jeudi 10 décembre 2015

Rencontre du 4ème type à Moscou (2)


Edward Snowden


« Nous vous avons apporté la promesse de l’avenir, mais notre langue bégaie et glapit… »
par Arundhati Roy

Mon téléphone a sonné à trois heures du matin. C’était John Cusack me demandant si je voulais aller à Moscou avec lui pour rencontrer Edward Snowden. J’avais déjà rencontré John plusieurs fois; j’ai arpenté les rues de Chicago avec lui, un colosse engoncé dans sa capuche, essayant de ne pas être reconnu. J’avais vu et adoré plusieurs des principaux films qu’il avait écrit et dans lesquels il jouait, et je savais qu’il avait rapidement pris fait et cause pour Snowden avec Le Principe de Snowden, un essai qu’il avait écrit quelques jours après que l’histoire avait éclaté et que le gouvernement US avait commencé à demander sa tête. Nous avions eu des conversations qui avaient duré des heures, mais je ne l’ai embrassé comme un vrai camarade qu’après avoir ouvert son frigo, n’y trouvant qu’un vieux klaxon d’autobus, et une paire de petits bois de cerf dans son freezer.
Je lui ai dit que j’adorerais rencontrer Edward Snowden à Moscou.
L’autre personne qui voyagerait avec nous, c’était Daniel Ellsberg — le Snowden des années 60 — le lanceur d’alerte qui a rendu public les Papiers du Pentagone durant la guerre du Vietnam. J’avais déjà rencontré Dan, brièvement, il y a 10 ans, lorsqu’il m’avait offert son livre, Secrets: A Memoir of Vietnam and the Pentagon Papers [Publié en 2002, traduction française prévue pour 3002, NdE].
Dan parlait de lui-même sans ménagement dans son livre. Ce n’est qu’en le lisant — ce que vous devriez faire — que vous parviendrez à comprendre l’inquiétante combinaison de culpabilité et de fierté avec laquelle il a vécu pendant presque 50 de ses 84 ans de vie. Cela fait de Dan un homme compliqué, en conflit avec lui-même, — moitié héro, moitié spectre hanté — un homme qui a essayé de faire pénitence pour ses actes passés en parlant, en écrivant, en protestant et en se faisant arrêter lors d’actes de désobéissance civile pendant des décennies.
Dans les premiers chapitres de Secrets, il explique comment, en 1965, alors qu’il n’était qu’un jeune employé du Pentagone, des ordres émanèrent directement du bureau de Robert McNamara (« c’était comme un ordre émanant de Dieu ») exigeant le rassemblement « de détails sur les atrocités » des attaques Viêt-Cong contre les civils et les bases militaires sur l’ensemble du Vietnam. McNamara, secrétaire à la Défense à l’époque, avait besoin de cette information pour justifier « les actes de représailles » — ce qui, en gros, signifiait qu’il avait besoin d’une justification pour bombarder le Sud-Vietnam (et le Nord). Le collecteur « d’atrocités » choisi par « Dieu », c’était Daniel Ellsberg :
Je n’eus ni doutes ni hésitations en me rendant dans la Salle de Guerre conjointe pour faire de mon mieux. C’est le souvenir qui me dérange… J’ai rapidement dit au colonel que j’avais besoin de détails d’atrocités…
Par-dessus tout, je voulais les détails gore des blessures d’Américains à Pleiku et particulièrement à Qui Nhon. J’ai dit au colonel : « J’ai besoin de sang »… La plupart des rapports n’entraient pas dans les détails gore, mais certains d’entre eux le faisaient. Le chef de district avait été étripé devant le village, et sa famille, sa femme et ses quatre enfants, avait aussi été tuée. « Génial! C’est ce que je veux savoir! C’est ce dont j’ai besoin! Il m’en faut plus! Vous pouvez-vous trouver d’autres histoires comme celle-là ? »
Dans les semaines qui suivirent, l’opération Rolling Thunder était annoncée. Les avions US commencèrent à bombarder le Sud-Vietnam. Quelque chose comme 175 000 Marines furent déployés dans ce petit pays de l’autre bout du monde, à 8000 miles de Washington, DC. La guerre durerait 8 ans. (Selon les témoignages tirés du livre sur la guerre du Vietnam, récemment publié, Kill Anything That Moves (Tuez tout ce qui bouge), de Nick Turse, ce que l’armée US a fait au Vietnam, en passant de village en village, avec l’ordre de « tuer tout ce qui bouge » — ce qui comprenait femmes, enfants et bétail — était aussi vicieux, bien qu’à une échelle bien plus vaste, que ce que fait l’ISIS actuellement. Cela avait l’avantage d’être soutenu par l’une des forces aériennes les plus puissantes du monde).

Rolling Thunder : un hélico US survole des cadavres de guérilléros Viet Cong près du village de Tan Phu . AP

A la fin de la guerre du Vietnam, trois millions de Vietnamiens et 58 000 soldats US avaient été tués et il y avait eu assez de bombes larguées pour couvrir tout le Vietnam de plusieurs centimètres d’acier. Dan, encore : « Je n’ai jamais pu m’expliquer — donc je ne peux l’expliquer à personne d’autre — pourquoi je suis resté au Pentagone lorsque le bombardement a commencé. Par simple carriérisme n’est pas une explication adéquate ; je n’étais pas attaché à ce rôle ni à davantage de recherche de l’intérieur ; j’avais appris tout ce dont j’avais besoin. Le travail de cette nuit-là est la pire chose que j’aie jamais faite ».
La première fois que j’ai lu Secrets, j’ai été déstabilisée par mon admiration et ma sympathie envers Dan d’un côté, et par ma colère, pas contre lui bien sûr, mais contre ce à quoi il avait si sincèrement admis avoir participé, de l’autre. Ces deux sentiments évoluaient sur des voies clairement parallèles, refusant de converger. Je savais que quand mes nerfs mis à vif rencontreraient les siens, nous deviendrions amis, et c’est ce qui s’est produit.
Peut-être que mon malaise initial, mon incapacité à réagir simplement et généreusement à ce qui était clairement un acte de courage et de conscience de la part de Dan, était lié au fait que j’ai grandi au Kerala, où, en 1957, l’un des premiers gouvernements communistes démocratiquement élus parvint au pouvoir. Et puis, comme le Vietnam, nous avions des jungles, des rivières, des rizières, et des communistes. J’ai grandi dans une mer de drapeaux rouges, de défilés de travailleurs, et de chants d’Inquilab Zindabad (Vive la révolution!)! Si un vent fort avait déporté la guerre du Vietnam quelques milliers de kilomètres vers l’Ouest, j’aurais été une « gook » [une « chinetoque », terme injurieux  par lequel les yankees désignaient les Vietnamiens, auparavant désignés comme « niaks » par les Français, NdE] — une sacrifiable, une bombardable, une napalmable — un autre corps pour ajouter de la couleur locale dans Apocalypse Now (Hollywood a gagné la guerre du Vietnam, même si l’Amérique l’a perdue. Et le Vietnam est une économie de libre marché aujourd’hui. Donc, qui suis-je pour prendre ces choses à cœur après tant d’années?).
Mais, à l’époque, au Kerala, nous n’avions pas besoin des Papiers du Pentagone pour être en colère contre la guerre du Vietnam. Je me souviens, alors que j’étais encore très jeune, de mon premier débat à l’école, habillée en femme Viêt-Cong, dans le sarong imprimé de ma mère. Je m’exprimais avec une indignation apprise à propos des « Chiens courants de l’impérialisme ». J’ai joué avec des enfants appelés Lénine et Staline. (Il n’y avait pas de petits Léon ou de bébé Trostsky — peut-être avaient-ils été exilés ou fusillés). A la place des Papiers du Pentagone, nous n’aurions pas été contre quelque lanceur d’alerte soulevant les réalités des purges staliniennes ou du Grand Bond en Avant chinois, et des millions qui en moururent. Mais tout cela était balayé par les partis communistes comme propagande occidentale ou justifié comme partie nécessaire de la Révolution.
Mais malgré mes réserves et critiques vis-à-vis des divers partis communistes de l’Inde (mon roman Le dieu des petits riens a été dénoncé par le Parti communiste de l’Inde (marxiste) au Kerala comme anti-communiste), je pense que l’anéantissement de la gauche (et je n’entends pas par-là la défaite de l’Union Soviétique ou la chute du mur de Berlin) nous a mené au lamentable état insensé dans lequel nous nous trouvons actuellement. Même les capitalistes doivent sûrement admettre que, ne serait-ce qu’intellectuellement, le socialisme est un opposant de valeur. Il rend même ses adversaires intelligents. La tragédie d’aujourd’hui, c’est non seulement que des millions de gens se proclamant communistes ou socialistes aient été liquidés au Vietnam, en Indonésie, en Iran, en Irak, en Afghanistan, que la Chine et la Russie, après toutes ces révolutions, soient devenues des économies capitalistes, que la classe ouvrière ait été démolie aux USA et que ses syndicats aient été démantelés, que la Grèce ait été mise à genoux, ou que Cuba s’apprête à rentrer dans le marché libre — mais c’est aussi que le langage de la gauche, que le discours de la gauche, ait été marginalisé et qu’on cherche à l’éradiquer. Le débat — bien que ses protagonistes, aient, de part et d’autre, trahi tout ce en quoi ils prétendaient croire — se concentrait auparavant sur la justice sociale, l’égalité, la liberté et la redistribution de la richesse. Tout ce qu’il semble nous rester aujourd’hui c’est un charabia paranoïaque sur une guerre contre le terrorisme dont le seul objectif est d’étendre la guerre, d’augmenter la terreur, et de masquer le fait que les guerres d’aujourd’hui ne sont pas des aberrations mais sont systémiques, des exercices logiques effectués dans le but de préserver un mode de vie dont les plaisirs délicats et les conforts exquis ne peuvent être apportés aux quelques privilégiés qu’à l’aide d’une guerre d’hégémonie continue et prolongée — des guerres de modes de vie [Lifestyle Wars].
Ce que je voulais demander à Ellsberg et Snowden, c’était s’il pouvait y avoir des bonnes guerres. Des guerres réfléchies? Des guerres justes? Des guerres respectant les droits humains?
La doublure comique de ce qui était autrefois une conversation sur la justice, c’est ce que le New York Times a récemment appelé « la conversation sur l’oreiller de Bill et Melinda Gates », à propos de « ce qu’ils ont appris en faisant don de 34 milliards de dollars », ce qui, selon le calcul effectué vite fait bien fait par le chroniqueur du Times Nicholas Kristof, aurait sauvé la vie de 33 millions d’enfants de maladies comme la polio:
« A propos de la fondation (Gates) il y a toujours beaucoup de conversations sur l’oreiller », explique Melinda. « On se pousse durement l’un l’autre »… Bill pensait que Melinda se concentrait trop sur les visites de terrain, tandis que Melinda pensait que Bill passait trop de temps avec des officiels… Ils s’enseignent aussi des choses mutuellement, explique Melinda. En ce qui concerne le genre, ils ont suivi son intuition à elle en investissant dans la contraception, mais ils ont également développé de nouveaux indicateurs pour satisfaire Bill. Donc, parmi les leçons qu’ils ont tirées de 15 années de philanthropie, une d’elles est valable pour tous les couples… Écoutez votre épouse!
(New York Times du 18 juillet 2015)
Ils comptent — continue l’article sans ironie aucune — sauver la vie de 61 millions d’enfants de plus dans les 15 prochaines années (Encore une fois, selon des calculs sommaires, cela coûterait encore 61 milliards de dollars, au moins). Tout cet argent dans un lit-salle-de-réunion — comment dorment-ils la nuit, Bill et Melinda? Si vous êtes assez gentil envers eux et que vous leur soumettez une suggestion de projet assez bonne, ils peuvent même peut-être vous subventionner afin que vous puissiez vous aussi sauver le monde à votre petite façon.

Bill et Melinda en action

Mais, plus sérieusement — que fait un couple avec autant d’argent, qui n’est d’ailleurs qu’un faible pourcentage des indécents profits qu’ils engrangent grâce à l’entreprise qu’ils dirigent? Un même ce faible pourcentage se compte en milliards. C’est assez pour décider de l’agencement du monde, assez pour acheter les politiques gouvernementales, déterminer les programmes universitaires, financer les ONG et les activistes. Cela leur donne le pouvoir de façonner le monde entier à leur guise. Sans même parler de politique, est-ce même décent? Même s’il s’agit de « bonne » volonté? Qui décide de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas?
Voilà, en gros, où nous en sommes, politiquement parlant.
Revenons-en au coup de fil de trois heures du matin — dès l’aube je m’inquiétais de mon billet d’avion et de l’obtention d’un visa russe. J’ai alors appris que j’avais besoin d’une copie physique de la confirmation de réservation d’hôtel à Moscou, signée et approuvée par le ministère machinchouette de Russie. Comment allais-je faire ça? J’avais seulement trois jours. L’assistant-magicien de John s’en est chargé et me l’a envoyé par courrier. Mon cœur a fait un bond lorsque je l’ai reçu. Le Ritz-Carlton. Ma dernière sortie politique avait consisté en quelques semaines de marcher avec des guérilléros maoïstes et à dormir sous les étoiles dans la forêt de Dandakaranya. Et j’allais me retrouver au Ritz? Ce n’était pas seulement la question du prix, c’était… je ne sais pas… je n’avais jamais imaginé le Ritz-Carlton comme camp de base — ou comme lieu — de n’importe quel genre de politique réelle. (Quoi qu’il en soit, le Ritz s’est avéré être un lieu de choix pour plusieurs interviews de Snowden, dont la fameuse conversation avec John Oliver, sur les « dick pics » [litt. Photos de zobs, sur la question de savoir si la NASA peut avoir accès à vos photos intimes, NdE].)
Je suis passée devant la longue queue serpentant devant le consulat US hautement gardé, pour enfin parvenir à l’ambassade russe. Elle était vide. Il n’y avait personne aux guichets « passeports », « formulaires visa » ou « perception ». Il n’y avait pas de sonnette, aucun moyen d’attirer l’attention de qui que ce soit. À travers une porte entrouverte, j’ai entraperçu des déplacements de gens dans les coulisses. Aucune queue d’aucune sorte dans l’ambassade d’un pays ayant une histoire pleine de toutes les sortes de queues imaginables. Varlam Chalamov les décrit si vivement dans ses Récits de la Kolyma, sur le Goulag — des queues pour la nourriture, pour les chaussures, pour un minuscule bout de vêtement — un combat à mort pour un morceau de pain rassis. Je me suis souvenue d’un poème d’Anna Akhmatova — qui, contrairement à beaucoup de ses pairs, avait survécu au goulag — sur les queues. Enfin, dans ce genre :
  Au temps effrayants de Iejov, pendant dix-sept mois, j’ai pris place au sein des files d’attente devant les prisons de Leningrad, ces queues faites par les familles des prisonniers. Un jour, quelqu’un me reconnut. Alors, derrière moi, une femme aux lèvres bleuies par le froid, qui, bien sûr, de sa vie n’avait jamais entendu mon nom, se secoua de son engourdissement, ce demi-sommeil que nous partagions, et me demanda tout bas à l’oreille – là-bas, tout le monde chuchotait :
– Et  ça,  vous pouvez le décrire ?
– Oui, je le peux.
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui, autrefois, avait été son visage.

(Traduction Michel Tessier)
Akhmatova, son premier mari Nicolaï Goumiliev, Ossip Mandelstam et trois autres poètes appartenaient à un mouvement poétique appelé acméisme. En 1921, Goumiliev a été fusillé pour activité contre-révolutionnaire. Mandelstam a été arrêté en 1934 pour avoir écrit une ode à Staline qui avait des accents satiriques et dont l’éloge n’était pas assez convaincant. Il mourut des années plus tard, rongé par la faim et la folie, dans un camp de transit en Sibérie. Sa poésie (qui a survécu grâce à des bouts de papiers dissimulés dans des taies d’oreillers ou des ustensiles de cuisine, ou encore grâce à la mémoire de gens qui l’aimaient) a été récupérée par sa veuve et par Anna Akhmatova.
C’est donc l’histoire de la surveillance dans le pays qui a offert l’asile à Ed Snowden — recherché par les USA pour avoir révélé un système de surveillance qui fait apparaître les agents du KGB et de la Stasi comme des enfants de chœur. Si l’affaire Snowden était une fiction, un bon éditeur la refuserait en qualifiant la symétrie narrative qu’elle reflète d’artifice bas de gamme.
Un homme a finalement fait son apparition derrière l’un des guichets de l’ambassade de Russie et a accepté mon passeport et mon formulaire de demande de visa (ainsi que la copie cachetée et tamponnée de la confirmation de ma réservation d’hôtel). Il me demanda de revenir le lendemain matin.
Lorsque j’arrivai chez moi, je me dirigeai directement vers ma bibliothèque, à la recherche d’un passage du roman de Arthur Koestler Le zéro et l’infini que j’avais marqué il y a longtemps. Le camarade N.S. Roubachov, qui fut un haut fonctionnaire dans le gouvernement soviétique, a été arrêté pour trahison. Dans sa cellule de prison, il évoque ses souvenirs :
« Tous nos principes étaient bons, mais nos résultats ont été mauvais. Ce siècle est malade. Nous en avons diagnostiqué le mal et ses causes avec une précision microscopique, mais partout où nous avons appliqué le bistouri, une nouvelle pustule est apparue. Notre volonté était pure et dure, nous aurions dû être aimés du peuple. Mais il nous déteste. Pourquoi sommes-nous ainsi odieux et détestés? Nous vous avons apporté la vérité et dans notre bouche elle avait l’air d’un mensonge. Nous vous avons apporté la liberté et dans nos mains, elle ressemble à un fouet. Nous vous avons apporté la véritable vie, et là où notre voix s’élève, les arbres se dessèchent et l’on entend bruire les feuilles mortes. Nous vous avons apporté la promesse de l’avenir, mais notre langue bégaie et glapit… »
Lu aujourd’hui, cela ressemble à des confidences sur l’oreiller entre deux vieux ennemis qui se sont livrés une guerre longue et rude et qui ne peuvent plus se distinguer l’un de l’autre.
J’ai obtenu mon visa le matin suivant. Je partais pour la Russie.


Source : Le Partage


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