dimanche 17 mai 2015

Eduardo Galeano, mémoire des sans-voix






"Un pays bombarde deux autres pays. L’impunité pourrait paraître stupéfiante si elle n’était pas habituelle. Quelques timides protestations parlent d’erreurs. Jusqu’à quand continuera-t-on à appeler les horreurs des erreurs ?
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Jusqu’à quand les moyens de communication continueront-ils d’être les instruments de la peur ?
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La misère et la guerre sont filles du même père : comme certains dieux cruels, celui-ci dévore les vivants et les morts. Jusqu’à quand continuerons-nous d’accepter que ce monde amoureux de la guerre soit notre unique monde possible ?"


Quelques citations de cet immense écrivain que fut et restera  Eduardo Galeano : 

"Mais plus on accepte de liberté dans les affaires, plus il faut bâtir de prisons pour ceux qu'elles défavorisent. In "Les veines ouvertes de l'Amérique"

"Les guerres disent qu’elles se font pour de bonnes raisons : la sécurité internationale, la dignité nationale, la démocratie, la liberté, l’ordre, la mission de la Civilisation ou la volonté de Dieu. Personne n’a l’honnêteté d’avouer : « Moi je tue pour voler ."

"L'histoire officielle latino-américaine se réduit à un défilé militaire de grands personnages dont les uniformes ont encore l'odeur de la teinturerie. Je ne suis pas historien. Je suis un écrivain qui voudrait contribuer à la délivrance de la mémoire séquestrée de toute l'Amérique, mais surtout de l'Amérique latine, terre dépréciée et qui m'est chère. Je voudrais m'entretenir avec elle, partager ses secrets, lui demander quelles argiles diverses l'ont modelée, de quels actes d'amour et de quels viols elle est issue." In Les visages et les masques"

Les mots d’Eduardo Galeano marchent dans les rues d’un continent - Counterpunch


Eduardo Galeano, écrivain et journaliste uruguayen, célèbre pour avoir écrit Les veines ouvertes de l’Amérique latine est décédé  le 13 avril 2015 à Montevideo à l’âge de 74 ans. Cet article a été écrit en septembre 2015.

Le monde a perdu un de ses grands écrivains. L’auteur uruguayen Eduardo Galeano est mort à 74 ans à Montevideo. Il a laissé une œuvre magique derrière lui, et son influence s’étend sur tout son continent.
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« Elle est à l’horizon, » a écrit Galeano en parlant de l’utopie. « Je fais deux pas, elle recule de deux pas. Je fais dix pas et l’horizon est instantanément à dix pas devant. Je peux marcher aussi longtemps que je veux, je ne l’atteindrai jamais. A quoi sert donc l’utopie ? A cela précisément : à vous faire marcher. » Benjamin Dangl






Galeano, les écrivains et nous qui ne sommes personne (Rebelion)
Par Camilo de los Milagros


Elles rêvent, les puces, de s’acheter un chien et ils rêvent, les écrivains, de faire disparaître Galeano. Eux, les bons écrivains, les écrivains pour de vrai, les grands, les impérissables, immortels, infinis, et autres trucs du même tonneau commençant par « in », mais que je laisse dans l’encrier. Ces écrivains qui ne sont pas lus, mais qui sont vendus (et même ainsi ils ne sont pas lus). Ces écrivains que la voisine ne nous recommande pas, mais leur éditeur, oui ; ces écrivains qui ne gagnent pas les cœurs, mais les prix littéraires ; ces écrivains à lunettes à monture d’acier, aux airs de gens bien élevés et aux opinions pusillanimes, qui savourent des vins étrangers en dégustant des citations incohérentes. Ils sont instruits, bien propres sur eux, présomptueux. Ces écrivains, ces vrais écrivains, haïssent Galeano, écrivain de vérités tranchantes comme des rasoirs.
Ils le méprisent ; « c’est un auteur mineur », qu’ils disent, un échotier, un chroniqueur d’histoires d’alcoolos, un enfonceur de portes ouvertes. C’est un verbe facile sur des sujets fastidieux tels que la pauvreté, l’impérialisme, l’holocauste colonial, le machisme, l’unité de l’Amérique Latine, des bêtises démodées qu’un écrivain véritable, grand, impérissable, se doit de laisser tomber.
Moi, je pense que Galeano a choisi sciemment d’être un auteur mineur. Car grandir c’est non seulement fastidieux, mais ça vous rapproche bigrement de la mort. Peut-être la plus grande partie de son oeuvre n’est-elle qu’un très long manuel de fragments, avec des bribes d’aphorisme et de bréviaire, à mi-chemin entre poésie et anecdotes, entre opinion et recueil de choses vues, au style sans pareil, parfois mielleux, mais toujours compréhensible, proche, émouvant. Peut-être Galeano est-il un fabuleux vulgarisateur, un simplificateur de discours arides et complexes qui contrairement à ce qu’ils se proposent ne touchent pas la majorité populaire. Il est simple, il est limpide, et par là-même, il est généreux. Sa prose est dotée de vivacité ; elle va, elle se vautre, elle patauge partout. Sa prose est vivante. Elle vit dans les poches vides de l’étudiant qui en souligne un passage ; elle vit dans le tableau mural du local syndical, dans le conte qui vole de bouche en bouche, de place en place, de colline en montagne, de cette frontière-ci à cette autre-là. Dans la pancarte de la dernière manif, dans le graffiti tremblotant. Dans la lettre d’amour ou l’appel à la grève. Galeano écrivait pour ceux qui ne sont personne, ceux qui sont les enfants de personne, pour ceux qui ne sont propriétaires de rien. Pour les personnages de ses histoires, les maîtres de ses anecdotes, les lecteurs de ses livres.
Et les vrais écrivains, les écrivains impérissables et imbuvables, qui écrivent pour la postérité, jurent que Galeano prend les gens pour des imbéciles à cause de cette simplicité, de ce ton de proximité, sans arrogance ni fierté érudite. Médiocre, disent-ils à l’adresse du maître de la chronique qui a publié Nous, nous disons non, et qui malgré cela ne figure dans aucune anthologie. Manque de rigueur, disent-ils à l’adresse de ce classique, auteur de : Les veines ouvertes de l’Amérique latine, diagnostic sévère et, en plus, très bien documenté. Insignifiant, aigri, disent-ils à l’adresse de ce marcheur qui a écrit Cul par-dessus tête, Le livre des embrassades, Mémoire du feu, un homme qui connaissait tout son continent, le moindre de ses recoins, tous ses visages et abîmes., Snobinard disent-ils à l’adresse de cet homme qui a dormi dans les trous des mineurs de Potosí, qui a partagé l’igname le yucca dans les chaumières des Noirs de Colombie, qui a usé ses carnets clandestins de Mémoire du feu dans les caches secrètes des guérilleros Montoneros. Parce que, en plus, Galeano est son propre personnage et finit par être le personnage à la première personne de l’Amérique convulsive qu’il nous raconte. Et il est tout sauf un auteur pamphlétaire. Sa plume est pleine de fraîcheur. Et les vrais écrivains ne lui pardonnent pas non plus ça : rafraîchir des idées que beaucoup s’obstinent à considérer fanées.
Les vrais écrivains, les écrivains sérieux, détestent Galeano parce que lui est lu et pas eux ; parce que lui est connu et pas eux ; parce que lui est admiré et pas eux, mais, surtout, parce qu’eux veulent vendre et ne vendent pas alors que les livres de Galeano se vendent sans que lui le veuille.
Ces écrivains tellement importants, tellement sérieux et intelligents, seront toujours sans taches et incompréhensibles. Ils continueront à se lire et à se décerner des prix entre eux. Galeano ne sera jamais à leur mesure, heureusement. Galeano continuera d’être seulement Galeano. L’écrivain de petits feux, le partageux d’utopies et de tristesses, celui qui, avant de sombrer dans le sommeil, nous raconte des histoires à l’oreille, à nous, enfants de personne, propriétaires de rien, à nous qui ne sommes personne, qui valons aussi peu que ses textes à lui.
Camilo de los Milagros
Galeano, los escritores y los nadies - Rebelión
Traduction M. Colinas
Source en français : Le Grand Soir



Brève Biographie de Eduardo Galeano

Nationalité : Uruguay . Né à : Montevideo , le 03/09/1940 . Mort à : Montevideo , le 13/04/2015 

Eduardo Hughes Galeano est est un écrivain et journaliste uruguayen. 
A l'âge de quatorze ans, il entre dans le monde du journalisme, au journal socialiste El Sol, publiant des dessins qu'il signe du pseudonyme Gius. Puis enfin il signe quelques articles de presse du nom de Galeano.

Eduardo Galeano a fait de nombreux petits boulots : messager, dessinateur, en passant par manutentionnaire dans une usine d'insecticides, caissier, etc...

À vingt ans, il devient chef de rédaction au grand hebdomadaire Marcha et, en 1964, directeur du journal Epoca à Montevideo. Il s'est ensuite exilé en Argentine et en Espagne, pour enfin revenir vivre en Uruguay en 1985.

Ses principales œuvres sont : "Guatemala, pays occupé" (1967), "Les veines ouvertes de l'Amérique Latine" (1971), qui est son ouvrage le plus connu, "Notre chanson" (1975), "Jours et nuits d'amour et de guerre" (1978), la trilogie "Mémoire du feu" (1986), qui fait de lui un auteur majeur de la littérature latino-américaine, "Le Livre des étreintes" (1989), "Les Boîtes à mots" (1993), "Le Football : Ombre et lumière" (1995), "Las aventuras de los jóvenes dioses" (1995). 

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