dimanche 13 décembre 2015

Rencontre du 4ème type à Moscou (3)



Les choses qui peuvent et qui ne peuvent être dites:
la conversation continue entre John Cusack et Arundhati Roy 
  

Arundhati Roy, Daniel Ellsberg, Edward Snowden & John Cusack  
Dans la semaine qui suivait, la logistique devait être planifiée. C’était très court, une sorte de cafouillage en urgence. Arundhati s’est débrouillée de son côté, mais j’étais plus préoccupé par l’histoire de Dan Ellsberg, qui avait été planificateur en charge des armes nucléaires pour la réponse US à une éventuelle frappe soviétique. En d’autres termes, il avait passé plusieurs années de sa vie à planifier l’oblitération physique de l’Union Soviétique. Les secrets nucléaires, la théorie des dominos — il était là, dans ces pièces. Et puis il y avait les 85 arrestations et plus pour désobéissance civile, dont une en Russie sur le Sirius, le bateau de Greenpeace protestant contre les essais nucléaire russes.
Mais son visa finit par arriver. Et le mien aussi. Pendant ce temps-là, en Inde, certaines des pires peurs d’Arundhati étaient devenues réalités. 8 mois avant, Narendra Modi était devenu le nouveau Premier ministre de l’Inde. (En mai, j’avais reçu ce texto: Les résultats des élections sont publiés. Les fascistes dans un raz-de-marée. Les spectres sont réels. Ce que vous voyez, c’est ce que vous obtenez.)
J’ai rejoint Arundhati Roy à Londres. Cela faisait deux semaines qu’elle était là à donner des conférences à Cambridge et à la South Bank, à propos de ses nouvelles recherches sur Gandhi et B.R. Ambedkar. A Heathrow [l’aéroport international de Londres], elle me dit assez tranquillement que des gens, en Inde, brûlaient ses effigies. « Il semblerait que je pousse les Gandhiens à la violence », dit-elle en riant, « mais je suis déçue par la qualité des effigies ».
Nous avons ensuite pris l’avion pour Stockholm pour rejoindre Dan, qui assistait à la cérémonie des Right Livelihood Awards — que certains appellent le prix Nobel Alternatif — parce qu’Ed était un des lauréats. De là-bas, nous devions prendre l’avion pour Moscou.
Les rues de Stockholm étaient si propres qu’on aurait pu manger par terre.
Le premier soir, il y eut un dîner dans un musée nautique qui avait comme pièce centrale de sa structure moderne, l’épave entière d’un navire de guerre en bois du 16ème siècle. Le Wasa, considéré comme le Titanic des désastres suédois, avait été construit sous les ordres d’un des nombreux rois assoiffé de pouvoir et souhaitant contrôler les mers et le futur. Il était si chargé en armes et lourd sur l’avant, qu’il chavira et coula avant même d’avoir quitté le port.
C’était une soirée classique pour les droits humains, somme toute: de la nourriture gastronomique et des bonnes intentions, une chorale chantant de magnifiques chants de Noël. Je m’amusais à observer une Arundhati quasi-pathologiquement anti-gala essayer de masquer son désarroi. Ce n’était pas son truc, comme on dit.

Dan était occupé et très demandé, il rencontrait des gens, donnait des interviews. Nous l’apercevions de temps en temps — et en profitions pour le saluer rapidement. La remise des prix eut lieu dans le parlement suédois. Arundhati Roy et moi-même fumes gracieusement invités.
Nous étions en retard. Nous avons alors réalisé que si aucun de nous n’était à l’aise dans les halls des parlements de nos propres pays, c’était absurde d’aller nous emmerder dans le parlement suédois. Nous avons donc rôdé dans les couloirs comme des délinquants, jusqu’à ce que l’on trouve un petit balcon d’où observer la cérémonie. Nous avions vue, face à nous, sur nos sièges vides. Les discours étaient longs. Nous sommes sortis, avons marché à travers les grands couloirs, et sommes tombés sur une salle de banquets vide. Quelque part, c’était métaphorique. J’ai rallumé mon magnéto:
JC : Ça rime à quoi, la bienfaisance comme instrument politique ?
AR : C’est une vieille blague, c’est ça ? Si vous voulez contrôler quelqu’un, soutenez-le. Ou épousez-le.
(Rires)
JC : La politique du maquereau…
AR : Infiltrez-vous dans la résistance, capturez-la, financez-la.
JC : Domestiquez-la…
AR : Rendez-la dépendante de vous. Transformez-la en projet artistique ou en un produit quelconque. À la minute où votre pensée radicale devient une opération institutionnalisée et subventionnée, vous êtes dans de beaux draps. Et  c’est habilement ficelé. Tout n’est pas mauvais. Certains font vraiment du bon boulot.
JC : Comme l’ACLU (Union américaine pour les libertés civiles)…
AR : Ils reçoivent de l’argent de la Fondation Ford, c’est ça ? Mais ils font un excellent travail. On ne peut pas reprocher aux gens le travail qu’ils accomplissent, lorsqu’on les prend individuellement.
JC : Les gens veulent faire quelque chose de bien, d’utile…
AR : Oui. Et ce sont ces bonnes intentions qui sont embrigadées et mises à contribution. C’est compliqué. Imagine un collier de perles. Les perles prises séparément peuvent être très belles, mais lorsqu’elles sont enfilées, elles ne sont plus libres de sautiller à leur guise. Lorsqu’on regarde autour de soi et qu’on voit le nombre d’ONG qui sont subventionnées par les Fondations Ford, Rockefeller ou Gates, il doit y avoir quelque chose qui ne va pas, non? Ils transforment des radicaux potentiels en bénéficiaires de leurs largesses — et puis, de façon très subtile, sans en avoir l’air — ils circonscrivent les limites de la politique radicale. Et vous êtes viré si vous désobéissez… viré, privé de financement, qu’importe. Et puis il y a toujours ce jeu qui consiste à faire rivaliser ceux qui sont financés avec ceux qui ne le sont pas, un jeu dans lequel celui qui finance occupe le devant de la scène. Donc, ce que je veux dire c’est que je ne suis pas contre le fait qu’il y ait des subventions — parce que nous sommes à court de solutions — mais nous devons nous demander si c’est nous qui promenons le chien ou si c’est le chien qui nous promène. Ou encore qui est le chien et qui nous sommes.
JC : Je suis incontestablement le chien… et j’ai incontestablement été promené.
AR : Partout — pas seulement aux USA… réprimez, tabassez, abattez, emprisonnez ceux que vous pouvez et déversez de l’argent sur ceux que vous ne pouvez pas atteindre — et débarrassez-les progressivement de leurs piquants. Ils sont en train de créer ce que nous appelons en Inde des Paaltu Sher, qui signifie Tigres Apprivoisés. Comme une résistance factice… pour que vous puissiez vous défouler sans provoquer le moindre dégât.
JC : La première fois que tu t’es exprimée au Forum Social Mondial… c’était quand déjà ?
AR : En 2002 je crois, à Porto Alegre… juste avant l’invasion US de l’Irak.
JC : Puis tu as été à celui de Mumbai en 2004 et c’était…
AR : Complètement ONGisé. Un si grand nombre d’activistes majeurs s’étaient transformés en agents de voyage, réduits à s’occuper de tickets, d’argent et du transport des gens. Le forum a tout d’un coup déclaré : « Uniquement de la non-violence, pas de luttes armées… ». Ils étaient devenus gandhiens.
JC : Donc quiconque impliqué dans la résistance armée…
AR : Tous éliminés. Un grand nombre des luttes radicales étaient éliminées. Et je me suis dit, bordel de merde. La question que je pose est la suivante : si on a, disons, des gens vivant dans des villages au fin fond de la forêt, à quatre jours de marche de toute civilisation, et qu’un millier de soldats débarquent, brûlent leurs villages, tuent et violent les gens pour les faire fuir, parce que des compagnies minières veulent s’approprier leur terre — quelle forme de non-violence serait conseillée par ces fidèles partisans de l’establishment? La non-violence c’est du théâtre politique radical.
JC : Efficace uniquement en présence d’un public…
AR : Exactement. Et qui peut attirer un public ? Il faut du capital, des stars, pas vrai ? Gandhi était une superstar. Les habitants de la forêt ne possèdent pas ce capital, cette force d’attraction. Ils n’auront donc pas de public. La non-violence devrait constituer une tactique — et non une idéologie prêchée par ceux qui sont à l’extérieur du conflit aux victimes de violence massive… Pour moi, je pense avoir évolué lorsque j’y ai vu clair.
JC : Tu commences à sentir le parfum des enzymes digestifs…
AR : (Rire) Mais tu sais, la révolution ne peut pas être financée. Ce n’est pas l’imagination des trusts et des fondations qui va apporter un véritable changement.
JC : Mais quel est le grand jeu derrière tout ça ?
AR : Le grand jeu consiste à préserver le Marché Libre. Ajustement Structurel, Privatisation, fondamentalisme du libre-échange, le tout dissimulé derrière le masque de la Démocratie et de l’État de droit. Bon nombre d’ONG financées par des fondations capitalistes — pas toutes mais beaucoup d’entre elles — deviennent les missionnaires de la « nouvelle économie ». Elles manipulent votre imagination, manipulent le langage. La notion de « droits de l’homme », par exemple — me dérange parfois. Pas en soi, mais parce que le concept de droits humains a remplacé l’idée de justice, qui est bien plus importante. Les droits humains sont des droits fondamentaux, c’est le minimum qu’on puisse exiger. Trop souvent, ils deviennent le but en soi. Ce qui devrait être le minimum devient le maximum — tout ce que nous sommes censés espérer — mais les droits humains, ce n’est pas suffisant. Le but est, et doit toujours être, la justice.
[A propos des grandes ONGs, il faut voir ce documentaire sur le WWF:]


JC : Le terme droits humains est, ou peut-être, pacificateur, en quelque sorte, occupant  dans l’imaginaire politique l’espace qui devrait être dévolu à la justice ?
AR : Prends le conflit israélo-palestinien, par exemple. Si on observe les cartes de 1947 à aujourd’hui, on constate qu’Israël a englouti pratiquement tout le territoire palestinien avec ses colonies illégales. Pour parler de justice dans cette bataille, il faut parler de ces colonies. Mais si on ne parle que des droits de l’homme, alors on peut dire : « Oh, le Hamas viole les droits de l’homme » et « Israël viole les droits de l’homme ».  Donc, les deux sont mauvais.
JC : On peut en faire une équivalence…
AR : …alors que ce n’en est pas une. Mais ce discours des droits de l’homme, c’est un très bon angle pour la télé — cette industrie de la condamnation et de l’analyse des grandes atrocités (rires). Qui se sort blanc comme neige de l’analyse des atrocités? Les États se sont octroyé le droit de légitimer la violence — et donc qui se retrouve criminalisé et délégitimé ? Uniquement — bon, c’est un peu excessif – disons que c’est habituellement, la résistance.
JC : Donc le terme droits de l’homme peut priver la justice d’oxygène ?
AR : Les droits de l’homme retirent l’histoire de la justice.
JC : La justice bénéficie toujours d’un contexte…
AR : J’ai l’air de dénigrer les droits de l’homme…. Ce n’est pas le cas. Tout ce que je veux dire c’est que l’idée de justice — ne serait-ce que le fait de rêver de justice — est révolutionnaire. Le langage des droits de l’homme a tendance à accepter un statu quo qui est intrinsèquement injuste — tout en essayant de demander des comptes aux responsables de ce statu quo. Mais à vrai dire, bien sûr, ce qui bloque tout, c’est que violer les droits de l’homme fait partie intégrante du projet du néo-libéralisme et de l’hégémonie mondiale.
JC : …dans la mesure où ce n’est que par la violence que ces politiques peuvent être mises en œuvre.
AR : Par aucun autre moyen — mais parlez suffisamment fort des droits de l’homme et cela donnera l’impression que la démocratie est à l’œuvre, que la justice est à l’œuvre. Il fut un temps où les USA déclenchaient des guerres pour renverser des démocraties, parce que, en ce temps-là la démocratie représentait une menace pour le libre-échange. Certains pays nationalisaient leurs ressources, protégeaient leurs marchés… Donc, les vraies démocraties étaient renversées. Elles ont été renversées en Iran, dans toute l’Amérique Latine, au Chili…
JC : La liste est trop longue…
AR : Maintenant nous sommes dans une situation où la démocratie a été emmenée à l’atelier de réparation pour être rafistolée, remodelée de manière à être favorable à l’économie de marché. Donc maintenant; les USA mènent des guerres pour installer des démocraties. D’abord il fallait les renverser, et maintenant il faut les installer, pas vrai ? Et l’émergence de toutes ces ONG financées par le capital dans le monde moderne, la notion de RSE, responsabilité sociale des entreprises — tout ça fait partie de la même Nouvelle Démocratie Contrôlée. Dans ce sens, tout cela fait partie de la même machine.
JC : Des tentacules de la même pieuvre.
AR : Ils ont occupé l’espace laissé libre lorsque les « ajustements structurels » ont contraint les États à réduire les dépenses publiques — dans les domaines de la santé, de l’éducation, des infrastructures, de l’approvisionnement en eau — transformant ce qui aurait dû être des droits, à l’éducation, aux soins etc., en activités charitables accessibles à quelques-uns. Peace, Inc. (Paix SARL) est parfois aussi inquiétante que War, Inc. [Guerre SARL, titre du film de Joshua Seftel dans lequel joue John Cusack, NdE]. C’est un moyen de contrôler la colère publique. Nous sommes tous sous contrôle et nous ne le savons même pas… Le FMI et la Banque Mondiale, les entités les plus opaques et les plus secrètes qui soient, mettent des millions dans le ONG qui luttent contre la « corruption » et pour la « transparence ». Ils veulent l’État de droit, tant que ce sont eux qui font les lois. Ils veulent la transparence pour uniformiser une situation, de manière à ce que les capitaux puissent circuler librement. Embastillez le Peuple, Libérez l’Argent. La seule chose qui soit autorisée à circuler librement aujourd’hui — sans entraves — partout dans le monde, c’est l’argent… le capital.
JC : C’est juste une question de rentabilité, n’est-ce pas ? Des marchés stables, un monde stable… Il y a une grande violence dans l’idée d’un « climat d’investissement » uniformisé.
AR : En Inde, c’est une expression que nous utilisons de façon interchangeable avec le mot « massacre ». Marchés stables, monde instable. La rentabilité. Tout le monde en entend parler. Tellement que ça vous donne envie d’être pro-inefficacité et pro-corruption. (Rire) Mais sérieusement, si on examine l’histoire des Fondations Ford et Rockefeller, en Amérique Latine, en Indonésie, où presque un million de personnes, principalement des communistes, ont été tuées par le Général Suharto, qui était soutenu par la CIA, en Afrique du Sud, lors du mouvement des droits civiques aux USA? Ou même maintenant, c’est très troublant. Elles ont toujours travaillé avec le département d’État US.
JC : Et pourtant, maintenant, Ford finance The Act of Killing (L’acte de tuer, documentaire de Joshua Oppenheimer et Christine Cynn) — le film qui traite de ces mêmes massacres. Ils établissent le profil des bouchers mais pas celui de leurs maîtres. Ils ne suivront pas la trace de l’argent.
AR : Ils ont tellement d’argent qu’ils peuvent tout financer, de très mauvaises choses comme des choses très bien — des documentaires, la planification des armes nucléaires, les droits liés au genre, des conférences féministes, des festivals de cinéma et de littérature, des chaires universitaires… tout, tant que cela ne bouscule pas le « marché » et le statu quo économique. Une des « bonnes œuvres » de Ford a consisté à financer le CFR, le Council of Foreign Relations, qui travaillait en étroite collaboration avec la CIA. Depuis 1946, tous les présidents de la Banque Mondiale sont issus du CFR. Ford a financé la RAND, Research and Development Corporation, qui travaille en étroite collaboration avec les forces armées US.
JC : C’est là que travaillait Dan. C’est là qu’il a mis la main sur les papiers du Pentagone.
AR : Les papiers du Pentagone (Pentagon Papers)… Je n’en croyais pas mes yeux en les lisant… ces histoires de bombardement de barrages, de famines planifiées… J’ai rédigé une introduction à une édition de For Reasons of State de Noam Chomsky, où il analyse les papiers du Pentagone. Il y avait un chapitre dans le livre intitulé « The Backroom Boys » — peut-être que ce n’était pas dans les papiers du Pentagone, je ne me souviens plus… mais il y avait une lettre ou quelque chose de ce genre, émanant peut-être de soldats sur le terrain, et qui expliquait que c’était génial d’avoir mélangé le phosphore blanc avec le napalm… « ça colle aux Viets comme de la merde à une couverture et ça les brûle jusqu’à l’os. » Ils étaient contents parce que le phosphore blanc continuait à brûler même lorsque les Vietnamiens frappés par les bombes essayaient de sauter dans l’eau pour arrêter le feu qui les dévorait…
JC : Tu connais ça par cœur ?
AR : Je ne peux pas oublier ; ça m’a brûlée jusqu’à l’os… J’ai grandi au Kerala, tu te souviens. Un pays communiste…
JC : Tu étais en train d’expliquer comment la Fondation Ford avait financé la RAND et le CFR.
AR : (Rires) Oui… c’est une comédie de chambre à coucher… ou plutôt une tragédie de chambre à coucher… au fait, est-ce que ce genre existe? Ford a financé le CFR et RAND. Robert McNamara est passé de la direction de Ford Motors au Pentagone. Donc, comme tu peux le constater, nous sommes cernés.
JC : …et pas seulement par le passé.


Julian Assange

AR : Non — par l’avenir aussi. L’avenir c’est Google, n’est-ce pas ? Dans le livre de Julian Assange — un livre brillant — When Google Met Wikileaks (Quand Google a rencontré Wikileaks), il suggère qu’il n’y a pas une grande différence entre Google et la NSA. L’une des trois personnes qui ont accompagné Eric Schmidt — PDG de Google — pour interviewer Julian, était Jared Cohen, directeur de Google Ideas — ancien du département d’État et conseiller ou quelque chose de ce genre au CFR, conseiller de Condeleezza Rice et d’Hillary Clinton. Les deux autres étaient Lisa Shields et Scott Malcolmson, également anciens du département d’État et du CFR. C’est du sérieux. Mais quand on parle des ONG, il y a une chose à laquelle on doit faire attention…
JC : Laquelle ?
AR : Quand les attaques contre les ONG viennent de l’autre bord, l’extrême-droite, alors ceux d’entre nous qui avaient entrepris de critiquer les ONG d’un point de vue totalement différent, nous aurons l’air fin… aux yeux des libéraux nous serons les méchants…
JC : Encore une fois, dresser les « financés » contre ceux qui ne le sont pas.
AR : Par exemple en Inde, le nouveau gouvernement — les membres de la droite radicale hindoue qui veulent que l’Inde devienne une « Nation Hindoue » — eh bien ce sont des fanatiques. Des bouchers. Les massacres constituent leurs campagnes électorales officieuses — orchestrés dans le but de diviser les communautés et rapporter des votes.  C’est ce qui s’est passé au Gujarat en 2002, et cette année, à la veille des élections générales, dans le district de Muzaffarnagar, des dizaines de milliers de Musulmans ont dû fuir leurs villages et s’installer dans des camps. Certains de ceux qui ont été accusés de tous ces meurtres occupent aujourd’hui des postes de ministres. Face à leur cautionnement de massacres purs et simples, dont ils se glorifient,  on en devient nostalgiques de l’hypocrisie du discours des droits de l’homme. Mais maintenant, si les ONG  des « droits de l’homme » émettent le moindre bruit, ne serait-ce qu’un chuchotement… ce gouvernement les fera taire. Et il peut le faire, très facilement. Il leur suffira de s’en prendre à ceux qui versent de l’argent… et ceux-là, quels qu’ils soient, en particulier ceux qui s’intéressent à l’énorme « marché » indien, se soumettront ou se carapateront de l’autre côté. Ces ONG sauteront parce que ce sont des chimères. Elles ne sont pas solidement ancrées dans la société parmi les gens, vraiment, donc elles disparaîtront purement et simplement. Même la résistance factice qui a sucé la moelle de la véritable résistance sera anéantie.
JC : Tu crois que Modi va réussir à long terme ?
AR : C’est difficile à dire. Il n’y a pas de véritable opposition tu sais. Il détient une majorité absolue et il contrôle entièrement son gouvernement. Lui-même ne faisant confiance à aucun membre de son entourage — et je pense que c’est le cas de la plupart des gens qui ont un passé trouble — il a entrepris d’interagir directement avec le peuple. Le gouvernement est secondaire. Les institutions publiques sont occupées par ses acolytes, les programmes scolaires et universitaires sont remodelés, l’histoire est réécrite de manière absurde. Tout cela est très dangereux. Et une grand partie de la jeunesse, les étudiants, la masse des gens branchés sur les nouvelles technologies, la classe moyenne instruite, les grandes entreprises, sont avec lui la droite hindoue est avec lui. Il abaisse le niveau du discours public en disant des choses comme : « Oh, ce sont les Hindous qui ont inventé la chirurgie esthétique dans les Védas parce que sinon comment aurions-nous pu avoir un dieu à tête d’éléphant ? »
JC : (En riant) Il a dit ça?
AR : Oui ! C’est dangereux. Par ailleurs, c’est tellement ringard que je ne sais pas combien de temps ça peut durer. Mais pour le moment, les gens portent des masques de Modi et l’acclament… Il a été élu démocratiquement. On ne peut pas échapper à ça. C’est la raison pour laquelle lorsque les gens se réfèrent au « peuple » ou au « public » comme s’il s’agissait du dernier dépositaire de toute morale, il m’arrive de tiquer.
JC : Comme on dit : « Le kitsch est le masque de la Mort »
AR : C’est à peu près ça. Mais d’un autre côté, bien qu’il n’ait pas de véritable opposition au Parlement, l’Inde est un pays très intéressant… il n’existe pas d’opposition officielle, mais il y a une authentique opposition sur le terrain. Si on se déplace — il y a toutes sortes de gens, des gens brillants… des journalistes, des cinéastes, que l’on aille au Cachemire, la partie indienne, ou dans un village adivasi (d’aborigènes) sur le point d’être submergé par un réservoir de barrage — leur niveau de compréhension de tout ce dont nous avons parlé — la surveillance, la mondialisation, l’ONGisation — est tellement élevé, tu sais? La sagesse des mouvements de résistance, qui sont mis à poil et au pied du mur, est incroyable. Donc… je compte sur eux et je garde la foi. (Rires)
JC : Donc ça n’a rien de nouveau pour toi… le débat sur la surveillance de masse ?
AR : Bien sûr, les détails sont quelque chose de nouveau pour moi, la partie technique et l’étendue de tout ça – mais pour beaucoup d’entre nous en Inde, qui ne nous considérons pas comme « innocents », la surveillance est une chose dont nous avons toujours été conscients. La plupart de ceux qui ont été sommairement exécutés par l’armée ou par la police — nous appelons ça des « confrontations » — ont été trouvés en pistant leurs portables. Au Cachemire, cela fait des années qu’ils surveillent chaque appel téléphonique, chaque e-mail, chaque compte Facebook — ça plus les portes qu’on défonce, les tirs dans les foules, les arrestations de masse, la torture qui éclipse Abou Ghraïb. C’est pareil en Inde centrale.
JC : Dans la forêt où tu es allée Marcher avec les Camarades ?
AR : Oui. Là où les gens les plus pauvres du monde ont immobilisé quelques-unes des compagnies minières les plus riches. Ce qui est très ironique c’est que des gens qui vivent dans des endroits isolés, qui sont illettrés et ne possèdent pas de télés, sont d’une certaine façon plus libres parce qu’ils sont hors d’atteinte de l’endoctrinement par les médias de masse modernes. Une guerre civile virtuelle est en cours là-bas et peu de gens le savent. De toute façon, avant que j’aille dans la forêt, un commissaire de police m’a dit : « Quiconque traverse cette rivière, peut être abattu sans sommation par mes hommes. » La police nomme « Pakistan » la zone qui se situe de l’autre côté de la rivière. Enfin, bon, ensuite le flic m’a dit : « Tu sais, Arundhati, j’ai dit à mes supérieurs que quel que soit le nombre de policiers qu’on postera dans cette zone, dans la forêt, nous ne pourrons pas gagner cette bataille par la force — le seul moyen de la gagner sera de mettre une télé dans chaque maison tribale parce que ces tribus ne connaissent pas la cupidité ». Il voulait dire que regarder la télé leur apprendrait la cupidité.
JC : La cupidité… Il ne s’agit que de ça dans tout ce cirque… hein ?
AR : Oui.
À Moscou
JC : Ce soir-là, après la remise des prix, nous avons rejoint Dan. Le matin suivant, nous prenions l’avion pour Moscou. Ole von Uexküll, de la Right Livelihood Foundation, un homme charmant aux yeux claires et aux manières impeccables, voyageait avec nous. Ole allait donner son prix à Ed, étant donné qu’il ne pouvait pas venir à Stockholm pour le récupérer. Ole serait notre compagnon pour quelques jours. Durant le vol, Dan, qui a 83 ans, lisait furieusement le nouvel essai d’Arundhati, The Doctor and the Saint, en prenant des notes dans un carnet jaune. Mon esprit était agité, je me demandais ce que Roy ferait de ce petit cirque dérivant vers Moscou. Ce que j’apprendrais de ce qu’elle appelle , avec une douceur soyeuse sinistre dans ses yeux pétillants de malice, « la perspective de la bougnoule » ? Elle peut vous désarmer à tout instant avec son sourire arnaqueur mais ses yeux voient les choses, aiment les choses, si férocement que parfois, ça fait peur.
En passant le poste d’immigration du pays dont il planifiait autrefois l’anéantissement, Dan fit le signe de la paix. Peu après, nous étions en train de rouler dans les rues gelées de Moscou. Le Ritz Carlton est littéralement perché à quelques centaines de mètres du Kremlin. La Place Rouge semblait toujours plus grande à la télé, durant ces horribles parades militaires. Elle est bien plus petite à l’œil nu. Nous nous sommes enregistrés à l’Hôtel et furent accompagnés vers un salon de réception VIP avec vue panoramique sur le Kremlin, et un panneau d’une Audi disant: La terrasse du Ritz vous est offerte par Audi. Un autre rappel planant sur la tombe de Lénine, que le capitalisme était censé avoir mis fin à l’histoire.
A midi le lendemain, je reçu l’appel que j’attendais, dans ma chambre.
La rencontre entre ces deux symboles vivant de la conscience US-américaine était historique. Il fallait que cela se fasse. Voir Ed et Dan ensemble, échanger des histoires, des notes, était à la fois réconfortant et profondément inspirant, et la conversation avec Roy et les deux ex-hommes du Président était extraordinaire. Elle était profonde, lucide, spirituelle, généreuse et d’une légèreté impossible lors d’une interview formelle. Conscient que nous étions surveillés et contrôlés par des forces supérieures à nous-mêmes, nous avons parlé. Peut-être qu’un jour la NSA nous donnera les minutes de notre rencontre. Ce qui était remarquable, c’est la quantité d’entente qu’il y avait dans la pièce. Ce n’était pas que dans ce qui était dit, mais dans la façon de le dire, pas juste dans le texte, mais dans le sous-texte, la chaleur, et le rire qui était jubilatoire. Mais c’est une autre histoire. Après deux jours inoubliables et 20 heures passées ensemble, nous avons dit au revoir à Ed, en nous demandant si nous allions le revoir un jour.
Durant les dernières heures avec Ed, Dan avait relaté en détails horribles et empiriques l’histoire de la course au nucléaire — une histoire de mensonges — un tome apocalyptique de monologues charnels et de rites meurtriers.
À un moment, Dan a qualifié Robert McNamara, son patron au Pentagone, de « modéré ». Arundhati a écarquillé les yeux. Dan a alors expliqué comment, comparé à d’autres allumés du Pentagone comme Edwin Teller et Curtis LeMay, il en était un. L’argument modéré et raisonnable de McNamara, dit Dan, était que les USA n’avaient besoin que de 400 ogives nucléaires et pas de 1000. Parce qu’après 400, il y avait des « retours décroissants sur génocide ». ça commençait à stagner. « Vous tuez la plupart des gens avec 400, donc avec 800, vous n’en tuez pas beaucoup plus — 400 ogives tueraient 1,2 milliards d’individus sur une population mondiale d’alors 3,7 milliards. Alors pourquoi en avoir 1000? »
Roy écoutait tout cela sans beaucoup parler. Dans The End of Imagination (La fin de l’imagination), l’essai qu’elle avait écrit après les essais nucléaires indiens de 1998, elle s’était attiré des problèmes très graves en déclarant : « S’il est antipatriotique de protester contre les armes nucléaires, alors je fais sécession. Je me déclare une république mobile ». Dan, qui est en train d’écrire un livre sur la course à l’armement nucléaire, me dit que c’était une des plus belles choses qu’il ait jamais lu sur le sujet. « Ne pensez-vous pas », dit Roy pour mémoire, où pour quiconque prêt à l’entendre, « que les armes nucléaires sont le corollaire toxique et inévitable de l’idée de Grande Nation? »
Juste après le départ d’Ed, Dan s’effondra sur mon lit — épuisé et béat — avec les bras grands ouverts, mais alors une tempête vit le jour. Il devint tourmenté et émotionnel. Il citait des passages de The Man Without a Country (L’homme sans pays) écrit par Edward Everett Hale, une nouvelle sur un officier de la marine US jugé en cour martiale. La sentence de Hale fut d’errer pour toujours de bateau en bateau, et de ne plus jamais entendre le mot « Amérique ». Dans l’histoire, un personnage cite le poème Patriotism de Sir Walter Scott:
Breathes there the man with soul so dead,
Who never to himself hath said,
« This is my own, my native land! »
Ici respire l’homme à l’âme si morte,
Qui ne s’est jamais dit à lui-même
« C’est chez moi, ma terre native! »
Dan commença à sangloter. À travers ses larmes, il dit, « Je suis toujours autant patriote dans un certain sens sens… pas pour l’État, mais… », et il parla de son fils, qui devint majeur durant la Guerre du Vietnam, et comment lui, Dan, pensait que son fils était né pour la prison. « Que la meilleure chose que les meilleures personnes de notre pays, comme Ed, puissent faire, soit d’aller en prison… Ou d’être exilé en Russie? Voilà ce qu’est devenu mon pays… c’est horrible, vous savez…. » Les yeux d’Arundhati étaient compatissants, mais clairement perturbés.
C’était notre dernière nuit à Moscou. Nous sommes allés nous promener sur la Place Rouge. Le Kremlin était illuminé. Dan est allé s’acheter un bonnet cosaque en fourrure. Nous marchions prudemment sur la périlleuse couche de glace qui recouvrait la Place Rouge, en essayant de deviner où pouvait bien se trouver la fenêtre de Poutine et s’il était encore au travail. Roy continuait à parler comme si elle était encore dans la chambre 1001 :
AR : Les rendements décroissants du génocide… sous quelle rubrique faut-il les classer ? Maths ou économie ? La zoologie, je dirais. Mao a dit qu’il était prêt à ce que des millions de Chinois périssent dans une guerre nucléaire pourvu que la Chine survive… Je commence à trouver ça de plus en plus écœurant que nos calculs ne concernent que les humains… Annihilez la vie sur terre, mais sauvez la nation… sous quelle rubrique ? Stupidité ou folie ?
JC : Services sociaux… D’après toi, de quoi ces cinglés auraient-ils l’air en code binaire ?
AR : Ça leur irait comme un gant. Quand on pense à toute cette violence, tout ce sang… tout ce qui a été détruit pour créer les grandes nations, les USA, l’Australie, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, la Belgique — et même l’Inde et le Pakistan.
JC : L’Union Soviétique…
AR : Oui. Après avoir autant détruit pour les faire naître, il nous faut des armes nucléaires pour les protéger — et le dérèglement climatique pour soutenir leur mode de vie… un projet d’annihilation à double tranchant.
JC : Nous devons tous nous prosterner devant les drapeaux.
AR : Et — autant le dire maintenant pendant que je suis sur la Place Rouge — devant le capitalisme. Chaque fois que je prononce le mot capitalisme, tout le monde s’imagine que…
JC : Tu dois être marxiste.
AR : Il y a beaucoup de marxisme en moi, vraiment… mais la Russie et la Chine ont eu leurs révolutions sanglantes et tout en étant communistes, elles se faisaient la même idée de la production de richesse — qui est de l’arracher des entrailles de la terre. Et maintenant, elles en sont arrivées à la même idée pour finir… tu sais, le capitalisme. Mais le capitalisme échouera, aussi. Il nous faut imaginer autre chose. D’ici là, nous sommes tous logés à la même enseigne…
JC : En pleine errance…
AR : Pendant des milliers d’années, on a pris des décisions idéologiques, philosophiques et concrètes. Elles ont altéré la surface de la terre, l’intégrité de nos âmes. Pour chacune de ces décisions, il y avait peut-être une autre décision qui aurait pu être prise, qui aurait dû être prise.
JC : Qui peut être prise…
AR : Bien sûr. Mais je n’ai pas « l’idée de génie ». Je n’ai même pas l’arrogance de vouloir avoir « l’idée de génie ». Mais je crois que la loi de la résistance au pouvoir est aussi ancienne que la loi de l’accumulation du pouvoir. C’est ce qui permet de maintenir l’équilibre de l’univers… le refus d’obéir. Je veux dire qu’est-ce qu’un pays ? Ce n’est qu’une unité administrative, une municipalité glorifiée. Pourquoi lui attribuons-nous une dimension ésotérique et le protégeons-nous avec des bombes nucléaires ? Je ne peux pas me prosterner devant une municipalité… ce n’est tout simplement pas intelligent. Les salauds feront ce qu’ils ont à faire, et nous ferons ce que nous avons à faire. Même s’ils nous anéantissent, passerons de l’autre côté?
(John Cusack): Je l’ai regardée et je me suis demandé quels ennuis l’attendaient là-bas en Inde… un vieux proverbe yougoslave me vint à l’esprit : « Dis la vérité et cours. » Mais certains personnages ne courront pas… même si peut-être, ils devraient le faire. Ils savent que montrer de la faiblesse ne fait qu’enhardir les salauds…
Elle se retourna vers moi brusquement et me remercia d’avoir organisé la rencontre avec Edward Snowden. « Il se présente comme un homme pragmatique et impassible, mais seule la passion a pu le pousser à faire ce qu’il a fait. Il n’est pas que pragmatique. C’est ce que j’avais besoin de savoir. »
Nous gardions un œil sur Dan, au loin, qui marchandait avec le marchand de chapkas. Je craignais qu’il ne glisse sur la glace.
« Donc pour mémoire, Mme Roy », lui demandais-je, « en tant que personne ayant ‘beaucoup de marxisme’ en elle, quel effet cela fait-il d’arpenter le sol gelé de la Place Rouge ? » Elle hocha la tête avec un air de sagesse, faisant mine de prendre au sérieux ma question de talk-show. « Je pense qu’elle devrait être privatisée…remise à une fondation qui travaille sans relâche à l’autonomisation de la population carcérale féminine, à l’abolition du travail des enfants  et à l’amélioration des relations entre les mass-média et les compagnies minières. Peut-être celle de Bill et Melinda Gates. » 
Elle sourit tristement… Je pouvais presque entendre les carillons de sa pensée harmonieuse, aussi clairement que ceux des cloches de l’église qui emplirent l’air glacial et que le souffle du vent lacérant cette sombre nuit d’hiver.
« Écoute mec, » dit-elle. « Dieu est de retour sur la Place Rouge ».

Quel sera l’objet de notre amour ?
Les êtres humains semblent incapables de vivre sans guerre, mais ils sont aussi incapables de vivre sans amour
par Arundhati Roy

Le non-sommet de Moscou n’était pas une interview formelle. Ni un rendez-vous clandestin de polar d’espionnage. L’aspect positif qui en a découlé c’est que nous avons échappé à la réglementation diplomatique et à la prudence d’usage que l’on déploie autour d’Edward Snowden. Ce qui est dommage en revanche c’est que les plaisanteries, l’humour et les réparties de la chambre 1001 ne peuvent pas être reproduites. Ce non-sommet ne peut pas être retranscrit avec tous les détails qui mériteraient d’être mentionnés. Pourtant, on ne peut absolument pas ne pas les retranscrire. Parce qu’il a eu lieu. Et parce que le monde est un mille-pattes qui avance petit à petit grâce à des millions de vraies conversations. Et celle que nous avons eue en était sans aucun doute, une.
Ce qui était important, peut-être même davantage que ce qui a été dit, c’était l’esprit qui régnait dans la chambre. Il y avait Edward Snowden qui, après le 11 septembre et selon ses propres mots a « immédiatement chanté les louanges de Bush » et s’est engagé pour la guerre en Irak. Et il y avait ceux d’entre nous qui, après le 11 septembre, avaient fait exactement l’inverse. Il était un peu tard pour cette conversation-là, bien sûr. L’Irak a été pratiquement détruit. Et à l’heure actuelle, la carte de ce qu’on nomme avec condescendance le « Moyen-Orient » a été sauvagement redessinée (une fois de plus). Et malgré tout, nous étions là, tous ensembles, conversant dans un hôtel étrange en Russie.
Étrange, ça l’était sans conteste. Le hall opulent du Ritz-Carlton de Moscou, grouillait de millionnaires saouls, grisés par un enrichissement récent, et de superbes jeunes femmes, mi-paysannes, mi-top models, accrochées aux bras d’hommes serviles — des gazelles en route pour la célébrité et la fortune, payant leur dû aux satyres qui les y conduiraient. Dans les couloirs on tombait sur de grosses bagarres, des gens chantant à tue-tête et des serveurs en livrée entrant ou sortant des chambres en poussant silencieusement des chariots encombrés de nourriture et d’argenterie. Dans la chambre 1001, nous étions si près du Kremlin qu’en passant la main par la fenêtre, on pouvait presque le toucher. Nous étions au plus profond de l’hiver russe, auquel on n’a pas accordé le crédit qu’il méritait pour le rôle qu’il a joué lors de la deuxième guerre mondiale.
Edward Snowden était beaucoup plus petit que je ne le pensais. Petit, svelte et d’apparence soignée, il faisait penser à un chat. Il salua Dan avec enthousiasme et nous avec chaleur.
« Je sais pourquoi vous êtes là, me dit-il en souriant.
– Pourquoi?
– Pour me radicaliser. »
J’éclatai de rire. Nous nous installâmes un peu partout, l’un juché sur un tabouret, les autres sur des chaises ou sur le lit de John.
Dan et Ed étaient si heureux de se rencontrer et avaient tant de choses à se dire, qu’il nous parut quelque peu impoli de nous immiscer dans leurs échanges. Par moments ils adoptaient un langage codé et mystérieux : « Je suis passé directement de citoyen anonyme à TSSCI (Top Secret / Sensitive Compartmented Information). » « Non, parce que, encore une fois, il ne s’agit pas du tout de la DS, mais de la NSA. À la CIA, on l’appelle COMO. » « …Elle a un rôle similaire, mais bénéficie-t-elle d’un appui? » « PRISEC ou PRIVAC? » « On commence par être habilité « confidentiel ». Ensuite tout le monde accède aux niveaux d’habilitation TS (Top secret), SI, TK, et Gamma… Personne ne sait de quoi il s’agit… »
Il a fallu un moment avant que je ne me sente prête à les interrompre. La réponse désarmante de Snowden à ma question concernant la photo où on le voit tenir le drapeau US dans ses bras a été de lever les yeux au ciel et de dire : « Oh, je ne sais pas. Quelqu’un m’a tendu un drapeau et ils ont pris une photo. » Et quand je lui demandai pourquoi il avait soutenu la guerre en Irak, alors que des millions de gens à travers la planète manifestaient contre, il répliqua de façon tout aussi désarmante : « Je me suis fait avoir par la propagande. »
Dan a parlé assez longuement du fait qu’il serait étonnant que des citoyens US entrant au Pentagone et à la NSA aient lu beaucoup de livres sur l’exceptionnalisme US et l’histoire de ses guerres. (Et une fois dedans, ces sujets ne les intéresseraient probablement pas). Lui et Ed avaient assisté à ça en direct et en temps réel, et avaient été suffisamment horrifiés pour mettre en jeu leur vie et leur liberté lorsqu’ils ont décidé de devenir lanceurs d’alerte. Ce qu’ils avaient tous deux clairement en commun, c’était un sens aigu de la probité morale — de la notion de bien et de mal. Un sens de la probité qui était de toute évidence à l’œuvre pas seulement lorsqu’ils ont décidé de lancer l’alerte sur ce qu’ils pensaient être moralement inacceptable, mais aussi lorsqu’ils se sont engagés dans leurs métiers — Dan pour sauver son pays du communisme, Ed pour le sauver du terrorisme islamiste. Ce qu’ils ont fait lorsqu’ils ont perdu leurs illusions était si galvanisant, si spectaculaire, qu’ils en sont venus à être identifiés par ce seul acte de courage moral.
J’ai demandé à Ed Snowden ce qu’il pensait de la capacité de Washington de détruire des pays et de son incapacité à gagner une guerre (malgré la surveillance de masse). Je crois que la question était formulée d’une manière pas très polie — quelque chose comme « Quelle est la dernière fois que les USA ont gagné une guerre? » Nous nous sommes demandé si les sanctions économiques et l’invasion de l’Irak qui a suivi pouvaient être qualifiées de génocide. Nous avons discuté du fait que la CIA savait — et se préparait à ça — que le monde se dirigeait vers une guerre pas uniquement entre pays mais aussi dans les pays, dans laquelle la surveillance de masse serait nécessaire pour contrôler les populations. Et aussi comment les armées étaient transformées en forces de police pour administrer les pays qu’elles avaient envahis et qu’elles occupaient, tandis que la police, même dans des endroits comme l’Inde, le Pakistan, Ferguson, Missouri, aux USA — étaient entraînées à agir comme des armées pour réprimer des insurrections internes.
Ed a parlé assez longuement du fait que nous « entrons comme des somnambules dans un État de surveillance totale. » Et là je le cite parce que c’est quelque chose qu’il a souvent répété : « Si nous ne faisons rien, nous entrons comme des somnambules dans un État de surveillance totale où nous avons à la fois un super-État qui détient une capacité illimitée d’user de la force et une capacité illimitée de savoir sur qui elle va s’exercer — et cette combinaison est très dangereuse. C’est l’avenir sombre que nous avons devant nous. Le fait qu’ils sachent tout de nous et que nous ne sachions rien d’eux – du fait qu’ils s’entourent de secret, qu’ils sont privilégiés, qu’ils appartiennent à une classe à part…l’élite, la classe politique, celle qui détient les ressources — nous ne savons pas où ils vivent, nous ne savons pas ce qu’ils font, nous ne savons pas qui sont leurs amis. Ils ont la capacité de tout savoir sur nous. C’est la direction que prend l’avenir, mais je pense que cela peut évoluer de différentes manières… »
J’ai demandé à Ed si la NSA ne faisait que feindre d’être irritée par ses révélations ou si elle n’était pas en réalité secrètement ravie d’être réputée comme « l’Agence qui voit tout et qui sait tout » — parce que cela permet de maintenir les gens dans un état de peur, d’instabilité, constamment sur leurs gardes et faciles à gérer.
Dan a expliqué comment, même aux USA, on n’était qu’à un 11 septembre d’un État policier :
« Nous ne sommes pas à l’heure actuelle dans un État policier, pas encore. Je parle de ce qui pourrait advenir. Je me rends bien compte que je ne devrais pas dire les choses de cette manière…Les Blancs, la classe moyenne, dont je fais partie, ne vivent pas dans un État policier…Les Noirs, les pauvres, vivent dans un État policier. La répression commence avec les demi-blancs, les Moyen-orientaux, ainsi que toute personne qui s’associerait à eux, et s’étend à partir de là…Nous n’avons pas un État policier. Un 11 septembre de plus, et je crois que nous aurons des centaines de milliers d’arrestations. Des Moyen-Orientaux et des Musulmans seront mis dans des camps de détention ou expulsés. Après le 11 septembre, des milliers de personnes ont été arrêtées sans mise en accusation… Mais là je parle de l’avenir. Je parle de quelque chose qui serait de l’ordre de ce qu’on a fait aux Japonais pendant la Deuxième guerre mondiale. Je parle de centaines de milliers dans des camps ou expulsés. Je pense que la surveillance peut être mise en relation avec ça. Ils sauront à qui s’en prendre. Ils ont déjà recueilli les données. »
(Alors qu’il disait cela, je me suis demandée, bien que je n’aie pas posé la question : comment les choses se seraient-elles passées si Snowden n’avait pas été Blanc ?)
Nous avons parlé de guerre, de cupidité, de terrorisme et de ce qui pourrait en être une définition précise. Nous avons parlé de pays, de drapeaux et de la signification qu’il faut donner au patriotisme. Nous avons parlé de l’opinion publique et du concept de morale publique et à quel point elle peut être changeante et facilement manipulable.
Ce n’était pas une conversation du type « questions-réponses ». Nous formions un groupe incongru. Ole, moi-même et trois Américains trouble-fête. John Cusack, qui a imaginé et organisé cette réunion de perturbateurs, est issu d’un milieu de musiciens, écrivains, acteurs, athlètes qui ont refusé de se laisser prendre à toutes ces conneries, même lorsqu’elles étaient superbement emballées.
Qu’adviendra-t-il d’Edward Snowden ? Pourra-t-il un jour retourner aux USA ? Ses chances semblent bien faibles. Le gouvernement US — tant l’État profond que les deux grands partis politiques — veulent le punir pour l’énorme tort qu’il a fait subir à l’establishment sécuritaire. (Ils ont eu Chelsea Manning et les autres lanceurs d’alerte là où ils voulaient les mettre, en taule). S’ils ne parviennent pas à tuer ou à incarcérer Snowden, ils doivent utiliser tout ce qui est en leur pouvoir pour limiter les dégâts qu’il a occasionnés et qu’il continue à provoquer. Un des moyens pour y parvenir serait de contenir et de s’approprier le débat autour des lanceurs d’alerte et de l’orienter dans une direction qui les arrangerait. Et ils ont, dans une certaine mesure, réussi à faire ça. Dans le débat Sécurité Publique contre surveillance de masse et qui se déroule dans les médias occidentaux établis, l’Objet de l’Amour? Ce sont les USA. Les USA et leurs actes. Sont-ils moraux ou immoraux ? Bons ou mauvais ? Les lanceurs d’alerte sont-ils des patriotes ou des traîtres ? A l’intérieur de cette matrice de moralité restreinte, d’autres pays, d’autres cultures, d’autres conversations — même en étant victimes de guerres US — apparaissent la plupart du temps seulement en tant que témoins du procès principal. Ils soutiennent soit l’indignation de l’accusation soit celle de la défense. Le procès, mené dans ces conditions, sert à renforcer l’idée qu’il peut y avoir une superpuissance morale modérée. Ne sommes-nous pas en train de la voir en pleine action ? Sa douleur ? Sa culpabilité ? Ses mécanismes d’autocorrection ? Ses médias chiens de garde ? Ses activistes qui refusent de voir les citoyens ordinaires (innocents) espionnés par leur propre gouvernement ? Dans ces débats qui semblent féroces et intelligents, des mots tels que public, sécurité et terrorisme sont lancés, mais ils demeurent, comme toujours, définis de façon approximative et sont le plus souvent utilisés comme l’État US voudrait qu’on les utilise.
Il est choquant que Barack Obama ait approuvé une « liste de gens à tuer » avec 20 noms dessus.
Vraiment ?
Sur quelle sorte de liste les millions de gens ayant été tués dans toutes les guerres US figuraient-ils, sinon sur une « liste de gens à tuer »?
Dans toute cette affaire, Snowden dans son exil, doit demeurer stratégique et user d’une certaine tactique. Il se trouve dans la position impossible de devoir négocier les termes de son amnistie/procès avec ces mêmes institutions US qui se considèrent trahies par lui, et les termes de sa résidence en Russie avec ce Grand Humanitaire qu’est Vladimir Poutine. Donc les superpuissances ont acculé ce diseur de vérité dans une position qui nécessite une extrême prudence de sa part concernant son utilisation des projecteurs qui sont braqués sur lui et ses déclarations publiques.
Malgré cela, si on met de côté ce qui ne peut pas être dit, la conversation autour des lanceurs d’alerte est passionnante — c’est de la Realpolitik — animée, importante et truffée de termes juridiques.
On y retrouve des espions et des chasseurs d’espions, des secrets et des divulgateurs de secrets. C’est un univers en soi, très adulte et très attirant. Cependant, s’il devient, et c’est un risque récurrent — un substitut pour une pensée politique plus large et radicale, alors le débat que Daniel Berrigan, prêtre jésuite, poète et résistant de guerre (contemporain de Daniel Ellsberg) voulait avoir lorsqu’il a dit : « tous les États-nations tendent à devenir impériaux, c’est là le problème », devient un peu gênant.

J’étais heureuse de voir Snowden expliquer, lors de ses débuts sur Twitter (il s’est attiré plus d’un demi-million de followers en une demi-seconde) : « Je travaillais pour le gouvernement. Je travaille maintenant pour le public ». Ce qui est implicite dans cette phrase, c’est le fait que le gouvernement ne travaille pas pour le public. C’est le début d’une conversation subversive et gênante. Par « le gouvernement », il entend bien sûr le gouvernement US, son ancien employeur. Mais qu’entendait-il par « le public »? Le public US? Quelle partie du public US? Il va devoir décider au fur et à mesure. Dans les démocraties, la ligne de démarcation entre un gouvernement élu et « le public » n’est jamais très claire. L’élite est généralement mélangée au gouvernement de façon homogène. D’un point de vue international, si « le public US » est bien quelque chose qui existe, c’est un public de privilégiés. Le seul « public » que je connaisse est un labyrinthe épineux et exaspérant.
Bizarrement, lorsque je repense à notre rencontre au Ritz de Moscou, l’image qui me vient en tête c’est celle de Daniel Ellsberg. Dan, après toutes ces heures à parler, étendu sur le lit de John, tel le Christ, avec ses bras grands ouverts, déplorant ce que sont devenus les USA — un pays dont « les meilleurs » finissent soit en prison soit en exil. J’ai été émue par ses larmes, mais aussi troublée — parce qu’elles étaient les larmes d’un homme ayant vu de près la machine. Un homme qui tutoyait ceux qui contrôlaient le pays et contemplaient froidement l’idée d’anéantir la vie sur Terre. Un homme qui a tout risqué pour nous alerter. Dan connait tous les arguments, pour et contre. Il utilise souvent le mot impérialisme pour décrire l’histoire et la politique étrangère des USA. Il sait bien qu’aujourd’hui, 40 ans après qu’il a rendu publics les Pentagon Papers, et même si ces individus particuliers sont partis, la machine continue à tourner.
Les larmes de Daniel Ellsberg m’ont amenée à penser à l’amour, à la perte, aux rêves, et par-dessus tout, à l’échec.
Quel est donc cet amour que nous éprouvons pour un pays ? Quel genre de pays sera un beau jour à la hauteur de nos rêves ? Quels sont donc ces rêves qui ont été brisés ? La grandeur des grandes nations n’est-elle pas directement proportionnelle à leur aptitude à se montrer impitoyables, génocidaires ? L’ampleur du « succès » d’un pays n’est-elle pas également une marque habituelle de la profondeur de son échec moral?
Et qu’en est-il de notre échec ? Écrivains, artistes, radicaux, antinationaux, anticonformistes, mécontents – qu’en est-il de l’échec de notre imagination ? Qu’en est-il de notre échec à substituer à l’idée de drapeaux et de pays un Objet d’Amour moins létal ? Les êtres humains semblent incapables de vivre sans guerre, mais ils sont également incapables de vivre sans amour. La question qui se pose alors est : quel sera l’objet de notre amour ?
En rédigeant ceci à un moment où des réfugiés affluent vers l’Europe — résultat de la politique étrangère menée par les USA et  l’Europe au « Moyen-Orient » depuis des décennies — je m’interroge : Qu’est-ce qu’un réfugié ? Est-ce qu’Edward Snowden peut être qualifié de réfugié ? Certainement. À cause de ce qu’il a fait, il ne peut pas retourner à l’endroit qu’il considère comme étant son pays (bien qu’il puisse continuer à vivre là où il se sent le mieux – à l’intérieur d’internet). Les réfugiés qui fuient les guerres en Afghanistan, en Irak, en Syrie pour l’Europe, sont des réfugiés de guerres du mode de vie. Mais les milliers de personnes dans des pays comme l’Inde qui sont emprisonnées et tuées par ces mêmes guerres, les millions qui sont chassés de leurs terres et de leurs fermes, exilés de tout ce qu’ils ont toujours connu — leur langue, leur histoire, le paysage qui les a façonnés — ne le sont pas. Tant que leur misère est contenue à l’intérieur des frontières de leur propre pays, tracées arbitrairement, ils ne sont pas considérés comme des réfugiés. Mais ils le sont. Et très certainement, pour ce qui est de leur nombre, ces personnes représentent une grande majorité dans le monde d’aujourd’hui. Malheureusement, pour des imaginations  enfermées dans une grille de pays et de frontières, pour des esprits emballés dans des drapeaux, ils ne sont pas une priorité.
Le réfugié le plus connu des guerres du style de vie est peut-être Julian Assange, fondateur et rédacteur en chef de WikiLeaks, qui purge sa quatrième année en tant que fugitif-invité dans une chambre de l’ambassade d’Équateur à Londres. La police britannique est postée dans un petit vestibule juste devant la porte d’entrée. Il y a des tireurs embusqués sur le toit, qui ont reçu l’ordre de l’arrêter, de l’abattre, de le traîner à l’extérieur si jamais il s’avise de mettre un orteil en dehors de la pièce, qui constitue, sur le plan juridique, une frontière internationale. L’ambassade d’Équateur est située en face de Harrods, le grand magasin le plus célèbre du monde. Le jour où nous avons rencontré Julian, Harrods engloutissait et vomissait des centaines ou peut-être des milliers de personnes surexcitées faisant leurs achats de Noël. Au milieu de cette grande artère londonienne, l’odeur de l’opulence et des excès se mêlait à l’odeur de l’incarcération et de la peur de la liberté d’expression du Monde Libre (ils se ont serré la main et ont convenu de ne jamais se lier d’amitié).
Le jour où (en réalité le soir) nous avons rencontré Julian, il nous a été interdit par la sécurité d’introduire dans la pièce le moindre dispositif d’enregistrement, téléphone portable ou caméra. Cette conversation demeure donc officieuse aussi. Malgré tout ce qui a été accumulé contre son fondateur-rédacteur, WikiLeaks poursuit son œuvre, plus détendu et plus insouciant que jamais. Récemment, il a offert une récompense de 100 000 dollars à quiconque pourrait fournir des documents  sur le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), un accord de libre-échange entre l’Europe et les USA qui vise à donner aux multinationales le pouvoir de poursuivre en justice les gouvernements souverains dont les décisions auraient des effets néfastes sur leurs bénéfices. Ces actes criminels pourraient inclure l’augmentation du salaire minimum par le gouvernement, le fait de ne pas prendre de mesures répressives contre les villageois « terroristes » qui entravent le travail des compagnies minières, ou, disons, l’audace de refuser l’offre par Monsanto de graines génétiquement modifiées et brevetées. Le TTIP n’est rien d’autre qu’une arme de plus, comme la surveillance intrusive ou l’uranium appauvri, à utiliser dans les guerres du style de vie.
En regardant Julian Assange, assis en face de moi, pâle et usé, n’ayant pas reçu cinq minutes de rayons de soleil sur sa peau depuis 900 jours, mais refusant toujours de disparaître ou de capituler comme ses ennemis aimeraient qu’il le fasse, j’ai souri à l’idée que personne ne le considère comme un héros australien ou un traître australien. Pour ses ennemis, Assange a trahi bien plus qu’un pays. Il a détruit l’idéologie des pouvoirs en place. Pour cela, ils le haïssent encore plus qu’ils ne haïssent Edward Snowden. Et ça en dit long.
On nous dit, assez souvent, qu’en tant qu’espèce nous nous tenons en équilibre au bord de l’abîme. Il est possible que notre intelligence orgueilleuse et prétentieuse nous ait dépouillé de notre instinct de survie, et que la voie que nous aurions pu emprunter pour nous remettre à l’abri ait été effacée. Dans ce cas, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse faire. Si quelque chose peut être fait, alors il y a une certitude : ceux qui ont créé le problème ne seront pas ceux qui trouveront une solution. Crypter nos e-mails pourra nous aider, mais pas beaucoup. Réajuster notre compréhension de ce qu’est l’amour, de ce qu’est le bonheur — et, oui, de ce que sont les pays — le pourrait. Réajuster nos priorités le pourrait. Une forêt ancienne, une chaîne de montagnes ou une vallée de rivière, sont plus importantes et certainement plus dignes d’amour que ne le sera n’importe quel pays. Je pourrais pleurer pour une vallée fluviale, et je l’ai déjà fait. Mais pour un pays ? Oh mec, je ne sais pas…
Arundhati Roy

Traduit par Héléna Delaunay, Nicolas Casaux
Édité par Fausto Giudice







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