens de tout garder à l’étranger, ou de tout construire seuls ». lien

Étonnant pour un pays qui lors de la COP 21 avait décidé de miser sur les énergies renouvelables… les participants de cette docte assemblée n’avaient-ils pas écrit : « En désinvestissant les énergies fossiles et en misant sur les énergies renouvelables ». lien

Mais chacun sait qu’il y a souvent un océan entre les paroles et les actes, car comme dit mon vieil ami africain : « l’aile gauche et l’aile droite appartiennent au même vautour ».

L’image illustrant l’article vient de downsizetothrive.com

Merci aux internautes pour leur aide précieuse.


Olivier Cabanel


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Article intégral sur Agoravox.fr via Sott.net

samedi 27 février 2016

Mondialisation et guerre




  Daniel Bensaïd, mondialisation marchande et mondialisation armée
Publié le 16 janvier 2016 par Michel Peyret




MICHEL PEYRET :
« La mondialisation marchande, indique Daniel Bensaïd, va logiquement de pair avec la mondialisation armée. Cette entrée dans la guerre globale, ou absolue, se caractérise notamment par une concentration sans précédent des armes de haute technologie (théorisée par les stratèges du Pentagone dans leur doctrine de la « guerre asymétrique) et par une dissémination artisanale de ces techniques au profit de forces irrégulières. David Rousset a décrit très tôt cette tendance à la fragmentation de la violence. Lucien Poirier (un des pères de la stratégie française de dissuasion) s’inquiéta de la multiplication « d’actants qui refusent le monopole de la violence revendiqué par les États ». Se dessinait ainsi l’avènement d’une violence non codifiable et d’une sorte de guerre civile rampante sans frontières… »
Des guerres sans frontières, c’est effectivement un nouveau discours sur la guerre !

Daniel Bensaïd – 2006, Le Site Daniel Bensaïd :

Le nouveau discours de la guerre




« Vous dites que ce sont les bonnes causes qui sanctifient la guerre.
Et je vous dis que : c’est la bonne guerre qui sanctifie toute chose. »  Nietzsche
« Ni le dieu brutal de la guerre, ni le lâche dieu du commerce et de la finance ne peuvent faire l’ordre dans le monde et lui donner la paix. » André Suarès, Sur la Vie, 1909-1923

Au lendemain du renversement du Mur de Berlin, Georges Bush père promettait un nouvel ordre mondial, plus juste, plus stable, plus pacifique. Douze ans après :
– le monde est toujours aussi injuste et encore plus inégal (à en croire les rapports annuels des Nations unies basés sur l’indice de développement humain, ou ceux du Fonds mondial de la nature sur « l’empreinte écologique » soulignant la profondeur de la fracture écologique entre le Nord et le Sud) ;
– le monde n’est pas moins violent : de la guerre du Golfe à celle d’Afghanistan en passant par les Balkans, la Colombie ou l’Afrique des grands lacs, la décennie écoulée a été une période de guerres et de guerres civiles permanentes ; avant même le 11-Septembre, la course aux armements était repartie de plus belle.

Affiche de Mai 68
– le monde n’est pas plus stable et il s’enfonce au contraire dans un nouveau désordre planétaire à haut risque.
Dans son discours du 20 septembre 2001, déclarant une guerre illimitée – dans le temps et dans l’espace – au terrorisme, Georges W Bush junior a décrété le monde entier en état d’exception permanent. Loin que la mondialisation libérale aboutisse à une pacification des mœurs dans l’espace lisse et homogène du marché, elle se traduit donc par une globalisation de la violence, par une nouvelle métamorphose de la guerre et par un renouvellement de ses discours.

Métamorphoses de la guerre
Forme extrême du conflit, la guerre et ses représentations ont connu, depuis les grandes révolutions modernes du XVIIIe siècle, plusieurs grandes mutations.
Celle, d’abord, du passage des guerres dynastiques, « longues et lentes », disait Guibert (stratège contemporain de cette transition), à des guerres nationales, « grosses et courtes ». Le même Guibert pressentit les conséquences de ce changement. La « levée en masse » des troupes, l’affrontement entre des peuples, et non seulement entre des armées professionnelles, annonçait les exterminations de masse et l’effacement progressif de la distinction entre combattants et civils. Dans ces « guerres du peuple », tout civil allait devenir un combattant en puissance et « la lutte à mort appellerait la guerre outrance ». Un demi-siècle plus tard, Tolstoï confirmait ce pronostic dans son récit de la bataille de Borodino : « Le 12 juin, les armées occidentales franchirent ces frontières et la guerre commença, c’est-à-dire un événement contraire à la raison et à la nature humaine. Des millions d’hommes commirent les uns à l’égard des autres plus de forfaits – mensonges, trahisons, vols, émissions de fausses monnaies, pillages, incendies et meurtres – que n’en contiennent depuis des siècles les archives de tous les tribunaux du monde, alors qu’au cours de cette période, les hommes coupables de ces crimes ne les considéraient pas comme des crimes. »
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la mondialisation marchande et la conquête coloniale eurent leurs « holocaustes victoriens » (titre d’un beau livre de Mike Davis). On vit alors apparaître, grâce au reportage photographique, les premières représentations de la « victime humanitaire ». L’idée de la Croix-Rouge germa sur le champ de bataille à Solférino. Devant l’apparition, dans la guerre de Sécession, de l’artillerie lourde moderne, des fusils à tir rapide, des sous-marins de combat, Marx et Engels purent parler d’une « industrie du massacre », autrement dit de la production mécanisée de la mort en série (parallèle à l’apparition du grand commerce, de l’industrialisation, de l’essor du crédit, de la naissance d’une presse de masse grâce aux premières rotatives). Ces transformations firent de « l’opinion publique » un nouvel enjeu de la guerre et un facteur du calcul stratégique.
Dans Guerre et Paix, Tolstoï met à nu un paradoxe promis à un bel avenir. Alors que le XVIIIe siècle espérait des mœurs de plus en plus pacifiées et civilisées, alors qu’il rêvait de l’extinction d’une violence jadis considérée comme naturelle, celle-ci atteignit, avec les guerres napoléoniennes, des paroxysmes échappant aux tentatives de régulation sociale. La notion de crime contre l’humanité, juridiquement reconnue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, prétendit de même tracer une nouvelle frontière (culturelle autant que juridique) entre l’humain et l’inhumain. Elle n’a cependant pas empêché l’escalade exterministe, les purifications ethniques et la course aux armes de destruction massive.
Cette évolution de la violence, inhérente aux guerres modernes, a franchi un palier avec la Première Guerre mondiale. À en croire le témoignage des arts et de la littérature d’entre-deux-guerres, le traumatisme fut alors aussi fort que celui consécutif à Auschwitz et à Hiroshima. Il rappela brutalement aux civilisations qu’elles aussi étaient mortelles. Cette évolution mortifère fut théorisée en 1935 par le chef d’état-major allemand, Ludendorf, sous le concept de « guerre totale ». Totale, parce que le théâtre des opérations s’étendrait désormais à l’ensemble du territoire des nations belligérantes ; totale, parce que la population serait désormais impliquée tout entière dans l’effort de guerre, au front comme à l’arrière ; totale, parce que la mobilisation générale exigerait une propagande planifiée ; totale, parce que cette guerre était virtuellement engagée avant même le commencement des combats ; totale, enfin, parce que l’efficacité des décisions supposait désormais une concentration accrue du pouvoir, une fusion du commandement civil et militaire dans une autorité suprême.
Selon Ludendorf, cette guerre nouvelle était la conséquence inéluctable de l’évolution démographique et de l’évolution des techniques d’armement. Bien avant que Michel Foucault n’en énonce le principe, elle renversait le rapport clausewitzien entre la guerre et la politique, la politique devenant le prolongement de la guerre par des moyens pacifiques. Conçue naguère comme l’heure de vérité décisive, la bataille n’était plus qu’un simple épisode d’une confrontation dilatée dans l’espace et dans le temps ; ce qui, hier encore, relevait de la stratégie se réduisait désormais à un épisode tactique dans un grand jeu stratégique conduit à plus vaste échelle, puis à l’échelle du monde entier. Ainsi, Hannah Arendt put-elle craindre que cet envahissement de l’espace politique par la guerre totale n’annonçât sa totale disparition : lorsque la guerre « cesse d’être un instrument de la politique », elle « fait éclater, en tant que guerre d’anéantissement, les limites établies par le politique », et elle menace d’anéantir la notion même de politique.
La question est désormais posée de savoir si, à l’heure de la mondialisation impériale, la guerre n’est pas sur le point de franchir un nouveau palier, de la guerre totale à la guerre globale, avec l’instauration d’un état d’exception permanent planétaire, dont la judiciarisation de la politique et l’hypertrophie de l’État pénal seraient les corollaires en matière de « politique intérieure ». Dans son discours du 20 septembre 2001, au lendemain des attentats de Manhattan, Georges Bush a évoqué, dans un vocabulaire inhabituel, la sécurité du Homeland, confiée à un ministère de la Homeland Security sous la férule de Tom Ridge. Ce mot insolite (par rapport à l’évocation habituelle de la sécurité intérieure – « domestic Security ») fleure bon le terroir, la douceur du foyer, et rappelle le Heimat de sinistre mémoire. Il trace une ligne de partage émotionnelle entre un dedans protecteur et un dehors inquiétant. Cette notion de Homeland Security va ainsi de pair avec « le rôle de police globale assigné aux forces armées à l’extérieur [1] ».
Stratège des guerres napoléoniennes, Jomini prophétisa une nouvelle période de « guerres civiles et de guerres de religion » marquée par « l’usage d’une violence sans règles ». Un siècle plus tard, à l’époque de la guerre froide, Carl Schmitt annonçait l’avènement des « cosmopirates » et des « cosmoguérillas », dont les attentats du 11-Septembre à Manhattan constituent une spectaculaire illustration. Paul Ricœur a souligné depuis la filiation entre « la guerre terroriste, sans protagonistes identifiables à un État » et les transformations antérieures qui ont « détérioré la guerre » [2].
La mondialisation marchande va logiquement de pair avec la mondialisation armée. Cette entrée dans la guerre globale, ou absolue, se caractérise notamment par une concentration sans précédent des armes de haute technologie (théorisée par les stratèges du Pentagone dans leur doctrine de la « guerre asymétrique) et par une dissémination artisanale de ces techniques au profit de forces irrégulières. David Rousset a décrit très tôt cette tendance à la fragmentation de la violence. Lucien Poirier (un des pères de la stratégie française de dissuasion) s’inquiéta de la multiplication « d’actants qui refusent le monopole de la violence revendiqué par les États ». Se dessinait ainsi l’avènement d’une violence non codifiable et d’une sorte de guerre civile rampante sans frontières.
David Rousset pouvait encore espérer que « l’équilibre de la terreur » apporterait une sorte de raison immanente à la déraison destructrice de l’ère atomique, et rendrait l’usage effectif des armes de terreur impossible, sinon impensable. Il n’imaginait pas que le monopole des puissances dominantes sur ces armes de l’extrême aurait pour contrepartie une « terreur d’en bas », dans laquelle les populations civiles sont otages du terrorisme au quotidien, comme elles le sont du chantage à l’apocalypse nucléaire. La rupture de l’équilibre catastrophique des forces, au profit d’une nouvelle hégémonie impériale, n’a fait que libérer et accélérer cette tendance centrifuge à la dissémination de la violence armée.
La privatisation généralisée du monde libéral se traduit ainsi par une perte du « monopole de la violence légitime organisée » qui caractérise, selon Max Weber, l’État moderne. La guerre tend désormais à mêler inextricablement des rapports de force traditionnels entre États (que s’efforce en vain de codifier le droit international sous l’égide de l’Onu) et les formes insidieuses d’une guerre civile planétaire. La notion de terrorisme devient alors, logiquement, la pièce maîtresse de la nouvelle rhétorique guerrière. Elle vise à exorciser le spectre d’un danger omniprésent et d’agresseurs insaisissables.
Bien avant le 11-Septembre, les manuels de l’armée américaine définissaient le terrorisme comme « l’usage calculé de la violence à des fins d’intimidation et de coercition pour atteindre des objectifs politiques, religieux, idéologiques ou autres ». Cette définition élastique s’applique parfaitement aux guerres coloniales et aux expéditions impériales qui ont jalonné le XXe siècle. Au palmarès macabre du nombre de victimes, le terrorisme d’État l’emporte en effet de loin sur le terrorisme religieux ou mafieux, le terrorisme politique ou pathologique venant loin derrière. L’us et l’abus du terme terrorisme jouent un rôle clef dans le nouveau discours de la guerre. La rhétorique antiterroriste s’est développée dans les cercles militaires étasuniens dès le début des années quatre-vingt-dix. Il s’agissait de désigner un ennemi absolu incarnation du mal absolu, dépourvu de tout mobile rationnel, national ou idéologique, une sorte d’agent erratique du mal pour le mal. Il s’agit d’une entreprise délibérée de dépolitisation du conflit. Dans la mesure où il ne s’attaque pas à un système politique en particulier, mais à la Loi en tant que telle, le terroriste devient un simple criminel dont le comportement échappe à toute détermination sociale ou historique. Il appartient à un monde manichéen où il affronte les « combattants de la liberté » [3].
Si l’effacement de toute distinction entre civils et combattants est généralement retenu comme l’une des caractéristiques du terrorisme, les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki ont illustré à grande échelle l’esprit terroriste de l’époque et inauguré une ère nouvelle dans les pratiques de la terreur. Le perfectionnement constant des armes de destruction massive, les recherches sur la bombe à neutrons ou sur la bombe à micro-ondes (bombe E) n’ont cessé depuis de le confirmer. Si condamnable soit-il, le terrorisme à l’arme blanche des pirates de l’air apparaît ainsi comme le reflet inversé de ce terrorisme électronique d’État.

Guerre éthique, guerre sainte
Deux interventions de Georges Bush illustrent parfaitement cette logique de la guerre globale :
– Son discours du 20 septembre 2001, une semaine après les attentats de Manhattan : « Notre guerre contre la terreur commence par Al Qaida, mais elle ne se termine pas là. Elle ne se terminera que lorsque chaque groupe terroriste capable de frapper à l’échelle mondiale aura été repéré, arrêté, vaincu […]. Cette guerre ne ressemblera pas à celle d’il y a dix ans contre l’Irak avec sa libération décisive du territoire et sa conclusion rapide. Elle ne ressemblera pas à la guerre du Kosovo, où aucune force terrestre n’a été utilisée et où aucun Américain n’est mort au combat […]. Notre riposte implique bien plus des représailles instantanées et des frappes isolées. Les Américains ne doivent pas s’attendre à une seule bataille mais à une longue campagne sans précédent. Elle pourrait comprendre des frappes spectaculaires et des opérations secrètes, secrètes jusque dans leur succès. Chaque pays, dans chaque région, doit maintenant choisir : ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous êtes contre nous. Cette lutte est celle du monde entier. C’est une lutte de civilisation. » L’éradication du terrorisme constituant un but de guerre fort incertain, la guerre devient effectivement illimitée dans l’espace (« sans frontières ») et dans le temps (puisqu’il n’y a plus d’ennemi avec qui conclure une paix des braves, mais des monstres à exterminer) : le nom de baptême initial de l’opération, « Justice sans limites », ne fut donc pas une erreur, bien que la justice, symbolisée par la balance, soit censée être au contraire un art de la mesure et de la limite. D’autre part, l’annonce d’une « guerre de civilisation » éclaire le terme religieux de « croisade », maladroitement employé par Georges Bush : s’il s’agissait d’un lapsus, il était parfaitement révélateur.
– Son discours du 11 octobre 2001 : « Qu’ai-je à répondre quand je vois que, dans certains pays musulmans, il y a une haine au vitriol contre l’Amérique ? Je vais vous répondre : je suis stupéfait. Stupéfait qu’il existe tant d’incompréhension sur ce qu’est notre pays. Je suis comme la plupart des Américains, je n’arrive pas à y croire, parce que je sais que nous sommes bons. »
Contrairement à ce qui se passe dans le récit par Thucydide de la Guerre du Péloponnèse, la guerre n’est plus assumée comme un conflit d’intérêts, mais justifiée comme un conflit de valeurs (la « guerre de civilisation »), une « guerre éthique », autrement dit une guerre sainte à peine sécularisée.
Paul Valéry a entrevu cette éventualité dès la guerre de 1914-1918. Il écrivit alors : « Une guerre jadis pouvait après tout se justifier par ses résultats. Elle pouvait faire l’objet d’un calcul. Elle était une affaire qui se réglait entre deux armées. » À présent, « il ne peut plus y avoir de conflits localisés, de duels circonscrits, de systèmes belligérants fermés ; celui qui entre en guerre ne peut plus prévoir contre qui et avec qui il l’achèvera ; il s’engage dans une aventure incalculable, contre des forces indéterminées, pour un temps indéfini [4] ».
Cette guerre absolue exige des justifications absolues et une « obligation absolue » (formule utilisée par Bernard-Henri Lévy lors de l’intervention de l’Otan dans les Balkans), affranchie des vicissitudes du droit. Le droit international devient alors soluble dans l’éthique. L’ordre juridique n’est plus que l’avatar profane de la transcendance divine représentée par le fondement éthique dont il procède. S’adressant en 1933 aux juristes allemands, Hitler leur intimait déjà que « l’État doit ignorer toute différence entre la loi et l’éthique ». Affirmant le primat des principes d’humanité sur les principes de légalité, Winston Churchill concevait la guerre froide comme une guerre éthique.
Cette dérive trouve son aboutissement dans la redoutable thématique de la « guerre humanitaire ». Critiquant le formalisme juridique de Kelsen, Schmitt a bien saisi le danger d’un universalisme cosmopolitique qui servirait d’alibi à une volonté hégémonique. Il dénonça l’usage pratique qui pourrait être fait d’une notion d’Humanité majuscule, érigée en puissance religieuse. La guerre « juste » – ou sainte – menée au nom de valeurs absolues ressusciterait inévitablement l’esprit des croisades. Des concepts tels que Dieu ou l’Humanité sont, disait-il, « des concepts suprêmes qui trônent haut, très haut, au-dessus de la pluralité de la réalité concrète ». Si ce genre d’idées régulatrices peut être utile à « tempérer les choses », elles peuvent aussi faire l’objet de récupération politique : « On voit alors naître la possibilité d’une expansion terrifiante et d’un impérialisme meurtrier. »
L’humanitarisme antipolitique tend en effet à priver l’adversaire de son statut d’ennemi pour le traiter comme un vulgaire criminel. La distinction entre l’ennemi et le criminel est pourtant essentielle dans l’instauration d’un droit de la guerre susceptible d’en borner la cruauté. Or, la « guerre éthique » conduit logiquement à « déclarer le camp adverse criminel et inhumain dans son ensemble et d’en faire une non-valeur totale », sous peine d’avoir à reconnaître sa propre criminalité et sa propre monstruosité. C’est pourquoi, cette guerre, ne reconnaissant plus d’ennemi mais des coupables, se présente de plus en plus comme une simple opération de police internationale. La stigmatisation américaine des rogue states s’inscrit parfaitement dans cette rhétorique policière. Présentant au parlement français l’opération de l’Otan dans les Balkans, Lionel Jospin, alors Premier ministre, affirmait carrément qu’il ne s’agissait pas d’une guerre, mais de banales « frappes » dans le cadre d’une « logique de coercition » (sic  !). Le terme même de guerre étant escamoté, il n’y a plus de déclaration de guerre, de droit de la guerre, etc. « La guerre ne paraît plus, disait Carl Schmitt : il n’est plus question que d’exécutions, de sanctions, d’expéditions punitives, de pacification, de police internationale… »
Voire de lynchage. Lorsque Donald Rumsfeld réclame, dans un jargon de western, qu’on lui ramène Ben Laden dead or alive, il ne dit pas autre chose. Et lorsque Ariel Sharon pratique dans les territoires occupés « les exécutions extrajudiciaires » (splendide euphémisme !), il ne fait pas autre chose. Les chefs de la guerre humanitaire s’arrogent en effet le droit exorbitant de tracer une nouvelle frontière entre l’humain et l’inhumain. L’ennemi perd alors sa qualité d’ennemi pour tomber dans la catégorie inquiétante des monstres. Dans un article de 1998, intitulé Humanité et bestialité, Jürgen Habermas justifiait ainsi les bombardements américains sur la Serbie au nom de la lutte de l’humanité contre la bestialité. De la bestialisation symbolique de l’ennemi à son animalisation pratique, le pas est vite franchi : les prisonniers de Guantanamo ne sont plus ni des combattants capturés ni des civils déplacés ; ils échappent à tout statut juridique établi par les conventions de Genève et peuvent être traités comme de vulgaires poulets. Ce sont des êtres incertains, sans statut, sans droits, des « non-prisonniers » déterritorialisés, détenus sur une base de nulle part, ne relevant ni du droit national ni du droit international.
« Quand un État combat son ennemi politique au nom de l’humanité, prévoyait Schmitt, ce n’est pas une guerre de l’humanité », mais un détournement de son concept universel à des fins particulières, avec pour terrifiante conséquence de « refuser à l’ennemi » sa qualité d’humain et de le déclarer « hors la loi et hors l’humanité ». Le mot d’humanité devient alors le masque avenant d’une « imposture universelle ».
Défenseur réactionnaire d’une conception organique de la nation, Schmitt voyait dans la notion d’humanité le corrélât de l’individualisme libéral. Il comprenait fort bien que le primat proclamé de l’éthique sur le droit entraînerait une dépolitisation de la guerre. Tirant à son insu les conséquences du cosmopolitisme libéral, un ancien ministre de droite, Alain Madelin, présenta les bombardements sur la Serbie comme la fin « d’une certaine conception de la politique, de l’État, et du droit » : désormais, « le seul souverain absolu, c’est l’homme ». Ce règne absolu et immédiat de « l’homme » sans médiations juridiques, territoriales, signifierait en réalité l’abolition du politique au profit des automatismes marchands, d’un côté, de l’individualisme éthique, de l’autre. Or, dans son commentaire critique de Schmitt, Léo Strauss soulignait fort bien que l’homme cesse d’être humain en cessant d’être politique. Abolir le politique au nom de l’Humanité n’aurait d’autre effet que le risque d’une inhumanité accrue. Car l’humanité désigne avant tout un devenir humain de l’espèce. Son concept peut fournir l’idée régulatrice d’une universalité culturelle à venir. Il peut même désigner, en termes éthiques, une instance d’appel du plus proche au plus lointain, d’un ordre juridique positif à un ordre moral souhaitable. Il ne saurait en revanche désigner un grand sujet législatif ou juridique, sous peine d’étouffer la pluralité du monde qui, selon Hannah Arendt, constitue le fondement même de la politique.

La logique des armes
La « guerre humanitaire » menace d’autant plus de se muer en guerre totalitaire que l’asymétrie des armes annule la symétrie du risque encouru. Si, comme l’affirmait Hegel, « l’arme est l’essence du combattant », de quels futurs combattants l’arme atomique, la faucheuse de marguerites, ou la bombe atomique sont-elles l’essence ? De quelle civilisation est porteuse la « culture d’armement » propagée par les grands moyens médiatiques de distraction massive ? « L’engagement à grande distance, comme l’action à toute distance, sera peut-être le trait essentiel des guerres à venir », annonçait Valéry à la lumière des premiers combats aériens. Cette distance n’a cessé depuis de grandir. Dans les bombardements à haute altitude, la cible est miniaturisée ; la victime, réduite à la dimension d’insecte, n’a plus de visage.
Après la Première Guerre mondiale, les pionniers de la stratégie aérienne naissante entrevoyaient déjà les conséquences possibles de la maîtrise des airs. L’Italien Giulio Douhet élabora avec une précision mathématique une théorie de la destruction aérienne visant les industries et les villes dans la perspective d’une victoire par anéantissement rapide. À la même époque, le général américain Mitchell prédisait « des guerres conduites par une classe spéciale, l’aviateur, comme elles le furent par les chevaliers du Moyen Âge ». Le 29 juillet 1921, il organisa, grandeur nature, le simulacre d’un bombardement aérien de New York, sur Battery Park et Broadway, pour convaincre l’opinion de l’importance stratégique des bombardiers. Les avions pouvant voler n’importe où, les frontières, prophétisait-il, allaient progressivement s’effacer. Cette même année 1921, les généraux Amis Fries et Clarence West publièrent un livre retentissant, Chemical Warfare, sur la guerre chimique ; ils prétendaient – déjà ! – œuvrer dans la perspective d’une guerre à 0 mort et annonçaient un changement d’époque en matière d’affaires militaires. En 1921 toujours, le chimiste Harris Hall prétendit, dans The Next War (la guerre à venir), travailler à un gaz paralysant qui assurerait une victoire sans victimes [5].
Visant un seuil de supériorité technique « dissuasive », les thèses de Fries et West préfigurent la course ultérieure à l’armement nucléaire. Sous la pression d’un lobby militaire conforté par la Première Guerre, la recherche scientifique, devenue stratégiquement décisive, s’intégrait désormais au complexe politico-financier-scientifique-militaire. Contre le mythe de la « science pure », émergea ainsi la notion de « science organisée », directement au service de l’hégémonie militaire. Répliquant au livre de Harris Hall par un « appel au bon sens », Will Irwin jeta, dès cette même année 1921, les bases de ce qui allait devenir le mouvement pour le désarmement. Devançant la doctrine de la guerre totale, il dénonçait en effet la redoutable logique qui finirait par faire des civils, enrôlés dans l’effort de guerre, une cible militaire.
En 1945, l’amiral Leahy refusait encore d’appeler « bombe » l’arme atomique testée à Hiroshima. Il s’agissait à ses yeux d’une « chose vénéneuse », qui « tue les gens par réaction rétroactive » et anéantit du même coup tout effort pour réguler l’usage des armes. Le président Truman eut moins de scrupules. Il retarda de trois mois la réunion tripartite de Potsdam (avec la Grande-Bretagne et l’Union soviétique), pour y négocier en position de force après « l’expérimentation » nucléaire sur le Japon.
L’opération Tempête du désert de 1991 a confirmé les inquiétudes suscitées par l’apparition des armes de destruction massive, chimiques et nucléaires. Dans la « guerre asymétrique » théorisée depuis par les cerveaux du Pentagone, le risque réciproque de la lutte à mort, qui faisait de la guerre l’ultime recours pour la résolution d’un conflit, disparaît : la suprématie technique permet à celui qui en dispose d’envisager une guerre à zéro mort pour son propre camp. Cette guerre tend alors à se banaliser pour se transformer en expédition punitive de police internationale.
Dès 1933, Walter Benjamin a mis le doigt sur cette logique implacable des armes : « La guerre des gaz reposera sur des records d’anéantissement et sera liée à une activité hasardeuse croissant jusqu’à l’absurde. Savoir si son déclenchement s’effectuerait à l’intérieur des normes du droit international est après la précédente déclaration de guerre, une question : la fin de cette guerre n’aura plus à compter avec les mêmes bornes. Avec la distinction entre population civile et population combattante, distinction qu’efface la guerre des gaz, s’effondre la base la plus importante du droit international, du droit des peuples. » Lorsqu’il dénonçait cette escalade des moyens de destruction massive, Benjamin ne connaissait pas encore l’arme atomique, les missiles intelligents, le guidage laser. Il ne savait pas encore que les victimes civiles, qui représentaient 10 % des victimes de guerre au début du XXe siècle, en représenteraient 90 % au début du XXIe et seraient comptabilisées à la rubrique des « dommages collatéraux » ! Dans un article retentissant, intitulé « Peut-on justifier Hiroshima ? », John Rawls n’a-t-il pas admis qu’en cas de « crise extrême » ou « d’urgence extrême », les civils puissent constituer une cible directe et intentionnelle de l’action militaire !
Benjamin eut en 1933 un pressentiment mélancolique : « Le simple jeteur de bombes, qui, dans la solitude des hauteurs, est seul avec soi-même et avec son dieu, a une procuration de son chef supérieur gravement malade, l’État, et là où celui-ci appose sa signature, l’herbe ne repousse plus. » Les acteurs des attentats contre les tours jumelles de Manhattan sont bien la réplique de ce jeteur de bombes : eux aussi, dans la solitude des hauteurs, furent seuls avec eux-mêmes et avec leur dieu ; eux aussi avaient une procuration d’un chef suprême gravement malade ; pour eux aussi, les employés des tours jumelles étaient des insectes miniatures sans visage humain. En somme, ils ont singé, avec des moyens aussi horribles qu’artisanaux, la terreur aérienne exercée à tout autre échelle par les puissances étatiques de ce monde.

Guerres sans frontières
Benjamin s’inquiétait des conséquences du divorce entre le développement des techniques de mort et l’atrophie croissante de la responsabilité politique. Il s’effraya de voir la guerre impérialiste « déterminée dans ce qu’elle a de plus dur et de plus fatal, par la contradiction béante entre les gigantesques moyens de la technique d’un côté, et son infime éclaircissement moral de l’autre ». Cette contradiction n’a cessé depuis de s’approfondir. La technique de mort a atteint des capacités inimaginables il y a encore cinquante ans. Le sens moral de leur usage n’a cessé en revanche de s’obscurcir.
Les codes et les règles, par lesquels les doctrines de la guerre juste prétendaient maîtriser la violence sauvage de la guerre, volent alors en éclats. Le philosophe américain Michaël Walzer, qui écrivit naguère un essai de référence sur les Guerres justes et injustes, s’est associé à Samuel Huntington et à Francis Fukuyama dans une Lettre d’Amérique justifiant la croisade prêchée par Georges Bush. Puisqu’il s’agit d’une guerre sans limites, conduite au nom du Bien majuscule, ses buts deviennent insaisissables et évolutifs ; la notion même de proportion raisonnable entre les fins poursuivies et les moyens mis en œuvre n’a plus de sens ; le jus in bello disparaît dans le jus ad bellum  ; la pureté des fins (éthiques) proclamées justifie les moyens militaires les plus barbares. Cette écrasante logique de la rationalité instrumentale rend les fins indifférentes, noyant les enjeux économiques, énergétiques, géopolitiques disparaissent dans l’urgence absolue d’un impératif « éthique » sans histoire, sans antécédents ni suites.
Se dessine ainsi une nouvelle doctrine de la guerre juste à l’époque de la mondialisation impériale. Sous prétexte de traque sans merci au terrorisme, la revendication idéaliste d’un internationalisme libéral normatif débouche sur le réalisme prosaïque de la paix impériale et du cosmopolitisme sécuritaire. Offrant un bel exemple de novlangue orwellienne, cette pax americana signifie, à l’instar de la pax romana d’antan, une guerre permanente sur le limes.
Les promoteurs du droit d’ingérence, comme Mario Bettati ou Bernard Kouchner, prolongent ainsi la problématique d’un Kelsen, qui théorisait jadis la guerre comme « ingérence légitime illimitée » dans la sphère d’intérêt de l’État agresseur. Le droit international fondé sur (ou absorbé par) une éthique de l’universalité, ne pouvait selon lui être réduit à la somme des droits étatiques. L’ordre juridique international devait au contraire être déduit de l’unité morale du genre humain. La constitution des Nations unies devait ainsi réaliser à ses yeux un compromis acceptable entre cet horizon cosmopolitique normatif et un pragmatisme interétatique entérinant le rôle prépondérant des vainqueurs du dernier conflit. Explicitement ou implicitement reprise par les idéologues libéraux, cette problématique kelsenienne prend aujourd’hui un sens nouveau dans le contexte de la mondialisation marchande.
La doctrine de la guerre juste, mondialisée au nom d’une revendication éthique absolue, porte en germe l’extinction de la pluralité politique et culturelle, ainsi que l’instauration d’une forme de terreur impériale. En philosophe doctrinaire, Habermas supprime plus radicalement que Kelsen les médiations politiques entre l’individu et l’humanité. Il revendique une conception individualiste des fondements du droit international et de « l’appartenance directe [des individus] à l’association des cosmopolites libres et égaux ». La légitimité éthique liquide ainsi l’idée même du droit international.
L’époque de transition dans laquelle nous entrons devrait au contraire apprendre à conjuguer durablement un ordre juridique interétatique qui n’est déjà plus avec un ordre cosmopolitique émergeant, qui n’est pas encore. Ce défi est d’autant plus crucial que les guerres de la mondialisation ne font, hélas, que commencer. Une vieille maxime du mouvement ouvrier proclamait que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage. Corrigeant cette formule, le philosophe brésilien Paulo Arnates, affirme que le capitalisme mondialisé ne se contente plus de couver la guerre : il est la guerre, une guerre administrée, gérée, professionnalisée, post-chevaleresque et post-héroïque, soumise aux seuls impératifs de la raison instrumentale. Cette guerre illimitée façonne une société militaro-industrielle-financière effrayante.
Le monde est entré, depuis une décennie, dans une période de « grande transformation », de redistribution des cartes, de refonte des territoires, de remue-ménage des frontières, et de nouveau partage des zones d’influence. Ce passage désordonné et violent, d’un ordre ancien qui agonise à un ordre nouveau qui peine à naître, s’opère dans le désordre et la violence. Il est illusoire, affirme Étienne Balibar, de prétendre éliminer cette violence du rapport social. Mais il importe plus que jamais de savoir l’apprivoiser.

Ce texte, non daté mais antérieur à 2007, recoupe partiellement le chapitre III d’Éloge de la politique profane, Albin Michel, janvier 2008


Notes
[1] Voir Amy Kaplan, « Homeland Insecurities », in Terror and History, Radical History Review n° 85, hiver 2003, Durham, Duke Universtity Press.
[2] Paul Ricœur, Le Monde, 24 décembre 2002.
[3] Cette vision dépolitisée du monde trouve une expression pseudo-philosophique dans les élucubrations d’un André Glucksmann sur Dostoïevski à Manhattan, Robert Laffont, Paris, 2002.
[4] Paul Valéry, Variété III, IV, et V, Paris, Gallimard, Folio, 2002, p. 371.
[5] Voir Dominick Jenkins


Michel Peyret. Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.




mercredi 24 février 2016

Argentine – Démocratie, conflit et rébellion :



« La désobéissance civile »
- Argentine - Le 24.01.2016 





Crédits image : alainrefalo.org

LE FUTUR DU PROJET NATIONAL ET POPULAIRE LA RÉSISTANCE FACE À LA RESTAURATION DU MOUVEMENT NÉOLIBÉRAL
Lorsqu’une société, ou une partie de cette dernière, fait face à des gouvernements élus selon un principe libéral représentatif, et qu’elle découvre, comme elle le prévoyait, que non seulement ses décisions sont antinationales, impopulaires, antiétatiques et antimajoritaires et qu’elles font preuves d’une violence symbolique et matérielle, voire même physique et sont indiciles ; lorsque ses décisions émanent en outre de délinquants en col blanc, membres d’une bourgeoisie surpayée dépendante de groupes étrangers et locaux, protégés par des médias protofascistes et néo-mafieux, on peut faire appel à trois mécanismes de résistance, l’un d’eux étant très différent des deux autres.
L’un d’eux consiste à tenter d’influencer les parlementaires, à les pousser et les conditionner et à s’organiser pour gagner les prochaines élections. Bien que nécessaire, cette voie présente la difficulté évidente que la transaction parlementaire entre majorités et minorités, l’inégalité entre les méthodes des partis et des citoyens, l’asynchronisme entre le calendrier électoral et l’affectation des besoins et droits fondamentaux, la division verticale et horizontale des pouvoirs qui se mettent veto l’un l’autre et se paralysent, peuvent prolonger indéfiniment la résistance ou obtenir des résultats frustrants ou contre-productifs. Le deuxième mécanisme consiste à protester, via les grèves, les plaintes, les manifestations et regroupements dans les rues, les piquets et tout le répertoire de dispositifs connus. Cette mobilisation, à nos yeux, est également indispensable, mais fatigante. En outre, il existe des problèmes de coordination, de désinformation de la société, la persécution et les balles en caoutchouc ou d’autre type. Finalement, il existe une troisième instance, qu’il convient dès à présent de décrire avec une certaine précision ou profondeur, vu le contexte.
La désobéissance civile est une transgression de la loi et/ou de la Constitution. Une contestation à travers un acte qui ne se fonde sur rien d’autre que lui-même, un acte politique à l’état pur, duquel sont constitutives des règles de justice procédurale parfaite.
Cela signifie que, en marge de ses contenus ou demandes, la désobéissance civile trouve sa légitimité dans des règles de validité immanentes, et équivalentes en termes de hiérarchie, à l’exercice populaire du pouvoir constituant, et qui se trouve au-dessus de la Constitution nationale puisque ses règles sont exercées comme critère ultime de critique de toute disposition inaliénable. Au-delà de l’inégalité et des fondements substantifs permettant de les mettre en question, l’acte de transgression se fonde sur ces règles pour montrer que si l’on avait utilisé un procédé plus juste, la décision aurait pu être différente. Cela a été l’opinion, par exemple, de la fraction minoritaire du mouvement anti-nucléaire anglais conduit par Bertrand Russell. On peut voir, grâce à ces règles que le procédé est ou a été utilisé non comme tel, mais comme instrument d’intérêts ou de pouvoirs bénéficiant de l’inégalité attaquée.
Ceci étant dit, le problème avec la désobéissance civile, c’est que ces mêmes règles inhérentes imposent des exigences extrêmes à la volonté de résister. En premier lieu, elle est récursive, ce qui signifie qu’elle s’applique à elle-même les règles à partir desquelles elle met en question les règles en vigueur. C’est à partir de la cohérence démontrée qu’elle va extraire sa force, qui est une force politique. La désobéissance civile n’est pas une politique déterminée ; elle n’est pas non plus un pouvoir factuel ni fondé sur les droits. Elle est pacifique, elle ne s’adresse pas aux personnes accusées de commettre une injustice et elle n’affecte pas les tiers puisqu’elle porte avec elle les conséquences punitives et les responsabilités légales d’un acte illégal, et elle évite que les personnes non impliquées n’en souffrent. En exerçant la désobéissance civile, les personnes exposent leur vie, pas leurs organisations ou leurs identités de manière immédiate et ouverte. Troisièmement, elle est démocratique, mais d’une manière qui n’admet ni délégation ni médiation. Elle décide qui participe et y participe qui décide. Elle n’a ni interprètes ni représentants puisqu’elle exclut toute négociation ou concession. C’est pour cette raison que c’est une forme de démocratie directe, dont les résultats sont revendiqués par ceux qui au départ n’étaient pas ses protagonistes. En quatrième lieu elle est publique, dans une double perspective : elle peut démontrer à travers une argumentation, face à tout interlocuteur, les raisons de ses méthodes d’action, tout en élargissant l’espace et le temps publics, en intégrant des thèmes de discussions. Elle bouleverse l’agenda dominant, elle oblige ses ennemis à se définir et ses adversaires à prendre position, elle place les pouvoirs publics face à l’alternative d’exercer la pression étatique ou de résoudre le problème.
Mais ce sont des exigences difficiles à remplir toutes à la fois et pourtant seuls les actes de rébellion en tant qu’actes de justice possèdent le statut politique qui va au-delà de la compétence partisane et des réactions sociales. Il est même possible de trouver dans notre mémoire des cas exemplaires dans notre histoire de la deuxième moitié du XXe siècle qui les réunissaient presque toutes, ayant un impact à court et long terme qui ont changé de façon décisive les coordonnées politiques. Les luttes de l’entreprise Frigorifico Lisandro de la Torre, les grèves et mobilisation soutenues par le syndicat de Luz y Fuerza de Cordoba en Argentine sous la direction d’Agustín Tosco, le mouvement des Droits Humains avec les Madres et Abuelas à sa tête, ou encore le premier cutralcazo.

L’auteur :
*Ariel Colombo est Docteur en Sciences Politiques, Sociologue et politologue argentin. Il est chercheur indépendant du Conicet en Argentine, et son siège se trouve à l’IDICSO-USAL (Institut d’Investigation en Sciences Sociales – USAL).

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diáspora par : Floriane Verrecchia-Ceruti
El Correo de la diáspora. Paris, le 24 janvier 2016.
Source : pressenza