lundi 19 octobre 2015

Le temps des champignons


L'automne est la saison que l'on associe au champignon. C'est l'époque à laquelle on part en forêt pour les ramasser. L'humidité apportée par les intenses pluies de l'automne, favorise l'apparition des champignons. L'eau automnale en fait un symbole de fertilité et de fécondité. L'eau est symbole de vie et de force fécondante. Ceci est renforcé par la forme même du champignon qui en fait un symbole phallique. La puissance sexuelle masculine est étroitement associée au champignon. Ce dernier se caractérise entre autres par une croissance ultra rapide, une croissance qui n'est pas sans rappeler une érection, autre symbole de vie fécondante, une force éternellement renouvellée et perpétuée, une image de la longévité.

Le champignon est donc symbole de vie, mais il est aussi symbole de mort. Les champignons vénéneux causent dans certains cas une mort douloureuse, ce qui mène logiquement vers ce symbolisme de mort. Les clés de la seconde explication pour cette connection avec la mort, se trouvent dans la saison même de l'automne. C'est la saison du déclin des forces solaires. Le principe générateur de vie est en décroissance. Cette époque de l'année est celle qui ouvre la saison morte de l'hiver, elle mène donc tout droit vers le principe cyclique de la mort. Cette mort pouvait parfois être symbolique, celle qui au cours des rites d'initiation se nomme la "petite mort". Selon la quantité ingérée, la consommation de certaines espèces provoque des hallucinations, un état que les chamanes des différentes traditions païennes savaient mettre à profit afin de voyager dans le monde des Esprits et des Ancêtres. Le champignon est dans ce contexte une porte vers les autres mondes. Il fut d'ailleurs toujours rattaché au monde de l'étrange et du surnaturel. Sa croissance ultra rapide associée à la nuit ont favorisé cette connection avec la magie des mondes cachés de la nature. C'est bien pour cela que de nos jours encore, le champignon est associé dans le folklore populaire aux êtres merveilleux comme aux Elfes, aux Nains sylvestres, et au "petit peuple" en général, celui qui reste invisible aux yeux du non-initié.
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En Bohème occidentale et en France il était coutume de dire qu'il fallait être un bon menteur pour être chanceux lors du ramassage de champignons. Le mensonge fait ici référence à l'art de l'ambigüité qui correspond à l'image véhiculée par le champignon, celle comme symbole de vie et de mort. De manière pratique, l'image du menteur renvoie au fameux connaisseur des bons coins à champignons, celui qui ne révèle jamais ses meilleurs endroits. Une autre coutume consistait à aller aux champignons vêtu de manière négligée, c'est à dire habillé de vêtements vieux et peu propres. Cette coutume peut faire sourire mais l'air de rien, elle prend ses racines dans la lointaine préhistoire, époque à laquelle on pénétrait dans les profondes forêts en se confondant avec elle, on pourrait même dire en se fondant en elle. En plus de la discretion nécessaire pour tout visiteur respecteux des profondeurs sauvages de nos anciennes forêts, ce véritable camouflage invite le visiteur moderne à vivre une harmonie absolue avec la nature, un véritable retour aux sources puisqu'il nous renovie à des sensations vécues par nos lointains ancêtres du paléolithique durant plus de 20.000 ans.






Écrase le vilain champignon !

Par Yves Paccalet
Forêt d'automne. Humus parfumé. Pourriture noble, tanins, fruits mûrs et feuilles mortes. Des chanterelles à pied jaune sur la mousse : un semis de pièces d'or déposées par l'arc-en-ciel. Je les caresse, je les hume à même le sol, je sature mon nez avec cette quintessence de terre et de vie. Je ne les cueille pas. Ces temps-ci, je ne ramasse ni le cèpe ventru, ni le sanguin aux larmes de vermeil, ni la coulemelle en parapluie de lutin, ni le coprin chevelu aux allures de chapeau de la reine d'Angleterre.


Au détour du sentier, je tombe nez-à-nez avec un ramasseur humain en tenue réglementaire : bottes, bâton ferré, couteau spécial et panier à la main. Il me dévisage d'un œil où dégouline la consternation. Il pense que je vais lui voler « son » butin. Je lui explique que j'aime le champignon vivant, le pied dans la terre, plutôt qu'en omelette ou en sauce. Je lui signifie que j'apprécie cet organisme pour sa secrète splendeur et sa biologie bizarre - plus proche de l'animal que du végétal. Le champignon incarne un élément décisif du renouvellement de la terre, c'est-à-dire de l'existence même de la forêt. Certains de ces mystères vivants, tels les pieds bleus, sont capables de décomposer la lignine du bois et se trouvent à la base du processus même de fabrication de l'humus...
Je précise à mon interlocuteur que, de la sorte, je loue la splendeur nécessaire de l'amanite phalloïde autant que celle de l'amanite des Césars ; celles de l'amanite panthère ou de l'entolome livide autant que celle du mousseron ; celles de l'amanite tue-mouches ou du bolet satan autant que celles du cèpe ou du lactaire délicieux. Passe, dans le regard de mon homme, ce voile de vacuité qui accompagne la révélation, chez autrui, d'une forme de maladie mentale. Nous nous séparons. Il rêve d'une bonne poêlée. Je délire sur le côté champignon de mon humble personne. C'est alors que je découvre le massacre. Mon homme (si ce n'est lui, c'est donc son frère) a brisé au bâton, puis piétiné rageusement, la plus populeuse assemblée de golmottes que j'aie jamais observée... On appelle aussi ces dernières « amanites vineuses » à cause de la teinte bordeaux de la chair de leur pied... De toute évidence, le tueur de beauté a supposé l'espèce toxique, alors qu'elle est délicieuse.
Il a dévasté la scène. Remontent à ma mémoire des phrases que j'entendais enfant, dans mon hameau : « Écrase le vilain champignon ! Il est méchant. Il veut te tuer : tue-le. Le Bon Dieu te récompensera ! » Les adultes, les vieux, les copains d'école en rajoutaient. J'ai obéi - une seule fois - à l'injonction. J'avais neuf ans. J'ai détruit un peuple de lactaires. J'ai regardé mes victimes qui pleuraient un sang orange. J'en ai chialé de honte. Ce n'était pas seulement la tristesse d'avoir massacré des êtres dont je pressentais qu'ils partagent leurs meilleures molécules avec nous. C'était d'avoir exhalé trop de haine et de bêtise à la fois... J'ai compris, depuis lors, que l'homme est le seul animal qui étende sa rage meurtrière à tous les autres vivants. Nous avons conscience de nous-mêmes et de nos congénères, du clan dont nous dépendons, des ressources qui nous sont nécessaires, du temps qui s'en va, de notre mort programmée et des périls qu'il nous faut éviter pour retarder notre fin.
Nous prenons les devants, nous entassons des provisions, nous menons des guerres préventives. Cette aptitude à l'anticipation nous a servis dans notre évolution. Elle nous a conduits à une forme de triomphe sur la Terre. Le problème est que nos connaissances sont limitées, tandis que nos instincts de territoire et de hiérarchie ne souffrent aucune borne. La conjonction de nos savoirs et de nos superstitions nous rend fous. Nous imaginons des dangers, nous nous inventons des ennemis, nous combattons les moulins à vent, nous traquons le métèque, nous exterminons le végétal ou l'animal « nuisibles », nous assaillons l'« ennemi héréditaire ». Nous cultivons l'intolérance et le rejet. Nous érigeons nos superstitions en dogme et notre méchanceté en vertu.
Ces champignons saccagés résument l'imbécile cruauté d'Homo sapiens. Je tombe à genoux. Je caresse leur pauvre chair en lambeaux. Je ferme les yeux. Il me semble que ce sont les cadavres de mes frères humains assassinés, eux aussi, pour cause de différence. J'entends la plainte des millions de martyrs de l'Histoire éliminés au nom de la pureté de la race, de l'espace vital, de la dictature du prolétariat ou du Seul Vrai Dieu.
(Illustration : Amanite rougissante ou amanite vineuse ou golmotte - Amanita rubescens) 

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