lundi 16 février 2015

La violence du système économique




Tout ce monde politique cherche donc à tirer son épingle démagogique du tas de fumier de cette tragédie (Charlie Hebdo, NdlR), en ajoutant la récupération pathétique à la réelle tristesse. Et sur le web, il faut se retenir très fort de vomir entre 2 minorités bruyantes : ceux qui voudraient justifier la « punition divine » et ceux qui croient vérifier l’équation « islam = terreur ». Monstruosité banale et obscurantisme généralisé : voilà donc la récolte de ce drame – pour qui veut se baisser et en ramasser à la pelle.
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Nous vivons actuellement un climat de récession entretenu par un pouvoir au service du capitalisme qui laisse de plus en plus de gens dans le désarroi. Conjointement, les charognards se saisissent de la détresse des personnes en précarité. Dans ce climat, nul besoin d’avoir fait un « stage » en Syrie, en Irak ou autre part en extrêmistan. Quelques jeunes sans horizon et suffisamment remontés ayant trouvé leurs armes sur les marchés underground ont pu mener à bien leur « djihad personnel » … en conclusion, la responsabilité de cette tuerie incombe aussi à la lâcheté politique conjointe avec la corruption des milieux financiers qui font s’accroitre les inégalités de manière de plus en plus honteuse.
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Maintenant, combien de temps durera cet élan de solidarité qui nous étreint dans le deuil ? Cela permettra-t-il de s’interroger plus profondément, d’aller de l’avant, de ressortir plus clairvoyants, d’oublier toutes les rancœurs, les impasses, les vieilles querelles ? De celles qui ont permis un score honorable au point de parler de « percée du FN » aux dernières élections. Combien de temps avant que le masque de l’hypocrisie capitaliste ne tombe ? Avant que nous puissions nous regarder en face et nous confronter au fait que nous ne pouvons être juges et parties, juges et victimes ? Avant que nous puissions répondre de nos actes et accepter notre part de responsabilité ? Bref, ce drame mènera-t-il au changement, ou le système en place va-t-il encore l’utiliser avec succès contre nous, par exemple sous forme de lois liberticides d’ores et déjà demandées à droite et promise par le gouvernement … ?



"Aujourd’hui, il s’agit de penser, de parler, de se comporter de façon uniforme. Il s’agit de souder la jeunesse dans le sens d’un patriotisme qu’elle n’a plus, à coups de ‘Marseillaise’ à la moindre occasion. Demain, ils la feront défiler – la vôtre, pas la leur ! – comme de bons petits soldats... Et après-demain, amadoués et dociles, ces jeunes décérébrés par l’autorité militaire, mais encensés par les relais du système, seront prêts à faire la guerre comme on le leur indiquera ..." Daniel Vanhove


"Je ne suis ni maître à penser ni donneur de leçons. Je souhaite seulement que chacun apprenne à mener son existence selon ses désirs et en ce qu’elle a de plus riche : l’expérience de l’homme en voie d’humanisation s’affranchissant de ce qui le réduit à l’état de marchandise. Ériger sa vie en modèle, c’est la figer dans une forme où elle se vide de sa substance. Je me borne à témoigner de mes tentatives de vivre mieux dans un monde où je sais que le bonheur d’un seul est inséparable du bonheur de tous. Se fonder sur la pulsion de vie afin de l’affiner me paraît la meilleure et la plus agréable façon de construire sa destinée, à l’encontre des entraves d’une économie qui exploite l’homme et la terre. Celui qui conforme sa vie aux critères de réussite et d’échec a déjà renoncé à vivre." Raoul Vaneigem


L’obscurantisme a toujours été le mode d’éclairage du pouvoir
Le jeudi 12 février 2015, par Raoul Vaneigem

"Il y a des choses avec lesquelles on ne rit pas.
Pas assez !  Scutenaire
La bêtise est une bombe à fragmentation. Elle ne frappe pas seulement l’intelligence, sa cible de prédilection, elle se propage en trouant les consciences qui se mettent à pisser de partout. Celles — essentiellement gestionnaires — du monde étatique et politique ont célébré leur incontinence par des actions de grâce, qui leur étaient doublement profitables. Les notables ont pu, en toute immunité, remercier le ciel — fût-il celui d’Allah — de les avoir débarrassés d’une poignée d’irrévérencieux. Dans le même temps, ils se sont offert, avec une pompe nationale française, cléricalo-laïque et républicaine, le luxe de sanctifier en martyrs de la libre pensée des héritiers de Daumier et de Steinlen usant du droit, reconnu à chacun, de conchier en leur totalité les drapeaux, les religions, les margoulins politiques et bureaucratiques, les palotins au pouvoir (dont ceux qui jouèrent des coudes dans la manifestation ubuesque). Ils faisaient montre au demeurant de beaucoup de modération, si l’on compare Charlie à l’Assiette au beurre, au Père Peinard, à la Feuille de Zo d’Axa.
Sans doute n’a-t-on pas assez ri de cette messe œcuménique, célébrant les vertus d’une civilisation exemplaire, qui n’en finit pas de détruire les valeurs humaines au profit de la valeur marchande (il ne manquait au défilé de mannequins que Lehman Brothers, qui eût fait plaisir à Bernard Maris).
Passé l’onde de choc, si bien récupérée par les gens de pouvoir, que reste-t-il dans les décombres ?
Le même chaos psychologique et social, si profitable aux entreprises multinationales et aux mafias bancaires.
Le renforcement de la seule fonction encore assumée par l’État : la répression (de qui, de quoi ? Circulez il n’y a rien à voir !).
Le clientélisme de gauche et de droite.
L’hypocrisie humanitaire et les victimes en quête de coupables.
La stratégie du bouc émissaire (ce n’est pas le système qui m’écrase, c’est mon voisin).
L’idéologie enfin, ce tout à l’égout et à l’ego des intellectuels. L’idéologie où prolifèrent des idées qui, séparées de la vie, la vident de sa substance et n’en sont que les simulacres.
Du XIXe siècle à il n’y a pas si longtemps, on s’est battu, torturé, massacré pour des idéologies, comme au XVIe siècle, où un poil de cul biblique envoyait au bûcher.
Hier la bonne parole communiste masquait les goulags, les prêches nationalistes envoyaient des millions d’hommes au casse-pipe, l’éloquence socialiste occultait la solidarité des corrompus, partout, sous la table des valeurs évangéliques s’appliquait le « tuez-vous les uns les autres » (à quoi les Rwandais et les Yougoslaves ont au reste obtempéré sans avoir besoin de la religion).
Les idées passent, la tripaille reste. C’est ce que Lautréamont appelait la tache de sang intellectuelle.

Dans l’émotion provoquée par l’assassinat de Charlie, je n’ai pas entendu le cri de la vie. Or ce n’est pas la République, la France, la liberté de pensée qui ont été agressées, c’est notre droit de vivre comme nous voulons (je parle de vivre, non de cette survie où chacun fait où on lui dit de faire). Je ne dis pas que ce cri n’a pas retenti. Des millions d’êtres ont pressenti que ce qui était offensé, c’était leur humanité même. Je pense seulement que la conscience n’a pas encore fait son travail d’accouchement. Alors que l’obscurantisme émotionnel trouve partout des emplois.
Il faut en revenir à la base, à ce que nous vivons et voulons vivre, sans nous prendre au piège des symboles et des abstractions. Ce n’est pas si facile. Les grandes baudruches politique ont crevé mais nous continuons à patauger dans leurs détritus.
Que reste-t-il de ces idéologies hier encore si puissantes ? Le clientélisme les a éviscérées. Les déclarations programmatiques n’ont que des résonances de pet médiatique. En revanche nous sommes environnés de ces paroles qu’évoque Rabelais : elles tournent affolées dans l’air parce que la gorge qui les a proférées, et où elles veulent retourner, a été tranchée.
On assassine la vie et les mots tournent en rond.
Qu’est-ce que la liberté de pensée sans la liberté de vivre ? Un « cause toujours » à l’usage du n’importe quoi. Le pouvoir se fout bien du peuple, il le piétine avec des mots en guise de bottines. Les bottes militaires ne sont même plus nécessaires.
Sous l’énormité du mensonge que l’économie diffuse à longueur de journée, il y a ceux qui courbent le dos, ceux que la peur du lendemain persuade d’avaler l’amertume du présent, ceux qui s’appauvrissent, s’enragent et se désespèrent sous le talon de fer du profit. Tout se joue sous le mensonge des mots.
La vie est aujourd’hui l’enjeu d’un véritable combat. Il se livre en chacun. La gueule de bois du désespoir, cet alcool frelaté, fait facilement vaciller et passer d’un comportement à son contraire, Entre résistance et passivité, on souhaiterait que la frontière fût nette. Elle ne l’est pas. Pourtant les enjeux sont clairs. La résignation et son impuissance hargneuse fabriquent avec une désolante facilité des apeurés ordinaires, des suicidaires, des tueurs, des terroristes (ainsi baptisés pour les distinguer des policiers en bavure, des milices des compagnies multinationales, des promoteurs immobiliers jetant les familles à la rue, des agioteurs multipliant le nombre de chômeurs, des ravageurs de l’environnement, des empoisonneurs de l’industrie agro-alimentaires, des juristes du Marché transatlantique dont les lois l’emporteront sur celles des nations.
Vouloir vivre envers et contre tout est l’autre choix, plus passionnant, plus difficile : on est seul et il y a tout à créer. C’est cela ou sombrer dans la violence en la tournant contre soi et contre ses semblables.
Il n’est pas vrai que les mots tuent. Les mots servent seulement d’alibi aux tueurs. Quand l’énergie ne nourrit pas la joie de vivre, elle s’investit dans la haine, le ressentiment, le règlement de compte, la vengeance.
Avec sa peur du désir, de la nature, de la femme, de la vie libre, la religion est un grand réservoir de frustrations Ce n’est pas un hasard si les désespérés y puisent les mots qui leur permettront d’assouvir leur goût de la mort, des mots dont la sacralité invente du même coup ce qui la heurte et dont elle a besoin, le blasphème.
Le blasphème n’existant que pour le croyant, il suffit de faire glisser les mots comme des coquilles vides et de les remplir : attaquer la politique du gouvernement israélien, c’est être antisémite, écrire « ni maître ni Allah », c’est être islamophobe, dénoncer les curés pédophiles c’est blesser le chrétien dans sa foi. Je ne sais plus qui disait : donnez-moi une phrase d’un auteur, et je le ferai pendre.
La violence endémique est partout, produite et stimulée par un système économique qui ruine les ressources de la planète, appauvrit la vie quotidienne, menace jusqu’à la simple survie des populations. Les multinationales ont intérêt à favoriser les conflits locaux et la guerre de tous contre tous. Quelles meilleures conditions que le chaos pour piller impunément la planète, empoisonner des régions entières avec le gaz de schiste ou l’exploitation des filons aurifères ? C’est une stratégie peu coûteuse que d’enrôler
Raoul Vaneigem

Raoul Vaneigem est écrivain. Membre de l’Internationale situationniste de 1961 à 1970, Raoul Vaneigem est l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967) — d’où furent tirés les slogans les plus percutants de Mai 68 — et d’une trentaine d’autres livres, dont ces dernières années : L’État n’est plus rien, soyons tout (Rue des Cascades, Paris, 2010) et Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir (Le Cherche Midi, Paris, 2012).

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