lundi 27 avril 2015

Bertold Brecht contre la guerre





« C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches » Victor Hugo

Tentative de traduction très libre d'un poème contre la guerre de Bertold Brecht, d'après une version anglaise plutôt tortueuse. Pour en faciliter la lecture (compréhension, fluidité ...), je me suis résolu à ne pas le retranscrire en vers. Que l'auteur là où il se trouve et mes amis lecteurs excusent les libertés que j'ai cru bon de prendre dans la mesure où je n'ai ni suffisamment de connaissances en matière de traduction ni l'expérience ardue que cette ascèse d'une langue à l'autre requiert. A.C.






D'après un manuel de guerre allemand (1937), poème de Bertold Brecht 


SELON LES MEMBRES DE LA HAUTE SOCIÉTÉ parler de nourriture s'apparente à de la vulgarité. Le fait est : ils ont déjà le ventre plein.

Les pauvres doivent quitter la terre sans avoir jamais savouré de la bonne viande.

Par les belles fins de journées, ils sont bien trop fatigués pour se demander d'où ils viennent et où ils vont.

Lorsque leur séjour d'ici-bas prend fin, ils n'ont encore jamais vu les montagnes ni la vaste mer.

Si les pauvres gens ne se questionnent pas à propos de la pauvreté, jamais ils ne trouveront la force de s'insurger.

Le pain des affamés leur a été ôté de la bouche.La viande est pour eux une denrée inconnue. Insensée, la sueur versée des peuples. Les bosquets de lauriers ont été abattus. Du haut des cheminées des usines d'armement, s'élève de la fumée. 

AU PARLEMENT LES DISCOURS S'ENFLAMMENT AU SUJET DES TEMPS GLORIEUX A VENIR. Toujours les forêts croissent. Les champs produisent toujours. Les villes tiennent toujours debout. Les gens respirent toujours. 

LE CALENDRIER N'AFFICHE ENCORE PAS LE JOUR J. Chaque mois, chaque jour s'y ressemblent. Il faudra pourtant marquer l'un de ces prochains jours d'une croix noire. 

LES TRAVAILLEURS RÉCLAMENT À HAUTS CRIS DU PAIN. Les marchands réclament à hauts cris des parts de marché. Les chômeurs avaient déjà faim. À présent les travailleurs eux-aussi sont affamés. Les mains inemployées sont maintenant occupées à fabriquer des obus.

CEUX QUI SE GOINFRENT DE VIANDE À LA TABLE enseignent la satiété. Ceux que l'effort de guerre épargne, demandent des sacrifices. Ceux qui se remplissent la panse prédisent aux affamés des temps merveilleux à venir. Ceux qui mènent le pays à l'abîme, estiment les hommes ordinaires inaptes à l'exercice du pouvoir. 

LORSQUE LES LEADERS PARLENT DE PAIX, le commun des mortels sait pertinemment que la guerre se rapproche. Lorsque les leaders vouent la guerre aux gémonies, la mobilisation générale est déjà à l'ordre du jour.

CEUX D'EN HAUT DISENT : PAIX ET GUERRE sont d'une substance différente. Mais leur paix et leur guerre à eux sont semblables à la bourrasque et à la tempête.

La guerre provient de leur paix à eux comme un fils naît de sa mère. Il porte en lui les mêmes épouvantables tares. 

Leur guerre à eux tue. Quelles que soient les promesses que leur paix avait pu laissé espérer. 

SUR UN MUR, CES MOTS INSCRITS À LA CRAIE : ils veulent la guerre. L'homme qui les écrivit est déjà tombé. 

CEUX D'EN HAUT DISENT : le chemin de la gloire. Ceux d'en bas disent : le chemin de la tombe. 

LA GUERRE QUI S'ANNONCE n'est pas la première. Il y eut d'autres guerres avant elle. Quand la dernière prit fin, il y eut des vainqueurs et des vaincus. Parmi les vaincus le petit peuple crevait de faim. Parmi les vainqueurs, le petit peuple crevait également de faim. 

CEUX DU HAUT AFFIRMENT QUE LA CAMARADERIE TIENT SOUDÉS LES RANGS DANS L'ARMÉE. Seulement la vérité se révèle tout autre au réfectoire. Alors que leurs coeurs devrait être emplis d'une même bravoure, dans leurs assiettes les portions sont de deux sortes très inégales. 

QUAND SONNE L'HEURE D'ALLER AU FRONT LA PLUPART NE RÉALISENT PAS que c'est leur propre ennemi qui les commande. Que la voix qui donne les ordres est celle de leur ennemi. Que l'homme qui désigne l'ennemi est lui-même l'ennemi. 

C'EST LA NUIT. Les nouveaux mariés se mettent au lit. Les jeunes épouses mettront au monde des orphelins. 

MON GÉNÉRAL, TON TANK EST UN ENGIN PUISSANT. Il écrase des forêts et broie des hommes par centaines. Cependant il a un gros défaut : Il lui faut un conducteur. 

Mon Général, ton bombardier est puissant. Il peut voler plus vite que la tempête et peut porter un poids plus lourd que celui d'un éléphant. Cependant il a un gros défaut : il lui faut un mécano. 

Mon Général, l'homme s'avère être très utile. Il peut voler et il peut tuer. Cependant il a un gros défaut : il peut penser. 

Bertold Brecht




Georg Grosz - La civilisation en marche (1936)





Traduction anglaise du poème de B. Brecht :

From A German War Primer


AMONGST THE HIGHLY PLACED
It is considered low to talk about food.
The fact is: they have
Already eaten.

The lowly must leave this earth
Without having tasted
Any good meat.

For wondering where they come from and
Where they are going
The fine evenings find them
Too exhausted.

They have not yet seen
The mountains and the great sea
When their time is already up.

If the lowly do not
Think about what's low
They will never rise.

THE BREAD OF THE HUNGRY HAS
ALL BEEN EATEN
Meat has become unknown. Useless
The pouring out of the people's sweat.
The laurel groves have been
Lopped down.
From the chimneys of the arms factories
Rises smoke.

THE HOUSE-PAINTER SPEAKS OF
GREAT TIMES TO COME
The forests still grow.
The fields still bear
The cities still stand.
The people still breathe.

ON THE CALENDAR THE DAY IS NOT
YET SHOWN
Every month, every day
Lies open still. One of those days
Is going to be marked with a cross.

THE WORKERS CRY OUT FOR BREAD
The merchants cry out for markets.
The unemployed were hungry. The employed
Are hungry now.
The hands that lay folded are busy again.
They are making shells.

THOSE WHO TAKE THE MEAT FROM THE TABLE
Teach contentment.
Those for whom the contribution is destined
Demand sacrifice.
Those who eat their fill speak to the hungry
Of wonderful times to come.
Those who lead the country into the abyss
Call ruling too difficult
For ordinary men.

WHEN THE LEADERS SPEAK OF PEACE
The common folk know
That war is coming.
When the leaders curse war
The mobilization order is already written out.

THOSE AT THE TOP SAY: PEACE
AND WAR
Are of different substance.
But their peace and their war
Are like wind and storm.

War grows from their peace
Like son from his mother
He bears
Her frightful features.

Their war kills
Whatever their peace
Has left over.

ON THE WALL WAS CHALKED:
They want war.
The man who wrote it
Has already fallen.

THOSE AT THE TOP SAY:
This way to glory.
Those down below say:
This way to the grave.

THE WAR WHICH IS COMING
Is not the first one. There were
Other wars before it.
When the last one came to an end
There were conquerors and conquered.
Among the conquered the common people
Starved. Among the conquerors
The common people starved too.

THOSE AT THE TOP SAY COMRADESHIP
Reigns in the army.
The truth of this is seen
In the cookhouse.
In their hearts should be
The selfsame courage. But
On their plates
Are two kinds of rations.

WHEN IT COMES TO MARCHING MANY DO NOT
KNOW
That their enemy is marching at their head.
The voice which gives them their orders
Is their enemy's voice and
The man who speaks of the enemy
Is the enemy himself.

IT IS NIGHT
The married couples
Lie in their beds. The young women
Will bear orphans.

GENERAL, YOUR TANK IS A POWERFUL VEHICLE
It smashes down forests and crushes a hundred men.
But it has one defect:
It needs a driver.

General, your bomber is powerful.
It flies faster than a storm and carries more than an elephant.
But it has one defect:
It needs a mechanic.

General, man is very useful.
He can fly and he can kill.
But he has one defect:
He can think.


Bertolt Brecht
(Traducteur anglais non référencé)


Notes biographiques :

Bertolt Brecht est né à Augsbourg le 10/02/1898, mort à Berlin le 14/08/1956. Il a débuté comme assistant metteur en scène au Deutsches Theater de Berlin en 1923. Exilé aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, il est revenu en Allemagne en 1948 pour fonder la troupe du Berliner Ensemble. Il est le théoricien d'un théâtre didactique ayant pour but la prise de conscience et l'action du spectateur. Il essaie pour cela de créer une distanciation entre spectateurs et personnages, afin d'empêcher l'identification. Brecht a écrit et met en scène de nombreuses pièces, telles que la Vie de Galilée (1943) ou le Cercle de craie caucasien (1943-1945) pour cette nouvelle forme de théâtre qu'il définit dans le Petit Organon pour le théâtre en 1948. Sympathisant du marxisme, Brecht exprime dans ses oeuvres ses idées socialistes.

***

George Grosz, né à Berlin en juillet 1893 fut un dessinateur et un peintre expressionniste allemand puis américain. Témoin de la première Guerre mondiale, de l'échec de la Révolution en Allemagne puis de la montée du nazisme, ila réalisé des dessins qui sont une violente attaque contre l'ordre établi. Il a exprimé dans son art sa haine pour le militarisme, le clergé et la bourgeoisie. Son influence sur les caricaturistesd'aujourd'hui est indéniable. Il mourrut dans sa ville natale en juillet 1959.

Aucun commentaire: