mercredi 18 février 2015

La descente aux enfers de l'Europe





"Il y a une stérilisation de la pensée, une interdiction d’aborder certains dogmes, une confiscation du débat démocratique, une stérilisation du langage. Le politiquement correct est étouffant. En réalité, notre système devient tout simplement une immense entreprise de stérilisation. On n’a plus envie de créer, on n’a plus envie d’avancer, on n’a plus envie de réfléchir, on n’a plus envie, on n’a plus envie parce que tout est devenu épuisant. Faire quelque chose est risqué économiquement, socialement, politiquement. On ne peut plus rien dire, on ne peut plus rire, on ne peut plus manger, on ne peut plus fumer, très prochainement on ne pourra plus vapoter, on ne peut plus picoler, on ne peut plus rien faire ...
Charles Sannat




"Les institutions européennes ont été voulues dans les années 1920 par les multinationales et les banques, pour contrôler le pouvoir politique. Les multinationales et les banques ont pris le contrôle des USA et de l’Europe. Les multinationales appartiennent aux banques. Il faut sortir de l'Union Européenne, c'est un piège fasciste et antisocial. Les institutions nous condamnent au chômage de masse.  La création monétaire est interdite aux États par l’article 123. Les États doivent emprunter aux riches. Les États n’ont pas le droit de limiter la libre circulation des capitaux : c’est une folie. Les entreprises peuvent s’établir n’importe où. Les États ne peuvent pas se mettre en travers. Nos ministres quand ils se rendent au conseil à Bruxelles, deviennent co-législateurs. Revenus à Paris, ils exécutent les lois qu’ils ont écrites à Bruxelles. Qui a l’initiative des lois ? : la commission européenne non élue. 
  Les juges de la Cour de Justice Européenne sont nommés par l’exécutif qu’ils auront à juger, pour une durée renouvelable de 6 ans. Les procédures de révision de cette « anti-constitution » : Il faut que les 28 gouvernements soient unanimes pour proposer une modification de la constitution. Il suffit d’un État qui bloque, la révision n’aura pas lieu. 
  Le droit de pétition d’un million de personnes : une pantalonnade, une farce. Ça n’a aucune force contraignante.  La Commission met la pétition à la poubelle si elle veut. 
  Ceux qui ont écrit cette Constitution avaient un intérêt personnel à le faire : à nous rendre impuissants.  
C’est notre faute, nous les avons laissé faire. Éteignez votre télé … 
Étienne Chouard (Extraits d'un entretien)





"Nous mettrons un terme, quelles qu'en soient les conséquences, aux accords qui sont mauvais pour la Grèce et pour l'Europe. Le jeu « étendre et prétendre » [étendre les dettes et prétendre que tout va bien - NdT] qui a commencé après que la dette de la Grèce est devenue telle, en 2010, que notre pays ne pouvait plus l'honorer, s'arrêtera. Plus de prêts - pas tant que nous n'aurons pas un plan crédible pour faire repartir l'économie afin de rembourser ces prêts, aider la classe moyenne à se relever et régler cette effroyable crise humanitaire. Finis les programmes de « réformes » qui visent les retraités pauvres et les pharmacies familiales tout en laissant intacte la corruption à grande échelle.
Yannis Varoufakis




"L’impérialisme, stade suprême du capitalisme: toutes les époques de crise présentent les mêmes caractères économiques et politiques, mouvement de concentration du capital, impérialisme virulent, extrême violence dans les rapports politiques et sociaux, renforcement de la propagande, corruption exacerbée. La baisse de la part laissée aux salaires, même si elle descendait à zéro, comme dans les camps de concentration, ne suffira pas à inverser la baisse tendancielle du taux de profit. Selon Annie Lacroix-Riz (historienne spécialiste de l’entre deux guerres et de la seconde guerre mondiale, NdlR) le capitalisme, comme le féodalisme avant lui, est moribond parce qu’il ne permet plus le développement des forces productives. Face à cette situation critique, et à ce qui nous attend encore, il faut que le plus grand nombre possible de citoyens comprenne ce qui se joue autour de nous. Rosa Llorens









En attendant le Printemps


L'Europe telle qu'elle s'est vendue au FMI et à l'Otan n'est-elle pas tout compte fait devenue la putain privilégiée de l'Oncle Sam ? Les solutions fictives appliquées à une crise réelle de la marchandisation des êtres humains et de leur environnement sont celles qui ont conduit la Grèce à demander l'aumône aux vautours des institutions financières et par conséquent à la dépecer. Quelle solution, Monsieur Macron, proposez-vous lorsque la dette nationale se trouve être transformée, à travers le jeu opaque - sinon occulte - des intérêts d'organismes privés (familles parasites), en un carcan infernal où les peuples devront expier par leur sueur, leur sang et leur douleur pour contenter une mesquine et déjà richissime phalange financière ? 

En premier lieu, un miroir aux alouettes est disposé de façon à attirer les investisseurs apatrides tout en culpabilisant les contribuables des classes moyennes en leur faisant croire qu'ils ont leur part de responsabilité dans l'apocalypse programmé.  En second lieu, le remède préconisé, par doses savantes de chantages successifs, ne fait qu'empirer la situation qui devient complètement démente.: il est ordonné aux gens de souffrir en silence, de subir le pire sans broncher. Une sorte d'état d'exception qui ne dit pas son nom se met progressivement en place. Sous prétexte de liberté d'expression, le contrôle et la surveillance des citoyens prend des proportions ahurissantes. Tout signe publique de mécontentement est alors soigneusement circonscrit par un encadrement d'éducateurs spécialisés (politiciens, médias, juges, police, administrateurs, religieux, syndicats et patrons confondus ...) avec des moyens extrêmement sophistiqués. Ainsi la révolte devient-elle un crime de lèse-majesté qu'il faut dénoncer et punir au nom d'une démocratie se voulant "autoritaire" et garante de valeurs républicaines décontextualisées. 

Arrivé à ce point de mensonge outrancier, que préconisez-vous, Mr le président Hollande ? Lorsque le cauchemar devient insoutenable, le dormeur se réveille en hurlant avant de retrouver "ses esprits" et si le cauchemar persiste, car après tout il n'en était peut-être pas un, alors les hommes et leurs compagnes descendent dans la rue, se rassemblent d'instinct pour y déterrer les pavés rouges et noirs des anciennes communes révolutionnaires et les foutre à travers la gueule des collaborateurs putassiers au service des maîtres et dictateurs autoproclamés du monde. Et peu importe dans ce cas-là la couleur de peau, les appartenances religieuses, la nationalité des uns ou des autres.
  André Chenet



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La raison délirante de l’Europe, un nouveau fascisme mou ?

Par Laurent de Sutter


Il est temps d’ouvrir les yeux : les autorités qui se trouvent à la tête de l’Europe incarnent un fascisme nouveau. Ce fascisme, ce n’est plus celui, manifeste et assumé, qui a fait du XXe siècle l’un des grands siècles de la laideur politique; il s’agit plutôt d’un fascisme mou et retors, dissimulant ses intentions mauvaises derrière un langage qui se voudrait de raison. Mais la raison que manifestent tous ceux qui, aujourd’hui, se trouvent forcés de discuter avec le Premier ministre grec, Aléxis Tsípras, est en réalité une raison délirante. Elle l’est sur plusieurs plans.

Premièrement, la raison européenne est délirante sur le plan politique : chaque nouveau geste posé par les autorités de l’Europe (ainsi, en dernier lieu, celui du directeur de la Banque centrale, Mario Draghi) affiche davantage le mépris des principes sur lesquels elle se prétend fondée par ailleurs. En proclamant que les traités européens sont soustraits à tout vote démocratique, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, ne l’avait pas caché: la démocratie, en Europe, n’est qu’un mot vide. Qu’il ait pointé une réalité juridique (il est vrai que les traités sont négociés entre Etats et non entre populations) n’empêchait pas moins qu’il s’agissait là d’une déclaration de renégat. Non, l’Europe ne vous appartient pas, peuples d’Europe - pas plus qu’elle n’appartient aux gouvernements que vous avez élus, si ceux-ci ne marchent pas au rythme que nous souhaitons lui voir adopter. Tel était le message que Juncker souhaitait faire passer - et qui a été entendu.

Deuxièmement, la raison européenne est délirante du point de vue économique : ce que les autorités européennes sont en train de réaliser, c’est tout simplement la ruine d’un continent entier. Ou, plutôt: la ruine de la population d’un continent entier - à l’heure où la richesse globale de l’Europe, en tant qu’entité économique, ne cesse de croître. Les autorités économiques européennes, en tentant de tuer dans l’œuf le programme grec, pourtant d’une impeccable rationalité économique, de Yánis Varoufákis, le disent là aussi sans ambages. Ce qui les intéresse, c’est la perpétuation d’un statu quo financier permettant au capitalisme, dans son caractère le plus désincarné et le plus maniaque, de continuer à produire une richesse abstraite. Il n’est pas important que la richesse en Europe profite aux personnes; en revanche, il est d’une importance croissante qu’elle puisse continuer à circuler - et toujours davantage. Pourtant, qu’en déséquilibrant de manière aussi radicale le système économique européen, les autorités en question risquent d’aboutir à la destruction du système capitaliste lui-même, comme ne cessent de le souligner les analystes financiers, ne leur traverse même pas l’esprit. Car, au bout du compte, il ne s’agit pas vraiment de capitalisme, ni même d’économie ; il s’agit de pouvoir, et de sa pure imposition.

Troisièmement, la raison européenne est délirante du point de vue de la raison elle-même. Derrière les différents appels au «raisonnable», que le nouveau gouvernement grec devrait adopter, se dissimule en réalité la soumission à la folie la plus complète. Car la raison à laquelle se réfèrent les politiciens européens (par exemple, pour justifier les mesures d’austérité débiles qu’ils imposent à leur population) repose sur un ensemble d’axiomes pouvant tout aussi bien définir la folie. Ces axiomes sont, tout d’abord, le refus du principe de réalité - le fait que la raison des autorités européennes tourne dans le vide, sans contact aucun avec ce qui peut se produire dans le monde concret. C’est, ensuite, le refus du principe de consistance - le fait que les arguments utilisés pour fonder leurs décisions sont toujours des arguments qui ne tiennent pas debout, et sont précisément avancés pour cela (voir, à nouveau, l’exemple de l’austérité, présentée comme rationnelle du point de vue économique alors que tout le monde sait que ce n’est pas le cas). C’est, enfin, le refus du principe de contradiction - le fait que l’on puisse remonter aux fondements mêmes des décisions qui sont prises, et les discuter, possibilité suscitant aussitôt des réactions hystériques de la part des autorités.

Ce délire généralisé, que manifestent les autorités européennes, doit être interrogé. Pourquoi se déploie-t-il de manière si impudique sous nos yeux? Pourquoi continue-t-il à faire semblant de se trouver des raisons, lorsque ces raisons n’ont plus aucun sens - ne sont que des mots vides, des slogans creux et des logiques inconsistantes? La réponse est simple : il s’agit bien de fascisme. Il s’agit de se donner une couverture idéologique de pure convention, un discours auquel on fait semblant d’adhérer, pour, en vérité, réaliser une autre opération. Comme je l’ai suggéré plus haut, cette autre opération est une opération d’ordre : il s’agit de s’assurer de la domestication toujours plus dure des populations européennes - de ce qu’elles ne réagiront pas aux mesures de plus en plus violentes prises à leur encontre. Des gouvernements qui se prétendent démocratiques ont été élus par les différentes populations européennes - mais ce sont des gouvernements dont le programme caché est tout le contraire: ce sont des gouvernements qui souhaitent la fin de la démocratie, car la démocratie ne les arrange pas. Tout le reste n’est que prétexte. Or, ce que le nouveau gouvernement grec tente de réaliser, c’est réintroduire un peu de réalisme au milieu de l’invraisemblable délire politique, économique et rationnel dans lequel baigne l’Europe - donc un peu de démocratie. Mais, ce faisant, il rend apparent l’ampleur de la crapulerie régnant dans les autres pays du continent - et, cela, on ne le lui pardonnera pas.

Laurent de Sutter, le 10 février 2015


Laurent de Sutter, Professeur de théorie du droit, à la Vrije Universiteit de Bruxelles et directeur de la collection «Perspectives critiques» aux Presses universitaires de France

Sources : Libération 












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