mercredi 8 avril 2015

Lettre ouverte aux traîtres à la République



"Bien sûr on peut s’interroger sur la capacité de mobilisation d’un public trop gâté face à la démagogie outrancière des pouvoirs en place – qui n’ont jamais hésité à utiliser les boucs-émissaires de la pédophilie ou du terrorisme pour justifier leur volonté de contrôle du réseau – mais quand je vois tous ces jeunes de La Quadrature Du Net ou d’ailleurs qui ont repris avec un brio stupéfiant le relai des vieux combattants comme nous, je ne peux pas ne pas croire en l’avenir.
Il y a eu des défaites et des victoires, et il y en aura encore. Il y aura des joies et des déceptions, mais le combat pour les libertés citoyennes va dans le sens de l’histoire : tout ce que la répression peut faire, c’est retarder l’échéance inéluctable d’un réseau dont la liberté sera un jour inscrite dans toutes les constitutions." Laurent Chemla ( A lire : "Internet n'est pas contrôlable" sur Fhimt.com)



Le Temps 12 juillet 1940 - au lendemain du vote des pleins pouvoirs à Pétain


Par Laurent Chemla 



Lettre ouverte aux traîtres à la République

C’est à vous, députés et sénateurs qui allez bientôt voter d’une seule voix le projet de loi sur le renseignement présenté par le gouvernement, c’est à vous que ce message s’adresse.


Nous le savons déjà : vous allez le voter. Sans aléa, après un débat cosmétique qui ne servira qu’à corriger quelque coquille ici ou là, vous allez le voter.


Contre l’avis de deux juges antiterroristes, contre les avis du Syndicat de la Magistrature, de la CNCDH, de l’ordre des Avocats de Paris, de la CNIL, de l’Unions Syndicale des Magistrats, vous allez le voter.


Contre l’avis d’Amnesty, de RSF, de la LDH et de la Quadrature du Net, vous allez le voter.

Alors que, de partout, les mises en garde affluent, que le New York Times fait sa Une sur "La France, État de surveillance", que le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe s’inquiète de la dérive sécuritaire liberticide que cette loi implique, et que même le président de l’actuelle commission de contrôle des interceptions de sécurité dénonce la faiblesse des garanties qu’apporte ce texte, vous allez le voter.


Mesdames, messieurs, vous qui, en théorie, représentez la voix du peuple, c’est ce même peuple que vous vous apprêtez à trahir.


En mettant (quel que soit l’enrobage sur le pseudo-anonymat des données reccueillies) la totalité de la population sur écoute, en traitant chaque citoyen de ce pays comme un terroriste en puissance, c’est le peuple que vous vous apprêtez à dénoncer comme votre ennemi.

Je vous engage à relire, avant de voter, la définition de ce qu’est un État policier selon Raymond Carré de Malberg :

L’État de police est celui dans lequel l’autorité administrative peut, d’une façon discrétionnaire et avec une liberté de décision plus ou moins complète, appliquer aux citoyens toutes les mesures dont elle juge utile de prendre par elle-même l’initiative, en vue de faire face aux circonstances et d’atteindre à chaque moment les fins qu’elle se propose : ce régime de police est fondé sur l’idée que la fin suffit à justifier les moyens. À L’État de police s’oppose à l’État de droit.


En écartant le juge judiciaire de toute autorisation préalable aux écoutes administratives, c’est l’État de droit que vous détruisez : garant des libertés individuelles, sa remise en cause nie le principe de séparation des pouvoirs.


Et tout ça pour quoi ?
S’il fallait en croire les maigres débats - imposés par la procédure d’urgence choisie par le gouvernement - cette négation de tous nos principes fondateurs serait nécessaire pour lutter contre le terrorisme. Mais cette loi ne concerne pas que la lutte antiterroriste, loin de là : elle s’applique à tous les domaines de la vie en société. "Engagements internationaux", "Intérêt public", "Intérêts économiques et scientifiques", voici quelques-uns des motifs pour lesquels vous allez autoriser, sans contrôle, la surveillance de chaque citoyen.


Oh, bien sûr, pendant le débat public on ne vous agitera que la menace terroriste, à l’instar de la fiole censée prouver l’existence d’armes de destruction massives en Irak, on vous répètera l’argument mensonger selon lequel "90% des jihadistes se sont radicalisés sur Internet". Oh, oui, si vous osez vous opposer à ce déni de démocratie, on vous accusera d’être responsable des attentats qui pourraient avoir lieu sans ce texte.


Le même argument vous a déjà été servi pour justifier le récent texte qui permet la censure administrative - sans juge - de n’importe quel site Internet (et dont l’OSCE demande déjà qu’on le reconsidère).


Pourtant, dans cette période où chacun s’interroge sur ce qui nous définit comme une société, c’est justement le moment de vous souvenir des principes qui ont fondé ce pays.


Mais, dans ce moment où le terrorisme n’a de cesse que de voir disparaître toute pratique démocratique, c’est justement l’instant où vous devez vous lever pour défendre les droits fondamentaux et pour rejeter les arguments démagogiques.


Mesdames, messieurs, s’il vous reste ne serait-ce qu’une once de probité, vous lirez les arguments des opposants à ce texte, sans oeillères et sans calcul politique de bas étage.


Et si vous ne voulez pas être un traître à la république, madame, monsieur, vous vous y opposerez à votre tour.


Laurent Chemla, le 3 avril 2015



Laurent Chemla est un informaticien et entrepreneur français, précurseur dans le domaine d'Internet. Il est notamment le cofondateur de Gandi (Gestion et attribution des noms de domaine sur Internet), principal registrar français. Le 28 mars 2014 il intègre le comité stratégique de l'association La Quadrature du Net. Wikipedia

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