lundi 20 avril 2015

Vivre ivre de livres


François Maspero , éditeur libertaire plusieurs fois censuré, écrivain ayant refusé tous les honneurs, dont la Légion d'Honneur : 

"D’abord je réfute ce terme d’ « engagée » appliqué à l’édition : le véritablement engagement requiert une action plus directement concrète que le seul fait d’éditer des livres, sinon c’est vraiment s’en tirer à bon compte. Ensuite je vous rappelle que les temps ont profondément changé : à l’époque où j’ai publié les premiers textes, le livre était encore un medium de premier plan, presque au même titre que les journaux, la radio, et la télévision qui n’avait qu’une chaîne. La photocopie était embryonnaire, et Internet pas même imaginable."

"Presque toutes les anciennes maisons d'édition appartiennent maintenant à des groupes financiers. Tout d'un coup, on tombe sur des technocrates qui n'ont pas le sens de l'histoire de la maison. Ils ne savent même pas ce qui a été publié. Ils ne s'intéressent pas au contenu des livres. C'est terrifiant. Petit auteur d'une douzaine de livres, qu'est-ce que je suis, aujourd'hui, dans l'édition ? Un bassin de matière première quand j'écris un livre et un sous-traitant quand je traduis... "

« Traduire la poésie est une démarche amoureuse. Contre la mort. »

 Ce n'est pas tout d'être conscient que, toujours, nous guette la banalisation du mal. Il faut se rappeler que le mal a toujours commencé dans la banalité. » 

François Maspero



Les deux morts de François Maspero (hommage corporatiste)
Par Aymeric-Monville

François Maspero est mort le 11 avril 2015 à l’âge de 83 ans.

Il savait que l’histoire est tragique ou, comme disait sobrement de lui Chris Marker, que les mots ont un sens.
Maspero restera cet homme dont la Gestapo a broyé toute la famille et l’a laissé en vie, par une ironie sadique, à douze ans, seul avec cette lumière du jour qui n’allait plus jamais avoir la même splendeur. Il fut ce héros malgré lui, qui eût aimé une vie obscure au fond de sa petite librairie et s’est retrouvé à devoir la défendre, les armes à la main, contre les tueurs de l’OAS. Cet homme qui, au milieu du chemin de sa vie, a vu s’écrouler le château de cartes de ses espérances, et a manqué jusqu’à son suicide. Ce n’était pas la faillite de César Birotteau, c’était la faillite d’une politique. Peut-être celle d’un certain gauchisme, mais qui ne manquait pas de panache.
Et c’est cet homme qui a dû tout reconstruire, dans les livres encore, mais en les écrivant.
La littérature est la grande victoire des perdants. Les grands écrivains sont des politiques ratés. Le contraire est également vrai.
Dans le film qui vient de lui être consacré, François Maspero, les chemins de la liberté, il égrenait encore avec malice quelques devises frappées au coin d’un désespoir serein : « De défaite en défaite, jusqu’à la victoire finale » (Victor Serge), « No hay camino, hay que caminar » (Machado). Et puis l’image qu’il a reprise pour son plus beau livre, Les Abeilles et la Guêpe, souvenir de Jean Paulhan évoquant la Résistance : « Tu peux serrer une abeille dans ta main jusqu’à ce qu’elle étouffe, elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué, c’est peu de chose, mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeille. » La droite n’a pas le monopole des kamikazes.
« Editeur et écrivain », ont insisté les journaux bourgeois dans leur nécrologie, préparée ou pas. Comme si le second embellissait ou excusait le premier métier, qui sent par trop la roture et le labeur. C’est à peine si l’on mentionne le fait que Maspero était aussi et d’abord libraire, et que c’est à ce poste qu’il a montré le plus de courage.
Mais laissons là les casquettes. Tout travail est un bagne, mais toute lutte est belle. Et l’on ne doit être jugé que par ses pairs. Les camarades ne se jugent que sur leur capacité à lutter, où qu’ils soient.
A l’époque de sa première mort, celle de lui comme éditeur, la police italienne orchestrait le faux suicide de son confrère Giangiacomo Feltrinelli.
Personne n’a cru à la thèse de Feltrinelli éprouvant le besoin subit de poser une bombe sur une voie de chemin de fer et succombant à une fausse manip. Chaque livre à publier était déjà une bombe.
Ou alors on fait mal son métier.
 Aymeric Monville, 14 avril 2015






François Maspero, in memoriam



Par Michele Mialane 

François Maspero  est mort le 11 avril 2015 à l’âge de 83 ans.  Seul et bien discrètement. La disparition, deux jours plus tard de Günter Grass et d’Eduardo Galeano, bien plus célèbres sur la scène internationale - l’un Prix Nobel de littérature, l’autre une des grandes voix de l’Amérique latine - a achevé de noyer la sienne.

François Maspero en 1967


Pourtant, en France, il a marqué considérablement la deuxième moitié du dernier siècle ; et donc ma génération, née dans l’immédiat après-guerre. Je tiens d’abord à citer, dans une période marquée par une violence idéologique croissante et de plus en plus de belles déclarations indignées, ce qu’il écrivait de son père (mort à Buchenwald) dans son autobiographie Les Abeilles et la guêpe :
« Ce qui différencie d’abord les camps politiques -Buchenwald, Dachau ou Ravensbrück- des lieux d’extermination proprement dits (...) Auschwitz-Birkenau, Treblinka, Sobibor, c’est que dans les seconds étaient envoyées des victimes innocentes, et dans les premiers étaient enfermés, majoritairement, des combattants volontaires. Le terme même de  « déporté résistant » exclut la notion de victime. Se battre contre le nazisme, ce fut se battre contre les camps de la mort, qui en étaient la pire incarnation. En connaissance de cause. En sachant que le camp et la mort pouvaient être au bout du combat. Je n’ai jamais considéré mon père comme une victime. Ni comme un héros. Mais comme un homme ordinaire suffisamment conséquent avec lui-même pour agir comme il estimait que devait agir tout homme ordinaire. A fortiori, n’étant pas le fils d’une victime, je ne me suis jamais pris moi-même, si peu que ce fût, pour une victime. ».
Autant dire que Maspero  ne tenait pas vraiment à être admiré, encore moins encensé,  pour ses engagements.
Et pourtant, s'il y a eu des hommes engagés, il en a bien fait partie. Plus encore que sa célèbre  librairie du  Quartier latin (La Joie de lire), où je suis passée bien des fois dans les années 70 avant sa fermeture en 1975 (et il y aurait tant à dire sur son histoire),  ce sont les Éditions Maspero  qui m’ont marquée. Plus particulièrement la Petite collection Maspero , riche de tant d’auteurs divers mais tous animés par la foi en l’homme, depuis Frantz Fanon jusqu’à  Mao Tse-Toung, en passant par Célestin Freinet et Paulo Freire, Louise Michel et Rosa Luxembourg, Guérin et Nizan, Éric Hobsbawn et Maurice Godelier. Des éditions créées en 1959, au plein milieu de la guerre d’Algérie, une époque où, croyez-le bien, ce n’était ni simple ni facile d’être contre « l’Algérie française. »
Au terme d’années difficiles marquées par un acharnement politique presque sans exemple à son encontre, Maspero  passe la main à François Gèze qui fit des Éditions Maspero « La Découverte ». Mais il a continué dans son coin à être des combats de l’anticolonialisme, de l’anti-impérialisme et d’une manière générale de tous les vrais combats de gauche ; il habitait dans un village non loin de chez moi, où il était dans l’annuaire, à une époque où il était de bon ton, à gauche,  de se sentir ciblé par l’extrême-droite, qui en fait n’a pas à ma connaissance renouvelé alors ses hauts faits de ses belles époques précédentes. Il y commit « Le Roissy-Express », ouvrage à la « gloire » du RER B que j’ai emprunté durant quarante ans de ma vie, pour aller au travail ou à Paris.
Je ne voudrais pas jouer les vieilles râleuses   qui se lamentent sur leur jeunesse, d’autant plus que ce serait trahir complètement François Maspero. Mais je me demande s’il existe encore des gens de ce calibre ?

Source : Tlaxcala


Chris Marker, On vous parle de Paris - 
Maspero, les mots ont un sens, 1970 :



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