mercredi 28 octobre 2015

La démocratie confisquée du Portugal




"Tout effort, quel que soit le but auquel il tend, subit, dès qu'il se manifeste, les déviations que la vie lui impose ; il devient un autre effort, sert d'autres fins, et aboutit parfois à un résultat contraire à celui qu'il visait. Seul un objectif méprisable vaut la peine, parce que c'est le seul que l'on puisse atteindre intégralement. Si je veux employer mes efforts à faire fortune, je pourrai, d'une certaine manière, y réussir ; c'est un but méprisable, comme tous les buts quantitatifs, qu'ils soient personnels ou non, et c'est un but accessible et contrôlable. Mais comment puis-je réaliser le vœu de servir ma patrie, de développer la culture ou d'améliorer l'humanité ? Je ne peux ni connaître les moyens pour y parvenir, ni contrôler le résultat." Fernando Pessoa



25 AVRIL 1974 En une nuit, le peuple portugais met à fin à quarante ans de dictature. Pour la première fois, Lionel Baier regarde vers le passé et filme l’histoire en marche. © Pathé film





La crise constitutionnelle menace après le refus fait à la gauche anti-austérité de former un gouvernement majoritaire.
Le Portugal vient d'entrer dans une ère politique dangereuse. Pour la première fois depuis la création de l'Union monétaire européenne, un état membre a pris la mesure explicite d'interdire à des partis eurosceptiques d'accéder au pouvoir pour raison d'intérêt national.
Anibal Cavaco Silva, président constitutionnel du Portugal, a refusé de nommer une coalition gouvernementale de gauche alors qu'elle avait la majorité au parlement portugais et qu'elle avait un mandat électoral de casser le régime d'austérité commissionné par la Troïka UE-FMI.
Il a jugé trop risqué de laisser le bloc de gauche ou les communistes arriver trop près du pouvoir, persistant à vouloir que les conservateurs continuent à gouverner en tant que minorité, en vue de satisfaire Bruxelles et d'apaiser les marchés financiers. Ceci est une démarche dangereuse. Les conservateurs portugais et leurs alliés des médias se comportent comme si la Gauche n'avait aucune légitimité à prendre le pouvoir, et devait être contenue par tous les moyens.
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Ces réflexes sont bien connus - et terrifiants - pour tous ceux connaissant l'histoire ibérique du 20ème siècle, ou même de l'Amérique latine. Que ce soit fait au nom de l'Euro est à tout à fait prévisible.
Le mouvement grec Syriza, premier gouvernement de gauche radicale en Europe depuis le seconde guerre mondiale, a été forcé à se soumettre après avoir osé remettre en cause l'idéologie de l'eurozone. Aujourd'hui, la gauche portugaise se dirige vers une autre version du même rouleau compresseur. 




Le coup d’Etat silencieux de Lisbonne
Par Jacques Sapir · 25 octobre 2015

Le Portugal a été la victime ces derniers jours d’un coup d’Etat silencieux organisé par des dirigeants pro-Européens de ce pays[1]. Cet événement est particulièrement grave. Il survient alors qu’est fraiche la mémoire du coup de force réussi contre le gouvernement grec par la combinaison de pressions politiques venant de l’Eurogroupe et de pressions économiques (et financières) en provenance de la Banque Centrale Européenne. Il confirme la nature profondément anti-démocratique non seulement de la zone Euro mais aussi, et on doit le regretter, de l’Union européenne.

Le résultat des élections portugaises
On a beaucoup dit, en France en particulier, dans la presse que la coalition de droite était sortie vainqueur des dernières élections législatives portugaises. Ceci est faux. Les partis de droite, emmené par le Premier-ministre M. Pedro Passos Coelho n’ont réuni que 38,5% des suffrages, et ont perdu 28 sièges au Parlement. Une majorité d’électeurs portugais a voté contre les dernières mesures d’austérité, en fait 50,7%. Ces électeurs ont porté leur vote sur la gauche modérée mais aussi sur le Parti Communiste Portugais et d’autres formations de la gauche radicale. De fait le Parti Socialiste portugais a 85 sièges, le Bloc de Gauche (gauche radicale) 19 et le Pari Communiste portugais 17. Sur les 230 sièges du Parlement portugais, cela en donne 121 aux forces anti-austérité, quand la majorité absolue est de 116[2].
Un accord aurait pu être trouvé entre les partis de droite et le Parti socialiste. Mais, cet accord n’était clairement pas possible sans une remise en cause d’une partie du programme d’austérité qui découle de l’accord passé entre la Portugal et les institutions européennes. Ceci n’est pas sans évoquer la situation de la Grèce…
Les socialistes, et le « bloc de Gauche » ont clairement dit que cet accord devait être révisé. C’est ce qui a motivé le Président Cavaco Silva dans sa décision pour rejeter le projet de gouvernement présenté par la Gauche. Mais, les attendus de sa déclaration vont encore plus loin. Il a dit : « Après tous les importants sacrifices consentis dans le cadre d’un important accord financier, il est de mon devoir, et dans mes prérogatives constitutionnelles, de faire tout mon possible pour empêcher de faux signaux d’être émis envers les institutions financières et les investisseurs internationaux[3] ». C’est cette déclaration qui pose véritablement problème. Que M. Cavaco Silva pense qu’un gouvernement de la gauche unie puisse conduire à un affrontement avec l’Eurogroupe et l’UE est son droit, et c’est même très probablement le cas. Mais, dans une république parlementaire, comme l’est le Portugal actuellement, il n’est pas dans son pouvoir d’interpréter des intentions futures pour s’opposer à la volonté des électeurs. Si une coalition de gauche et d’extrême-gauche a une majorité au Parlement, et si elle présente – ce qui était le cas – un programme de gouvernement, il doit lui laisser sa chance. Toute autre décision s’apparente à un acte anticonstitutionnel, un « coup d’Etat ».

La situation économique du Portugal
Ce « coup » survient alors que la situation économique du Portugal, souvent présenté – à tort – dans la presse comme une « réussite » des politiques d’austérité, reste très précaire. Le déficit budgétaire a atteint plus de 7% en 2014 et devrait être largement au-dessus de 3% cette année. La dette publique est à plus de 127% du PIB. Et, si l’économie connaît à nouveau une certaine croissance, elle est, en 2015, toujours au niveau de 2004. Le pays a été ramené plus de dix ans en arrière par les politiques d’austérité, avec un coup social (chômage) extrêmement fort.
De fait, les « réformes » qui ont été imposées en contrepartie du plan d’aide au financement de la dette et des banques n’ont pas résolues le problème principal du pays. Ce problème, c’est la productivité du travail. Cette dernière est trop faible au Portugal, et ceci pour de nombreuses raisons, une main d’œuvre mal ou peu formée et un investissement productif largement insuffisant. La Portugal, dans les années 1980 et 1990 a pu s’accommoder de cette faible productivité car il pouvait laisser sa monnaie se déprécier. Depuis 1999 et l’entrée dans l’Euro, ceci est impossible. Il n’est donc pas surprenant que la production ait stagnée.
Les plans d’austérité successifs qui ont été mis en œuvre ont pour but de faire baisser les salaires (en valeur), que l’on parle du salaire direct ou indirect. Mais, cette baisse ne peut que bénéficier aux exportations, car elle déprime, dans le même temps, la consommation intérieure[4]. Là où une dépréciation de la monnaie laisserait la consommation intérieure inchangée, il faut que les gains en exportation réalisés grâce aux plans d’austérité compensent les pertes de consommation intérieure. C’est pourquoi les plans d’austérité seront toujours moins efficaces qu’une dépréciation monétaire, et Patrick Artus peut ajouter dans une note datant de 2012 : « L’ajustement par le taux de change donne des résultats rapides ; on l’a vu plus haut dans les cas de l’Espagne et de l’Italie en 1992-1993 avec disparition rapide du déficit extérieur et hausse limitée dans le temps du chômage. On le voit aussi dans les différents ajustements des pays émergents : Corée et Thaïlande en 1997, Brésil en 1998 »[5].
La responsabilité de l’Euro dans la situation économique du Portugal est indéniable. Mais la responsabilité des autorités européennes dans le chaos économique et politique qui risque de survenir est tout aussi certaine.

Des leçons à tirer
On parle souvent d’une accoutumance au désastre, d’une lassitude de la souffrance conduisant des peuples à s’abandonner au pire. En fait, il n’y a rien de tel ici. Les portugais ont tenté d’appliquer les méthodes inspirées par l’Eurogroupe et la Commission européenne et, aujourd’hui, ils sont obligés de constater que ces méthodes ne donnent pas les résultats escomptés. Le vote des élections législatives est le résultat de ce bilan. Mais, des dirigeants inféodés à l’étranger, c’est à dire aux institutions européennes, ont décidé de ne pas en tenir compte. Ce qui se passe aujourd’hui à Lisbonne est aussi grave, même si c’est moins spectaculaire, que ce que l’on a connu en Grèce.
La nature profondément anti-démocratique de l’Eurogroupe et de l’Union européenne s’affirme une deuxième fois et se confirme. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Cependant, cette fois pourrait bien être la fois de trop. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est impératif que toutes les forces décidées à lutter contre l’Euro trouvent des formes de coordination de leurs actions. Il faut ici se souvenir de ce que La Boétie écrivait dans le Discours de la servitude volontaire publié en 1574[6] : « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »[7]. On pourrait alors reprendre cette formule, qui nous semble si contemporaine, et la formuler ainsi : « les institutions européennes ne sont grandes que parce que nous (les souverainistes) sommes divisés ».
Plus que jamais, la question de la coordination des différentes forces souverainistes se pose. Cette coordination n’implique nullement que ce qui oppose ces forces soit négligeable, ni ne soit mis entre parenthèse. C’est toute la logique des « Fronts », comme le « Front Uni Antijaponais » réalisé en Chine par le PCC et le Guomindang, qui ne sont pas des alliances au sens strict du terme mais qui permettent de marcher séparément et de frapper ensemble. Mais, la réalité, aussi déplaisante soit-elle à certains, est que tant que nous ne pourrons nous coordonner un pouvoir en réalité minoritaire pourra continuer d’exercer sa tyrannie. Et de coup d’Etat en coup d’Etat, instaurer un régime du coup d’Etat permanent.
Jacques Sapir
[1] Evans-Pritchard A. « Eurozone crosses Rubicon as Portugal’s anti-euro Left banned from power », The Telegraph, 23 octobre 2005, http://www.telegraph.co.uk/finance/economics/11949701/AEP-Eurozone-crosses-Rubicon-as-Portugals-anti-euro-Left-banned-from-power.html
[2] Reuters, « LEAD 2-La gauche portugaise travaille à la formation d’un gouvernement » 12 octobre 2015, http://fr.reuters.com/article/idFRL8N12C47720151012
[3] Evans-Pritchard A. « Eurozone crosses Rubicon as Portugal’s anti-euro Left banned from power », op.cit..
[4] Blanchard O. et D. Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI Working Paper WP/13/1, Washington DC, janvier 2013.
[5] Artus P., « Dévaluer en cas de besoin avait beaucoup d’avantages », Flash-Economie, Natixis, n°365, 29 mai 2012, p. 6.
[6] La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris, Mille et une nuits, 1997.
[7] Cette citation a connu un grand succès à la veille de 1789 mais sous une autre forme : « Les grands ne le sont que parce qu’il sont juchés sur nos épaules ; secouons les et ils joncheront la terre ».


Source : RussEurope




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