lundi 23 novembre 2015

La France a la migraine



"Il existe encore une véritable intelligentsia française, malheureusement écrasée par la médiocrité et qui vit en dehors des médias et des élites politiques. Mais dans la mesure où seule a médiocrité apparaît devant le grand public, Sudhir Hazareesingh (voir l'article du jour, NdlR) a l’impression que l’affaire est jugé devant le tribunal de l’histoire et que la nation française ne répond plus à l’esprit du temps. Certes, il suffit de constater le caractère franco-français, voire parisien mondain, des débats publics pour s’inquiéter." Yves Roucaute


La sculpture À RODIN de Serge Khodalitzky
Voici quelques temps déjà, au tournant des années 00, Régis Debray parlait de " l'intellectuel terminal " pour désigner la clôture d'une époque commencée avec Zola. La figure si française, et même si parisienne, de l'intellectuel donnant des leçons d'universel et indiquant la direction du monde touchait à sa fin. Sur le marché de l'idée et du sens, les généralités généreuses et génériques ne trouvent plus preneur. Les faits donnent raison à ce diagnostic et l'on peut désormais parler d'intellectuels terminés. La pensée française se porte aussi bien que Jacques Derrida. C'est dire que le panorama des intellectuels contemporains ressemble forcément à un rapport d'autopsie…

Entendons-nous bien : pléthore d'individus font encore profession de penser - d'autant qu'en France, cette activité relève souvent de la fonction publique ou du starsystem médiatique, deux modes appréciables de rémunération. On trouve ici ou là quelques bonnes idées, quelques efforts notables, quelques propos judicieux. Mais rien qui ressemble à une pensée solide, construite, ample, ordonnée sur une lente démonstration devenant l'enjeu de toute une vie. Quoiqu'on pense de leurs oeuvres, la génération des " grands " (Lévi Strauss, Foucault, Deleuze, Bourdieu, Derrida) s'est ainsi lentement effacée sans avoir été remplacée. Leurs épigones manquent de souffle et l'exercice ressemble à la caricature. Au bal masqué germanopratin, BHL se déguise en Malraux et Sartre, Comte-Sponville en Spinoza, Finkielkraut en Péguy, Ferry en Kant, Debray en Saint-Just …







Le déclin des intellectuels français 
Par Sudhir Hazareesingh, le 22/09/2015
Michel Houellebecq

Paris a cessé d’être un centre majeur d’innovation dans les sciences humaines et sociales.
Une des inventions les plus caractéristiques de la culture française moderne est « l’intellectuel ».
En France, les intellectuels ne sont pas seulement des experts dans leurs domaines particuliers, comme la littérature, l’art, la philosophie et l’histoire. Ils parlent aussi en termes universels et l’on attend d’eux qu’ils donnent des conseils moraux sur des questions générales, sociales et politiques. En effet, les plus éminents intellectuels français sont des figures presque sacrées, qui devinrent des symboles mondiaux des causes qu’ils ont soutenues – ainsi la puissante dénonciation de l’intolérance religieuse par Voltaire, la vibrante défense de la liberté républicaine par Rousseau, l’éloquente diatribe de Victor Hugo contre le despotisme napoléonien, le plaidoyer passionné d’Émile Zola pour la justice pendant l’Affaire Dreyfus et la courageuse défense de l’émancipation des femmes par Simone de Beauvoir.
Par-dessus tout, les intellectuels ont fourni aux Français un sentiment réconfortant de fierté nationale. Comme le dit le penseur progressiste Edgar Quinet, non sans une certaine dose de fatuité bien gauloise : « La vocation de la France est de s’employer à la gloire du monde, pour d’autres autant que pour elle, pour un idéal qui reste encore à atteindre d’humanité et de civilisation mondiale. »
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Cet intellectualisme français s’est aussi manifesté à travers un éblouissant éventail de théories sur la connaissance, la liberté et la condition humaine. Les générations successives d’intellectuels modernes – la plupart d’entre eux formés à l’École Normale Supérieure de Paris – ont très vivement débattu du sens de la vie dans des livres, des articles, des pétitions, des revues et des journaux, créant au passage des systèmes philosophiques abscons comme le rationalisme, l’éclectisme, le spiritualisme, le républicanisme, le socialisme, le positivisme et l’existentialisme.

Cette fiévreuse activité théorique atteint son apogée dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale avec l’apparition du structuralisme, une philosophie globale qui soulignait l’importance des mythes et de l’inconscient dans la compréhension humaine. Ses principaux représentants étaient le philosophe Michel Foucault, homme de culture et d’influence, et l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, tous deux professeurs au Collège de France. Parce qu’il partageait son nom avec celui d’une célèbre marque de vêtements américains, Lévi-Strauss reçut toute sa vie des lettres lui commandant des blue-jeans.
Le symbole suprême de l’intellectuel « Rive Gauche» fut le philosophe Jean-Paul Sartre, qui mena le rôle de l’intellectuel public à son paroxysme. L’intellectuel engagé avait le devoir de se consacrer à l’activité révolutionnaire, de remettre en cause les orthodoxies et de défendre les intérêts de tous les opprimés. Le rayonnement de Sartre tient beaucoup à sa manière d’incarner l’intellectualisme français et sa promesse utopique d’un avenir radieux : son ton radical et polémique et sa célébration de l’effet purificateur du conflit, son style de vie insouciant et bohème qui rejetait délibérément les conventions de la vie bourgeoise, et son mépris affiché pour les institutions établies de son époque, qu’il s’agisse de l’État républicain, du Parti communiste, du régime colonial français en Algérie ou du système universitaire.
Voltaire
Selon ses termes, il était toujours « un traître » – et cet esprit d’anticonformisme était au centre de l’aura des intellectuels français modernes. Et bien qu’il détestât le nationalisme, Sartre contribua inconsciemment à ce sentiment français de grandeur par son incarnation de la prééminence culturelle et intellectuelle, et par sa supériorité facile. En effet, Sartre était sans aucun doute une des figures françaises les plus célèbres du 20e siècle et ses écrits et polémiques furent ardemment suivis par les élites culturelles à travers le monde, de Buenos Aires à Beyrouth.

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La Rive gauche d’aujourd’hui n’est plus qu’un pâle reflet de cet éminent passé. À Saint-Germain-des-Prés, les boutiques de mode ont remplacé les entreprises de la pensée. En fait, à de rares exceptions près, comme le livre de Thomas Piketty sur le capitalisme, Paris a cessé d’être un centre majeur d’innovation en sciences humaines et sociales.
Les traits dominants de la production intellectuelle française contemporaine sont ses penchants superficiels et convenus (qu’incarne un personnage comme Bernard-Henri Lévy) et son pessimisme austère. Aujourd’hui, en France, les pamphlets en tête des ventes de littérature non-romanesque ne sont pas des œuvres offrant la promesse d’une nouvelle aube, mais de nostalgiques appels à des traditions perdues d’héroïsme, comme « Indignez Vous! » (2010) de Stéphane Hessel, et des monologues islamophobes et pleurnichards répercutant le message du Front national de Marine Le Pen sur la destruction de l’identité française.
Deux exemples récents sont « L’Identité Malheureuse » (2013) d’Alain Finkielkraut et « Le Suicide Français » d’Eric Zemmour (2014), tous deux imprégnés d’images de dégénérescence et de mort. L’œuvre la plus récente dans cette veine morbide est « Soumission » de Michel Houellebecq (2015), un roman dystopique qui met en scène l’élection d’un islamiste à la présidence française, sur fond d’une désintégration générale des valeurs des Lumières dans la société française.
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Comment expliquer cette perte de repères française ? Les changements du paysage culturel environnant ont eu un impact majeur sur la confiance en soi française. La désintégration du marxisme à la fin du 20e siècle a laissé un vide qui n’a été rempli que par le post-modernisme.
Mais les écrits de gens comme Foucault, Derrida et Baudrillard aggravèrent le problème, par leur opacité délibérée, leur fétichisme du jeu de mots insignifiant et leur refus de la possibilité d’un sens objectif (la vacuité du post-modernisme est brillamment parodiée dans le dernier roman de Laurent Binet, « La septième fonction du langage », une enquête criminelle autour de la mort du philosophe Roland Barthes en 1980).
Mais la réalité française est elle-même loin d’être réconfortante. L’enseignement supérieur français, surpeuplé et sous-financé, part en lambeaux, comme l’indique le rang relativement bas des universités françaises dans le classement académique des universités mondiales de Shanghai. Le système est devenu à la fois moins méritocratique et plus technocratique, produisant une élite manifestement moins sophistiquée et intellectuellement créative que celle de ses prédécesseurs du 19e siècle et du 20e siècle : le contraste à cet égard entre Sarkozy et Hollande, qui peuvent à peine s’exprimer en français, et leurs prédécesseurs à la présidence, éloquents et cérébraux, est saisissant.
Sans doute la raison la plus importante de cette perte de dynamisme intellectuel française est le sentiment croissant qu’il y a eu un recul important de la puissance française sur la scène mondiale, dans ses dimensions basiquement matérielles, mais aussi culturelles. Dans un monde dominé politiquement par les États-Unis, culturellement par les sournois « Anglo-Saxons » et en Europe par le pouvoir économique de l’Allemagne, les Français luttent pour se réinventer.
Peu d’auteurs français contemporains – avec l’exception notable de Houellebecq – sont très connus hors de leurs frontières, pas même de récents prix Nobel comme Le Clézio et Patrick Modiano. L’idéal de la francophonie n’est qu’une coquille vide, et derrière ses beaux discours, l’organisation a peu de résonance réelle parmi les communautés francophones du monde.
Ceci explique pourquoi les intellectuels français semblent si sombres quant à leur avenir national et sont devenus d’autant plus égocentriques, et de plus en plus tournés vers leur passé national : comme l’historien français Pierre Nora l’a déclaré plus franchement, la France souffre « de provincialisme national ». Il est intéressant de noter, dans ce contexte, que ni l’effondrement du communisme dans l’ancien bloc soviétique, ni le printemps arabe, n’ont été inspirés par la pensée française – en opposition totale avec la philosophie de libération nationale qui a soutenu la lutte contre le colonialisme européen, qui fut façonnée de manière décisive par les écrits de Sartre et Fanon.
En effet, alors que l’Europe cafouille honteusement dans sa réponse collective à l’actuelle crise des réfugiés, force est d’admettre que la réaction qui a été le plus en accord avec l’héritage rousseauiste d’humanité et de fraternité cosmopolite des Lumières n’est pas venue de la France socialiste, mais de l’Allemagne chrétienne-démocrate.

Sudhir Hazareesingh est enseignant en sciences politiques au Balliol College, à Oxford. Son nouveau livre, « How the French think: an affectionate portrait of an intellectual people » [« Comment pensent les Français : un portrait affectueux d'un peuple intellectuel »], est publié par Allen Lane à Londres et Basic Books à New York. La version française est publiée par Flammarion sous le titre « Ce pays qui aime les idées ».

Source : Politico
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.


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77 réponses à Le déclin des intellectuels français par Sudhir Hazareesingh
Commentaire recommandé : Kiwixar Le 02 novembre 2015 à 02h52


"Ce déclin a peut-être tout à voir avec les merdias : ne montrer que la merde “intellectuelle” (BHL et consorts), la merde “artistique” (plug anal vert plâce Vendôme, truc de la reine à Versailles, horreurs à la FIAC), le décile le plus crétin à la “télé-réalité”, les économistes les plus abscons, les politiciens les plus Hautement Traîtres… afin d’éviter que les vrais intellectuels, les vrais artistes, la vraie réalité (le jeune qui cherche du boulot, le quadra qui ne parvient ps à boucler ses fins de mois, la retraitée qui fait les poubelles pour bouffer), les vrais économistes (Sapir) et les vrais politiciens (soucieux de l’intérêt du pays et de sa population) ne puissent émerger. Comme le chien, infantilisé, est devenu une espèce différente de celle du loup dont il est issu, nous risquons de devenir des hommes-chiens au service des hommes-loups… si nous ne résolvons pas ce problème crucial des merdias qui nous pourrissent la tête et l’avenir avec notre propre argent (subventions). Le nuage de merde continuel qu’ils diffusent obscurcit toutes les possibilités et solutions pour un monde meilleur, respectueux de l’environnement, sans guerres, permettant de profiter des progrès techniques pour ne travailler, avec plaisir, qu’un jour ou deux par semaine."

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