samedi 21 mars 2015

Le vin grec et les Celtes





Kylix, type de vase à boire le plus fréquent en Grèce antique, v. 500 av. J.-C.



« L’Art et le Vin sont les joies supérieures des hommes libres. » Aristote (384-322 av. J.-C.)


« On fait à Icaros le vin pramnios./ C’est un genre de vin qui n’est ni doux/ / ni épais, mais âpre et dur,/ et d’une force extraordinaire. »
Ce poème de l’auteur grec ancien d’Eparchidès serait la description complète du profil gustatif du vin pramnios du 4e siècle av. J.-C. Ce vin rouge sec était produit dans l´île d´Ikaria; selon le célèbre poète Homère, c’était le vin préféré des Grecs.
J’ai trouvé ce poème dans le livre, plutôt le pavé La vigne et le vin dans le monde grec ancien, de l’œnologue Stavroula Kourakou-Dragona (éditions Publications Foinikas).
Durant les années 70, Stavroula Kourakou-Dragona a dirigé l’Institut du vin grec.



 « Les peuples de l'Occident savent aussi s'enivrer avec des boissons de grains humectés. Les procédés sont divers dans les Gaules et dans l'Espagne, les noms sont différents, mais les effets sont les mêmes... Il n'y a aucune partie du monde où l'on ne s'énivre, car on prend les boissons dont il s'agit pures et sans les tremper avec de l'eau, comme le vin ; et pourtant, par Hercule, la terre semble n'avoir produit là que des grains. Funeste industrie du vice ! On a trouvé le moyen de rendre l'eau même énivrant ! »
                           Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, XIV, 149 (XXIX)










La vigne en Gaule
La présence de la vigne en Gaule :
Selon les Anciens, ce sont les Grecs qui ont introduit la culture de la vigne en Gaule lors de la fondation de Marseille vers 600 av. notre ère : c'est ce que déclare Justin en résumant l'Histoire de Trogue Pompée, un auteur du 1er siècle av.notre ère qui lie l'introduction de la vigne à la fondation de Marseille.
Cependant, on sait qu'au 1er siècle av. notre ère, Rome garde le monopole absolu sur l'importation de vin en Gaule : elle interdit la culture de la vigne dans la Gaule Transalpine.

Le type de vigne :

Le type de vigne évolue en fonction des conditions climatiques de chaque région. Les Gaulois semblent avoir développé des pratiques particulières : certaines régions de la Gaule étaient réputées, comme en témoigne Pline l'Ancien qui cite le pays Arverne, la région de la Narbonnaise et surtout le cépage très particulier des Allobroges.
Le même auteur affirme :
«... et in Italia Gallicam placere...» - « En Italie, on aime la vigne des Gaules...»
Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XIV, 39
La culture de la vigne :
A. Momigliano, dans Sagesses barbares (p. 67), note que le verbe emphyteuô, greffer, qui a donné « enter » en français, a été rapidement emprunté au grec par les Celtes. Il en déduit que la transmission d'un tel mot suppose une utilisation importante par les agriculteurs ; et que les Grecs n'ont donc pas seulement importé le vin en Gaule, mais qu'ils ont aussi enseigné aux Gaulois la culture de la vigne. 




 Amphores de type Dressel, 1B (à gauche) et 1A (à droite).
© Cliché STC. Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse. 

Source : Musagora





L'ART DU VIN GREC

Quand il a conquis les Celtes

Par François Savatier*le 16/03/2015 


Les objets découverts dans l'extraordinaire tombe princière celte de Lavau nous renseignent sur la façon dont les Celtes ont commencé à boire du vin : à la grecque !

Qui eût cru cela encore possible ? La « tombe à char » celte fouillée par  Bastien Dubuis et son équipe de l’INRAP à Lavau, près de Troyes, s'avère d'une importance comparable à celle de la princesse de Vix ! Située à deux kilomètres de la Seine, la chambre mortuaire de 14 mètres carrés a déjà livré un char à deux roues, deux céramiques, un poignard et son fourreau ainsi que de très nombreuses traces de bois et de tissus. Toutefois, c’est l’extraordinaire service à boire qui lui confère son rang de découverte exceptionnelle et invite les archéologues à penser qu’elle date du début du Ve siècle avant notre ère.

La pièce maîtresse du dépôt funéraire est un chaudron en bronze de près d'un mètre de diamètre, ce qui rappelle la tombe de Vix, où se trouvait un énorme cratère en bronze. Le bord du chaudron est décoré par huit têtes de félins, tandis que ses quatre anses circulaires sont ornées de têtes d’Acheloos, l’esprit-dieu du fleuve grec Achéloos. Au centre du chaudron se trouve une ciste, c'est-à-dire un contenant à objets sacrés qui est l’un des éléments bien connus du culte de Dionysos, le dieu du vin et… de ses excès. La ciste de Lavau a la forme d'un seau cylindrique en bronze. Un vase de bronze – un contenant à liquide selon Bastien Dubuis – se trouve aujourd'hui dans cette ciste, mais la stratigraphie (l'ordre des strates archéologiques) indique qu'il se trouvait à l'origine dans, ou sur le chaudron. Finalement, une œnoché (œnochoe), c'est-à-dire une cruche utilisée dans le rite dionysiaque pour puiser le vin, se trouve au fond du chaudron, accompagnée d'une passoire en argent destinée filtrer le liquide.

L’intérêt intrinsèque du chaudron et des objets qu'il contient est dépassé par celui de la seule œnochoé. Une œnochoe, littéralement, une « puiseuse à vin », est une cruche à panse large, à une seule anse et à bec verseur trilobé. Généralement en céramique, les œnochoés peuvent aussi être en métal, et être décorées ou non. La décoration de celle de Lavau met en scène Dionysos couché sous une vigne (une grappe de raisin est visible, ainsi que ce qui semble être du lierre) et parlant à une femme. Pour Dominique Garcia, président de l'INRAP, cette femme pourrait être Ariane, une mortelle censée avoir épousé Dionysos. Pour Bastien Dubuis, en revanche, ce pourrait être Déméter, la déesse grecque de l'agriculture et des moissons, souvent représentée avec Dionysos sur les œnochoés. Les deux personnages sont représentés par des figures noires sur fond rouge, un type de céramique produit dans la région d’Athènes jusqu'à la moitié du Ve siècle avant notre ère.

Pour Dominique Garcia, il est vraisemblable que l’œnochoé de Lavau a été importé de Grèce en Italie, où un habile artisan a recouvert le bord verseur et le pied d’une couche d’or agrémentée de filigranes. Cet artisan se serait employé à «customiser» un objet de luxe fréquent, peut-être même produit en série, pour s'adapter aux goûts celtes. En faisant travailler cet artisan spécialisé, le marchand méditerranéen qui a vendu ou offert le service à boire de Lavau à un prince celte aura ainsi cherché à s'adapter aux goûts exotiques des Celtes, un peu comme les marques de luxe françaises adaptent aujourd'hui des produits bien français aux goûts orientaux ou asiatiques…

Pour Bastien Dubuis, cette hypothèse, qui correspond à ce que l'on sait de la circulation des biens de luxe entre les peuples antiques, est séduisante, mais les princes celtes, grands amateurs de joaillerie, ont aussi pu faire appel sur place un artisan étrusque ou ibère. Peut-être cet artisan a-t-il est-il aussi l'auteur du magnifique torque (collier en forme d'anneau) décoré de chevaux ailés et d'une sorte de filigrane retrouvé dans la tombe de la princesse de Vix ? La tombe de Vix et celle de Lavau sont en effet très proches dans le temps et l'espace, et les relations entre ces deux tombes devront être étudiées en détail.

Quoi qu’il en soit, au début du Ve siècle avant notre ère, c'est-à-dire de la fin du Hallsttatt ou premier Âge du fer (de 800 à 450 avant notre ère), un prince celte (Lavau) et une princesse celte (Vix) se sont fait enterrer avec un service à boire destiné à célébrer les rites grecs de l'orgie dionysiaque. Or selon les indices archéologiques, l'élite celte ne connaissait pas le vin avant sa rencontre avec les marchands méditerranéens. Le fait qu'elle semble avoir repris à son compte le rite dionysiaque suggère qu'elle était en voie d'acculturation en reprenant les usages grecs. À moins que les élites celtes aient possédé depuis longtemps leur propre version des célébrations orgiaques grecques, de sorte que sous l'impulsion de marchands héllénisés, la mode du luxe grec se serait imposée aux élites celtes à la fin du Hallstatt. Une seule chose est sûre, tranche Dominique Garcia, cet œnochoe ornementé d’or et de filigranes est unique au monde. Le kitsch du luxe, c'est sûr, est très ancien.


Pour en savoir plus :

Michael Dietler, L'art du vin chez les Gaulois, Dossier Pour la Science N°61, octobre-décembre 2008.
François Savatier, Le trésor du Keltenblock, actualité Pour la Science, en ligne le 4 avril 2012.
Stéphane Verger, La Dame de Vix : une défunte à personnalité multiple, dans J. Guilaine (dir.), Sépultures et sociétés. Du Néolithique à l’Histoire, Paris 2009, p. 285-309.
Stéphane Verger, Les Celtes anciens et le banquet méditerranéen (VIIe-IVe siècle avant J.-C.), Histoire antique et médiévale, hors-série 20, 2009, p. 20-25.


*Francois Savatier est journaliste à Pour la Science.

Du même auteur :



Source : Metamag


Quelques sites complémentaires : 



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