mardi 28 avril 2015

Pour en finir avec l'industrie agroalimentaire




       La révélation verte
d'après NEXUS 65 (novembre - décembre 2009)
 



Les secrets de Kokopelli

L'association Kokopelli a été créée en France en 1999 dans le but de préserver la biodiversité à partir de semences naturelles. Aujourd'hui, elle compte entre quatre et cinq mille variétés de légumes, de céréales et de fleurs, et expédie ses semences dans le monde entier.
Nous avons rencontré Raoul Jacquin, le responsable du jardin de l'association.
Interview.


NEXUS : Vous dressez un constat alarmiste
de la situation alimentaire
...

Raoul Jacquin : Je pense qu'en Europe nous ne sommes pas à l'abri de connaître, peut-être pas les grandes famines du Moyen Âge, mais tout est en place pour que nous soyons en état de disette, c'est évident.

Pourquoi doit-on craindre une prochaine disette ?
Alors que la France est un pays de cocagne où l'on peut tout produire, on n'est plus du tout en mesure d'avoir une assiette variée : il n'y a qu'à lire les étiquettes pour pour constater la provenance de ce que nous mangeons. En cas de vraie pandémie mondiale, avec des restrictions sur les transports, nous allons vivre une crise dramatique. Si on ne met que du blé ou du maïs dans notre assiette, nous serons autosuffisants, surtout si l'on éradique une partie des troupeaux qui en consomment. Mais pour la multiplicité et la diversité biologique de notre assiette, donc de nos apports alimentaires, , il est évident que nous ne sommes plus autosuffisants.
Plus inquiétant encore, les constructions génétiques actuelles défendues par nos gouvernements et les multinationales semencières nous placent en état d'insécurité alimentaire, en hypothéquant gravement, contrairement à ce qu'ils veulent nous faire croire, la souveraineté alimentaire de la planète.

De quelle façon ?
Prenons l'exemple du maïs. Sans même parler



des OGM, l'industrie ne produit plus que des variétés hybrides, c'est-à-dire des clones : le peuplement d'un champ de maïs, c'est à peu près 100 000 pieds à l'hectare ; si l'on prend le premier pied à l'entrée du champ et le dernier à la sortie, ils sont parfaitement identiques génétiquement, ce qui signifie qu'au niveau mondial, tous les pieds cultivés d'une même (pseudo) variété - elles portent désormais des numéros matricules  et non plus des noms -, possèdent strictement le même patrimoine génétique.
Si un seul plant est attaqué par une virose ou un parasite, comme les schémas génétiques sont exactement les mêmes pour les milliards de plants de cette variété de la planète, tous les autres le seront aussi et les récoltes seront détruites. Vous imaginez les répercussions...




L'amarante, une des nombreuses espèces dont Kokopelli préserve des semences. Plante sacrée pour les incas, cette variété résiste au Roundup, l'herbicide de Monsanto, et met en échec des cultures OGM.
On peut se demander si tout n'est pas mis en place pour affamer la population mondiale.

"Il faut sortir de cette inféodation de la nature"



"Le maïs fait partie des grandes fiertés de ce jardin", Raoul Jacquin


Certes, c'est inquiétant...
Sans compter que le plus grand danger des semences de maïs hybride est qu'elles ne sont pas reproductibles fidèlement à elles-mêmes, ce qui signifie synthétiquement qu'un paysan qui prélèverait une partie de sa récolte pour la ressemer l'année suivante n'obtiendra pas de récolte. Donc là encore, s'il y a un problème majeur au niveau mondial et que les semences ne peuvent plus circuler, nous serons dans une situation de disette et de famine.
Et ce sera d'autant plus imparable dans les pays dits "industrialisés" que nous n'avons plus aucune porte de sortie. Dans les pays qu'on voudrait "émergents", il y a encore des semences de pays, reproductibles. Mais en France par exemple, les hectares de maïs reproductibles cultivés cette année peuvent se compter sur les doigts de la main.
Sans entrer dans les notions de nouvel ordre mondial ou de théorie du complot, on peut quand même se demander si tout n'est pas mis en place pour affamer la population mondiale, sachant que ce qui vaut pour le maïs existe pour le blé, le riz et le soja, quatre piliers de l'alimentation de l'humanité.
Peut-on faire autrement ?
Ce maïs fait partie des grandes fiertés de ce jardin. Nous sommes dans les Alpes de Haute-Provence. Tout le monde sait que ce n'est pas du tout une terre d'élection ou de prédilection du maïs, par manque d'eau. Or, nous sommes le 31 août 2009, après deux mois de chaleur intense et pourtant, voilà un maïs parfaitement vert, en pleine floraison mâle et femelle, il y a fécondation, avec du pollen partout sur les feuilles, sans que nous ayons irrigué !
Donc, les gens qui racontent que le maïs exige au moins 3 m3 d'eau par kilo se trompent. La raison est que l'on ne parle pas de la même chose, on ne parle plus du "maïs" en tant que plante divinisée des Amérindiens qui, avec la pomme de terre, a sauvé l'Europe de la famine.
À partir du moment où les mercuriales (1) mentionnent le maïs et les pommes de terre sur les marchés et les foires, on ne connaît plus de famine sur le vieux continent. Néanmoins et ce depuis plus d'un siècle, l'industrie semencière a entièrement détruit cette sublissime plante et l'a transformée en une chimère génétique.






La tomate, un autre légume phare de Kokopelli.

Comment le maïs est-il devenu une chimère génétique ?
L'hybridation et maintenant les manipulations transgéniques, ont appauvri son patrimoine génétique à un point tel que cette plante, qui était cultivée par les Amérindiens dans les déserts, est devenue une culture strictement irriguée qui a extrêmement besoin d'eau !
Dans ce jardin, nous prouvons que le contraire est possible. Et puisqu'aujourd'hui il faut parler de façon bassement matérielle, nous obtenons, de plus, du rendement sur une plante qui n'a rien demandé d'autre que l'énergie du cosmos et ce qu'elle peut puiser dans le sol, sachant que nous l'avons légèrement aidée en ajoutant un peu de compost de brebis et que les plants sont paillés pour le maintien de l'humidité.
Le catalogue français des espèces  et variétés tue la biodiversité
Pour être commercialisée, toute semence doit être obligatoirement inscrite à ce catalogue. R. Jacquin noue en a longuement parlé : pour lui, c'est à cause de ce catalogue que nous avons perdu toute la biodiversité dans les jardins. Nous l'avons feuilleté ensemble et effectivement, le constat est sans appel : sur les six cents variétés de tomates inscrites, toutes sont hybrides, pareil pour les carottes... Et ces semences appartiennent principalement à trois groupes : Limagrain, Monsanto, Syngenta. Ainsi que le fait remarquer R. Jacquin, qui pourrait penser que toute la courgette française est entre les mains de trois ou quatre multinationales ? Comme il s'agit de variétés hybrides, les graines issues de ces légumes ne donneraient pas de récolte l'année suivante, d'où l'insécurité que représente ce système.

Plus grave encore selon R. Jacquin, cette fois pour le catalogue des grandes cultures : sur les 2000 variétés de maïs inscrites, toutes sont hybrides et il n'y a donc plus de variété naturelle mais, de plus, il y a dix-huit variétés OGM inscrites, nous a-t-il expliqué. Cela représente un danger bien caché : chaque année, les semenciers suppriment des variétés de ce catalogue et en inscrivent de nouvelles. Il craint qu'ils continuent d'inscrire des variétés OGM en remplacement des hybrides et, un jour, nous n'aurons plus le choix : il n'y aura plus que des variétés OGM. Plus personne ne pourra rien dire. Or ce système du catalogue français est en train de se généraliser à toute l'Europe.


Plus on arrose une plante, plus elle a soif

Une plante, quand elle a soif, cherche à y remédier. Que fait-elle ? Elle pousse ses racines toujours plus profondément, qui vont chercher l'humidité et les nutriments du sol. Si on l'arrose, elle n'a plus besoin de "travailler". On l'empêche alors de se développer et, de fait, plus on l'arrose, plus elle aura soif.
Donc le maïs pourrait se passer d'irrigation...
Absolument. C'est une plante d'avenir, surtout si on ne prélève que la partie grain et que l'on restitue au sol l'ensemble des pailles. Au lieu de déstructurer les sols et de "bousiller" nos nappes phréatiques, le maïs s'avère en fait un précieux reconstituant des sols parce qu'il laisse beaucoup plus de carbone à l'hectare qu'il n'en prélève. C'est donc une plante de solution à la sécheresse, à condition que nous parlions du maïs et non pas de ce clone que vend l'industrie, qui ne mérite pas ce nom de "maïs".
Et les tomates, un légume phare chez Kokopelli ?
Cela fait trente-trois jours que ces tomates n'ont pas été arrosées et il n'a pas plu depuis deux mois. Elles sont pourtant très loin d'avoir soif.
Comment expliquez-vous cela ?
On a tout simplement oublié que nous vivons sur quelque chose d'"approprié", la terre mère, un être vivant et nourricier, et qu'une plante ne vit pas d'une culture hydroponique et d'un raisonnement trilogique NPK (2) + pesticides : une plante se nourrit du sol et de l'air, et puisqu'on est sur ce sujet qui me tient vraiment à cœur, qui est
la capacité d'une plante à s'adapter à son milieu, à comprendre, à évoluer, à co-évoluer avec son jardinier et son environnement, eh bien nous, avant de soigner les plantes, nous soignons le sol. À partir du moment où la terre est en bonne santé, les plantes le sont forcément aussi.
Ce sol a été complètement anéanti et déstructuré jusqu'à il y a deux ans, lorsque nous avons repris ce jardin, par cinquante ans d'agriculture intensive, productiviste, chimique. tassé, compacté, complètement exsangue en humus, il ne demandait qu'à revivre, à passer du système anaérobie dans lequel il avait été contraint à un système de vrai sol, avec des bactéries, des vers de terre et tant d'autres choses... Nous avons juste passé une sous-soleuse, une espèce de grand couteau que l'on enfonce jusqu'à 40-45 cm, pour que l'air se réapproprie le sol, que les pluies descendent et alimentent les couches profondes...
C'est alors un grand levain qui se remet en place, une grande alchimie qui se prépare de nouveau pour permettre au sol de nourrir la plante, ce dont il est parfaitement capable.
Et il faut sortir de cette espèce d'inféodation de la nature. Car en fait, nos plantes ici sont vraiment des plantes cultivées : elles coopèrent avec les éléments et nous faisons partie des éléments, nous, êtres humains. Quelque part, nous pouvons considérer qu'elles ont aussi envie de nous faire plaisir, elles savent que nous avons besoin d'elles pour notre alimentation, car je pense qu'elles ont en capacité de le comprendre et de répondre favorablement à nos attentes.
C'est ingérable pour les politiciens de savoir que les gens peuvent se suffire à eux-mêmes, donc on essaie de rendre la nature incapable de s'autogérer
Ce n'est pas le cas des plantes cultivées chimiquement ?
À partir du moment où, comme le fait l'agriculture intensive, on exerce des moyens qui sont uniquement coercitifs, les plantes n'ont aucune envie de donner le meilleur d'elles-mêmes ; peut-être se disent-elles que quitte à être assistées et contraintes à ne pouvoir vivre qu'avec des béquilles chimiques, autant aller jusqu'au bout de notre délire, donc là aussi elles ont envie de nous faire plaisir, elles abondent dans notre sens en demandant systématiquement des pesticides et des produits chimiques.
Les plantes peuvent se suffire de la nature, il suffit de regarder autour de nous. Aujourd'hui, les sols agricoles sont malades de l'homme. Ils ne demandent qu'une chose, c'est de produire, produire et encore produire. Le problème, c'est qu'un sol en bonne santé ne rapporte rien à personne, ni aux lobbys politico-chimico-industriels, ni au Crédit Agricole qui ne peut pas consentir des prêts à court terme pour acheter des engrais... Un sol vivant rend indépendants ceux qui vivent dessus et, dans notre société, c'est ingérable pour les politiciens de savoir que les gens peuvent se suffire à eux-mêmes, donc on essaie de rendre aussi la nature incapable de s'autogérer.
Que faut-il faire ?
Il est essentiel de continuer à faire vivre ces variétés naturelles qui nous ont rendus indépendants et dont on est en train de priver les générations à naître. Le mot est peut-être un peu fort mais je l'assume, nous sommes dans une dictature semencière. Il y a des gens en situation de monopole qui veulent aller jusqu'au bout de cette ineptie. Et ce qui me révolte le plus, c'est que nous imposons cette catastrophe à des générations qui ne sont pas même là pour s'exprimer et qui ne pourront revenir en arrière si nous ne résistons pas.

Bien sûr, on va vous objecter les rendements...
Alors sur ce sujet, je suis très embêté pour nos détracteurs. Ce jardin est aussi un jardin expérimental, donc nous pesons tout ce qui en sort. À la fin de la récolte, d'ici un mois, nous pourrons produire des chiffres de rendement, mais d'ores et déjà nous avons des pieds sur lesquels nous avons cueilli plus de huit kilos de tomates et il en reste à peu près quatre à six kilos, ça dépendra de l'arrière-saison. Ces plants vont donc rendre douze kilos minimum, sachant que c'est un rendement net, parce que si on m'objecte celui de grandes productions où les tomates sont en hydroponie et coûtent une fortune en ingénierie fossile, il va falloir intégrer ce qu'on appelle pudiquement les "dégâts collatéraux".



"Nos plantes ic ne sont pas vraiment des plantes cultivées : elles coopèrent avec les éléments et nous faisons partie des éléments, nous, êtres humains."



Chez Kokopelli, nous sommes très optimistes parce qu'en fait, nous avons encore toutes les solutions possibles.
En effet, il faut mettre en parallèle le pseudo-rendement de l'agriculture industrielle et productiviste avec les coûts de dépollution et ceux induits sur la santé humaine. Des professeurs comme Jacques Testard (3) et Henri Joyeux (4) tendent à prouver que notre alimentation est potentiellement dangereuse pour notre santé. Pierre Rabhi dit : "Avant, on se souhaitait bon appétit, maintenant, il faut se souhaiter bonne chance."
Lao-Tseu déjà disait : "Que ton aliment soit ton médicament." La réalité d'aujourd'hui, c'est que ton aliment t'oblige à prendre des médicaments. Nous sommes même obligés de consommer des compléments alimentaires. Non seulement notre alimentation est carencée, mais elle devient dangereuse pour la santé et tout prouve qu'elle l'est pour la planète.




Si 86% des eaux de surface sont polluées, les eaux résiduelles et les eaux des nappes phréatiques aussi, il y a forcément une cause, et on la connaît en grande partie.
Voilà où nous en sommes et je pense que, malheureusement, ce n'est que le début. Il faut se rappeler que tout a commencé et a été érigé en dogme pendant les Trente glorieuses ; mais s'il y a un constat à faire, c'est un constat d'échec. Nous sommes effectivement malades de notre alimentation et la planète l'est aussi.

Reste-t-il des raisons d'espérer ?
Chez Kokopelli, nous sommes très optimistes parce qu'en fait, nous avons encore toutes les solutions possibles. Il ne faut donc absolument pas sombrer dans la sinistrose, car nous sommes en passe de prouver qu'il est possible de pratiquer une agricultures respectueuse de l'environnement et du consommateur, et que notre aliment soit réellement notre médicament. C'est aussi offrir aux générations à venir le mot "futur".






Notes
1. Bulletin consignant les cours des marchandises sur les foires et marchés d'autrefois.
2. NPK : pour les trois principaux éléments nutritifs nécessaires aux plantes : N représente l'azote, P le phosphore et K le potassium.
3. Jacques Testard, directeur de recherche à l'Inserm, auteur du livre Le vélo, le mur et le citoyen. Éd. Belin.
4. Henri Joyeux, professeur de cancérologie et de chirurgie digestive à la faculté de médecine de Montpellier, auteur de L'art et le Plaisir pour la santé.  Éd. François-Xavier De Guibert.




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