vendredi 20 novembre 2015

Contre le goût amer de la mort programmée


Je me fais un devoir de partager le texte humain, très humain, de mon ami Pier Mayer-Dantec, un drôle d'oiseau celui-là, de ceux qui se posent sur la terre pour apprendre aux créatures humaines à voler parmi les constellations. Aède au grand coeur griffé par les désespoirs et les peines qui nous hantent, il refuse de se dire poète tant que la poésie ne sera pas notre bien commun à tous, notre pitance quotidienne. Acteur magistral (théâtre et cinéma), musicien à l'âme nomade, dépositaire d'une langue celte altière, amoureux de l'art en tant qu'expression de la vie totale, il peut interpréter Artaud ou Céline, Macbeth ou Barbe Bleue comme n'importe quel homme revenu des bas-fonds de l'existence. Il sait que l'enfer et le paradis ne sont que des versants de la tragique dualité où nous nous débattons, chacun avec plus ou moins de bonheur, de chance. Mais je lui laisse la parole, cette parole qu'il a le don inné de faire fleurir somptueusement au milieu du désert ou bien dans les nuits glaciales des ghettos de l'esprit. 
André Chenet



Pier Mayer-Dantec en scène



Quelques mots contre le goût amer de la mort programmée


Trois jours ont passé (depuis les attentats du 13 septembre 2015 à Paris, NdlR), que j’ai consacrés au silence et au recueillement, dans une solitude pénétrée d’un chagrin absolu, d’une désolation infinie, tout ensemble liquide et pointue, mais aussi mêlée d’un sentiment d’urgence plus absolue encore : un désir d’une tendresse sans bornes, et je dirais même sans repères, envers les hommes de ce temps, et de tous les temps passés et futurs, parce que dans mon ignorance une seule chose résiste à tout : la certitude absolue que, au travers de nos diversités et sans jamais les fondre en un tout informe, nous ne devons faire qu’un. Oui, nous ne sommes jamais que des maillons d’une chaîne qui pourrait luire de tous ses feux individuels, nous sommes un océan face à l’infini mystère de la vie, et ces assassinats tout à la fois irréels et trop réels ne me détournent pas de l’idée que c’est en chaque humain ici qu’il serait bon de chercher la perle. Etre une goutte irisée au sein d’un océan d’humains tendus vers la vie, voilà ce qui me préoccupe plus que jamais. 

 Je l’ai souvent dit, écrit, avec une passion inentamable, mais la plupart des hommes sont sourds, alors je passais pour un utopiste. Tant pis, m’est égal ce pour quoi je passe, ce n’est pas pour moi seul que je me bats, mais pour une idée vivace de l’existence, une sorte de brasier de désirs où chacun vienne à sa mesure porter son flamboiement, fût-ce celui d’une allumette. Car il est et restera vrai que nous ne sommes pas tous égaux face aux énergies du désir, et à cette capacité de les faire danser. Mais qu’importe : ce qui compte c’est de se rendre à cette fontaine de la vie et de l’imaginer assez sèche pour y porter sa petite eau. En un mot, nous n’avons qu’un devoir sacré, celui de défendre la vie, et même de la célébrer. 

 Mais dans une autre partie de ce monde plus divisé que jamais, une autre pensée s’est fait jour, quasiment antagoniste : ce serait le goût de la mort, de l’assassinat et du sacrifice, qui porteraient l’espérance du monde. Si on peut appeler ça une pensée ! Cette unique obsession eschatologique, voilà que des hommes l’endossent, et s’il y a une guerre aujourd’hui, c’est aussi sur ce terrain-là. Ils sont morts déjà dans leur tête, la vie n’est que dans l’au-delà, ils peuvent bien porter des bombes et tirer aussi à tout-va, voilà ce qui trône dans leur esprit. Que notre aveuglement à tous face à l’étrangeté de notre destin de mortels soit chose acquise, c’est tout naturel ce me semble. Et plus que jamais résonne cette phrase de Chesterton : « Nous sommes tous des enfants égarés dans une école maternelle essayant d’épeler le nom de Dieu à l’aide d’un alphabet truqué. » Que nous ne sachions pas trop quoi faire sous ce ciel, face au temps impérieux qui passe sur nous et nous pressure, quoi de plus compréhensible aussi ! Mais que cette réponse morbide, obsessionnelle et assassine puisse prendre barre sur des esprits, voici l’insupportable limite, le repoussoir définitif.

Je ne prétends pas en quelques lignes porter quelque remède ni solution. Nous ne sommes plus du temps d’Hugo, qui pouvait croire en l’affirmant, qu’ouvrir une école, c’était fermer une prison. Les écoles, nous les avons, et l’ennui y traîne comme une savate crevée obligée d’avancer encore. Les prisons sont toujours là, qui n’effraient pas les fanatiques, pas plus que cette mort qu’ils appellent de leurs propres vœux, pour les libérer de ce fardeau de vivre et d’être. Car on ne peut vivre sans être, sans une identité propre, et qui n’a rien à voir avec cette carte du même nom, qui n’est que l’image d’un os rongé.

Et je crois que c’est là un des nœuds du problème : il règne dans cette civilisation un désenchantement absolu, une désertion de la lumière, un vide de pensée collective digne de nous rétablir joyeux et forts dans le champ du vivant, et cela traîne tel un poison. J’accuse le mercantilisme, le consumérisme à tout va, qui nous laisse croire que nous sommes ce que nous achetons. Or nous ne sommes jamais que ce que nous faisons, ce vers quoi nous tendons nos forces, même si l’échec plombe nos efforts, et là-dessus vous pouvez me croire, j’en ai arpenté un rayon. Si l’école est blessée, si elle distille l’ennui, c’est qu’en amont nous ne savons plus vers quel phare nous diriger. D’ailleurs il n’en est plus de ces phares, et nous n’avons pas à en attendre, mais simplement à les inventer, à leur faire une place mentale, sans leur assigner une résidence permanente, car il faut que la lumière bouge, c’est sa nature et son pouvoir. C’est une onde comme le son, et ce qui compte c’est qu’elle nous porte et nous enchante, parce que nous cherchons l’enchantement possible, au travers des rocs et des griffes du hasard.

Je veux dire que c’est assez déjà du chaos absurde ordinaire que cette existence charrie. Nous avons toujours guerroyé, mais que je sache, jamais en vue de rencontrer le Soleil. 

 Je ne savais pas en me mettant à écrire vers où allaient me porter mes lignes, j’écris sans plan, comme toujours. Je peux encore sentir la nausée, cette crispation du côté du foie, cette gorge serrée, ce manque d’appétit, ces larmes au bord des yeux incrédules, que je retiens et qui s’ajoutent à d’autres chagrins secs. J’ai des amis à Paris, et des proches et des comédiens avec qui j’ai travaillé, ou que je désirerais rencontrer, et d’autres que j’aimerais revoir, qu’ils soient ou non dans le cercle artistique. J’ai pensé à eux en tremblant, ils auraient bien pu être là, sur la liste des sacrifiés. 
 Alors une fois de plus je pense que c’est la vie qu’il faut marier à l’art et à la pensée, et ce n’est pas ma découverte. Faute de quoi tous trois disparaîtront à terme, et nous aurions tout raté de cette chance d’être sur terre, d’avoir déjà des jambes et des yeux, et toute une sensibilité. 

 Homme perdu, ou tout simplement égaré, n’écoute pas les voix de ceux qui te promettent la salvation et le salut de ton âme. Tu es au monde, que cela suffise à ton trouble. Que viens-tu y faire, quel est ton but ? Que vois-tu chez ton voisin, est-ce une lueur ou un danger, et que cherches-tu à voir ? Que voudrais-tu célébrer, qui te soit bon et soit bon à grand nombre ? 

 Voilà ce que je demanderais, si je devais les rencontrer, ceux-là que le mal-être a gagnés comme un cancer qui les broute, et a tant vidé leur cerveau que tout peut venir s’y nicher. Gourous, prophètes noirs semeurs de mort et de misère, tous frères ou cousins en monstruosité, le reste c’est une histoire d’échelle. Mais un seul mort par assassinat, et déjà c’est la vie qui pleure, le corps multiple de la Vie qui a perdu une phalange et un bras, une peau et un esprit, qui ne repoussera pas.

Je ne me lancerai pas dans des réflexions géopolitiques pourtant nécessaires, je n’en ai pas la compétence, mais je rappellerai juste ceci : les Kurdes ont demandé un Etat, de même que les Palestiniens, et tous les nommés « grands de ce monde » se sont appliqués à le leur refuser. Il faudra pourtant que ce droit fondamental leur soit accordé, faute de quoi ce Proche-Orient demeurera un éternel brasier, capable d’enflammer le monde, et c’est déjà où nous en sommes. Je sais que ces fanatiques mangeurs de mort, ces obsessionnels névrotiques, qui n’ont aucune culture religieuse ni littéraire ni philosophique, ni l’once d’un début de pensée, se servent de ces arguments comme d’un alibi. Certes, eux ne sont pris que dans le fantasme de la guerre sainte, et certains nés ici, dont les grands-parents ont servi pour la France de 14-18, les parents dans les usines ou le long des trottoirs avec une pelle et un balai. De quelle souffrance personnelle peuvent-ils donc se targuer, si ce n’est du vide d’être, de désirer haut et d’aimer ?! Leurs parents et grand-parents eux ont souffert de et pour la France, et n’avaient pas des bombes aux mains.

Mais les pervers qui les manipulent, eux se servent de l’état du monde, pour former ces mains de terreur, et cette injustice faite là-bas, aux Kurdes et aux Palestiniens, voilà déjà un terreau qui leur est fructueux afin d’appâter le gogo moisissant dans le brouillard de l’identité perdue. 
 L’identité, parlons-en : c’est une œuvre à construire sans cesse, tant il est vrai que chaque jour qui passe nous devons nous dé-finir, pour éviter d’être fini.

Et je viens d’apprendre que des membres d’Adsav, ce groupuscule breton d’extrême-droite, revendiquaient le droit d’en finir avec les Musulmans de tout bord et même, clou sur une planche déjà trop frappée, rien moins que… les émigrés.

De beaux jours encore pour la nausée. C’est déjà si dur, de se savoir vivant quand tant d’innocents sont perdus à tout jamais, et ce n’est pas la destinée qui a oeuvré, mais l’écriture aveugle de furieux agents pathogènes, et qui n’en ont jamais assez. Faut-il penser que le sang répandu leur monte à la tête et peut-être même plus loin, telle une ivresse jouissive, je me prends à le croire, hélas, pour tenter de comprendre.

Or pour avoir veillé des morts, pour avoir vu aussi au Mexique le corps étendu d’un jeune homme auréolé de son sang noir, sur une route de campagne depuis une fenêtre d’autocar, je crois savoir ce que ça fait sur l’âme, et comment cela impressionne le corps, presque organiquement et pour toujours, d’assister à un corps mort. Et cela me suffit. Et, si je suis comédien, je sais bien pour autant que ces meurtres imaginés, même dans le plus puissant des théâtres ne parviendront jamais à éclabousser l’esprit comme dans la réalité. D’ailleurs et à ce titre, l’hémoglobine pour moi pue le vide et l’outrance, dans ces films gore débraillés.

A tous les humains de bonne volonté, à ceux qui savent ou veulent comprendre, et sentir comment la vie est notre seul bien, j’adresse mon sourire bienveillant, ma tendresse qui ne démord pas, mon ardeur à aimer le monde.

Les autres, je les attends de pied ferme, ils ne me font pas assez peur pour que je leur ferme ma porte. Des humains sont morts sacrifiés, qui n’avaient que leur vie ici-bas, une part de moi est morte là-bas, et comme je ne crois pas en l’Enfer de l’Au-delà – si l’Enfer existe, il est ici en bas, preuve vient encore d’en être faite, et j’attends que le pape le dise pour que je lui prête un bout d’oreille – la Mort peut bien venir me prendre : je suis prêt. J’ai déjà bien trop perdu… Mais que mes vrais amis se rassurent : C’est toujours vivre que je désire, vivre et tâcher de faire vivre, en offrant mes forces et ce qu’ils peuvent bien aimer et trouver de bon et chaleureux en moi.

Pier Mayer-Dantec, un pied en Bretagne, et le cœur à Paris, 16 novembre 2015.





P. Mayer Dantec dans :
"Voyage au long de la Mort, à crédit"
Pièce écrite et interprétée par lui-même


Le site de Pier Mayer-Dantec : http://www.pier-mayer-dantec.fr/film.html


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