jeudi 26 février 2015

Force de paix internationale




Guerre civile en Ukraine : Les travailleurs sont la seule force de paix internationale



Il est sou­vent affli­geant de consta­ter à quel point l’humanité n’apprend pas grand-chose de ses tour­ments. Le conflit qui se déve­loppe en Ukraine nous montre que l’horrible guerre civile you­go­slave du début des années 1990 peut se repro­duire, les mêmes causes pro­dui­sant les mêmes effets. Et aujourd’hui comme à l’époque, la fai­blesse de l’internationalisme est patente.
En décembre 2013, nous écri­vions1 que la situa­tion à Kiev ouvrait une période poli­tique où les natio­na­listes et les dif­fé­rentes puis­sances impé­ria­listes qui les sou­tiennent tou­jours ten­te­raient de façon cer­taine de prendre en otage la popu­la­tion d’Ukraine. Les événe­ments sont allés au-delà de nos craintes, une guerre civile s’est décla­rée durant l’année qui a suivi et a déjà fait des mil­liers de morts. Face à l’enchaî­ne­ment des déci­sions qui ont mené à la situa­tion où nous sommes, et qui risque de débou­cher sur un conflit ouvert entre le gou­ver­ne­ment de Kiev et la Rus­sie, il nous semble impor­tant de faire la lumière sur les ori­gines his­to­riques du conflit. Comme à l’époque du « cam­pisme » des années 1990 où cha­cun était sommé de choi­sir entre les « Serbes » et les « Bos­niaques », il est néces­saire pour pou­voir arti­cu­ler une posi­tion inter­na­tio­na­liste de com­prendre les enjeux, d’expliquer sur quoi s’appuient les dif­fé­rentes forces natio­na­listes et leurs alliés impérialistes.

Dans notre article écrit au tout début de l’occupation de la place Maï­dan à Kiev par l’opposition au gou­ver­ne­ment pro-russe de Vik­tor Ianou­ko­vitch, nous poin­tions la pré­sence parmi les contes­ta­taires de nom­breux acti­vistes d’extrême-droite aux dra­peaux rouges et noirs, se récla­mant de l’héritage de la UPA, une orga­ni­sa­tion natio­na­liste ukrai­nienne qui a col­la­boré avec les nazis à l’extermination des juifs d’Europe. S’il faut se gar­der de réduire le mou­ve­ment dit « du Maï­dan » à sa com­po­sante d’extrême-droite comme le font les médias pro-russes et Jean-Luc Mélen­chon, il serait tout aussi absurde de nier son exis­tence et son influence poli­tique sur le gou­ver­ne­ment qui a suc­cédé à Ianou­ko­vitch, auto­crate cor­rompu chassé par la foule. Il y a bel et bien eu un mou­ve­ment social en Ukraine, contre le régime pro-Poutine, et il mélan­geait des aspi­ra­tions pro­gres­sistes à la liberté d’expression et de mou­ve­ment, à l’État de droit, et des reven­di­ca­tions de chan­ge­ment social dans une société oli­gar­chique domi­née par une caste de bureau­crates issus de l’ère sovié­tique. Mais il com­por­tait aussi une frange non négli­geable de natio­na­listes par­ti­cu­liè­re­ment actifs durant la longue occu­pa­tion du Maï­dan, et aujourd’hui dans l’armée de Kiev.

Une par­tie de la popu­la­tion de l’Ukraine aujourd’hui parle l’ukrainien et est cultu­rel­le­ment rac­cor­dée au catho­li­cisme. C’est sur­tout le cas dans la par­tie occi­den­tale du pays, vers Lviv. Plus l’on va vers l’est, en direc­tion de la Rus­sie, plus les gens parlent russe (une langue extrê­me­ment proche) et plus ils se recon­naissent dans les tra­di­tions ortho­doxes. Kiev et toute la par­tie cen­trale du pays est un mélange indis­tinct des deux, et la majo­rité des habi­tants de l’Ukraine se sentent en fait par­ta­gés. His­to­ri­que­ment, le pre­mier royaume russe a été fondé dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, et toute la région y com­pris le Bela­rus, la Litua­nie et la Pologne sont cultu­rel­le­ment et lin­guis­ti­que­ment liés. Il y a aussi des gens qui parlent ukrai­nien (et russe) en Mol­da­vie voire en Rou­ma­nie, etc. Toute cette Europe est une mosaïque de cultures et de langues, et les fron­tières qui y ont été tra­cées l’ont tou­jours été par la force et le mas­sacre, par des groupes natio­na­listes mani­pu­lés comme des pions par les puis­sances régio­nales que sont l’Allemagne et l’Autriche (Hon­grie) d’un côté, et la Rus­sie de l’autre. La France et la Grande-Bretagne inter­viennent de temps en temps d’un côté puis de l’autre, par­ti­cu­liè­re­ment lorsque la Tur­quie se mêle à la danse. Toute l’Europe orien­tale est un vaste champ de bataille où de petits groupes natio­na­listes s’affrontent pour le compte de grandes nations depuis deux cents ans2.

Durant la Seconde guerre mon­diale, plu­sieurs groupes natio­na­listes ont vu dans l’arrivée des troupes nazies une for­mi­dable oppor­tu­nité de se débar­ras­ser de la tutelle de tel ou tel pou­voir, de sor­tir de fédé­ra­tions construites lors de l’effondrement des empires tsa­riste et austro-hongrois en 1918. En You­go­sla­vie, les natio­na­listes croates d’Ante Pave­lić, les Ous­ta­chis, ont fondé en réunis­sant la Croa­tie et la Bos­nie un État pro-nazi qui, durant ses quatre années d’existence, a mas­sa­cré un mil­lion de civils parce qu’ils étaient serbes, juifs, ou oppo­sants. Des natio­na­listes musul­mans de Bos­nie se sont joints à eux dans cette entreprise de mort, et ils ont fondé ensemble des divi­sions SS. En Ukraine occu­pée et donc sépa­rée de l’URSS, cer­tains natio­nalistes tels Ste­pan Ban­dera et sa UPA sont devenu des sup­plé­tifs des nazis dans leur guerre contre la Rus­sie et l’extermination des civils russes, juifs, ou polo­nais. Eux aussi ont eu leurs divi­sions SS. La guerre dans cette région a fait plu­sieurs dizaines de mil­lions de morts et de dépla­cés, et ne s’est pas arrê­tée en 1945. Durant les années de « paix » qui ont suivi ont eu lieu de ter­ribles actions de net­toyage eth­nique, comme l’Opération Vis­tule, menée en 1947 par les auto­ri­tés polo­naises contre les Ukrai­niens pré­sents sur le ter­ri­toire nou­vel­le­ment attri­bué par Sta­line et les alliés à la Pologne, et accu­sés de sou­te­nir la résis­tance armée de la UPA. Le mythe occi­den­tal de la « paix » de 1945 cache mal les ten­sions natio­na­listes ter­ribles que les puis­sances domi­nantes agitent en per­ma­nence3. Ban­dera a pris sa retraite de cri­mi­nel contre l’humanité en Alle­magne de l’Ouest où il est mort en 1959, année où Ante Pave­lić s’est lui aussi éteint en Espagne, autre pays membre de l’OTAN. La pour­suite de leurs acti­vi­tés sédi­tieuses à dis­tance dans le camp d’en face arran­geaient plu­tôt le camp occidental.

Exac­te­ment comme en You­go­sla­vie en 1991, Pou­tine et les diri­geants russes de Mos­cou n’ont pas eu beau­coup d’efforts à four­nir pour ravi­ver le natio­na­lisme des popu­la­tions rus­so­phones de l’Est de l’Ukraine et leur faire por­ter des rubans de Saint-Georges, sym­boles du mili­ta­risme et du natio­na­lisme tsa­ristes, comme l’avait fait Sta­line dans sa guerre contre l’Allemagne, après deux ans de pacte avec Hit­ler. Ils ont même été aidés par le nou­veau gou­ver­ne­ment de Kiev dont une des pre­mières mesures sym­bo­liques a été de pros­crire par­tiel­le­ment l’usage de la langue russe. En 1991–92 les poli­ti­ciens natio­na­listes croates du HDZ se récla­maient ouver­te­ment des Ous­ta­chis de Pave­lić, et les Musul­mans de Bos­nie du SDA des SS Hand­jar4. Slo­bo­dan Milo­se­vić, lea­der natio­na­liste serbe de Bel­grade, avait menacé de faire la guerre pour éviter que les Serbes de Bos­nie et de Croa­tie ne se retrouvent une nou­velle fois dans des pays sous domi­na­tion des natio­na­listes « pro-nazis », habile façon de se créer une entité serbe débar­ras­sée des « autres ». Les natio­na­listes croates et musul­mans bos­niaques, sou­te­nus par les gou­ver­ne­ments alle­mands et autri­chiens, sont allés au bout du pro­ces­sus de sépa­ra­tion avec l’aval de la toute jeune Union euro­péenne. 150 000 morts entre 1991 et 1995, tel a été le prix à payer pour cet Nème affron­te­ment télé­com­mandé en Europe orien­tale, pen­dant que l’Occident fêtait béa­te­ment la fin de la Guerre froide, la réuni­fi­ca­tion de l’Allemagne et la « paix »…

Exac­te­ment comme en 1991–95, les diri­geants occi­den­taux dési­gnent à leurs popu­la­tions un agres­seur unique, et des « amis de l’Europe » qu’il fau­drait sou­te­nir dans un affron­te­ment entre la démo­cra­tie et les droits de l’homme d’un côté, et la tyran­nie de l’autre. « Des armes pour les Bos­niaques ! » criaient BHL et la LCR (ancêtre du NPA) en 1992, et le même BHL a repris du ser­vice aujourd’hui pour men­tir au sujet des natio­na­listes ukrai­niens, et cacher leurs racines nazies comme celles du HDZ et du SDA à l’époque. Le parti Svo­boda, en pointe dans le mou­ve­ment du Maï­dan, s’appelait jusqu’en 2004 Parti Social-Nationaliste d’Ukraine, et ses mili­tants par­ti­cipent chaque année à un ras­sem­ble­ment pour hono­rer les morts de la divi­sion SS Haly­chyna au cime­tière de Tcher­vone, cer­tains en uni­formes nazis. Peu impor­tant élec­to­ra­le­ment, il fait cepen­dant par­tie de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale en place depuis février 2014, et occupe des postes impor­tants au gou­ver­ne­ment, un de ses membres ayant été ministre de la défense dans les pre­miers mois de l’après-Ianoukovitch. Tous les membres du gou­ver­ne­ment de Kiev ne sont pas des pro-nazis, mais aucun n’est gêné par l’idée de confier la res­pon­sa­bi­lité de l’armée à un type qui se réclame des SS.

Rap­pe­ler ces faits ne doit bien sûr pas faire oublier que les res­pon­sables poli­tiques des enti­tés pro-russes qui se sont créées dans l’est de l’Ukraine sont eux aussi de drôles de per­son­nages. Un mélange d’ex-mercenaires, de gang­sters et de bou­te­feux natio­na­listes qui n’ont rien à envier aux diri­geants des « répu­bliques serbes » pro­cla­mées en Bos­nie et en Croa­tie en 1991–92. Cer­tains d’entre eux envi­sagent sûre­ment un des­tin sem­blable : la Repu­blika Srpska existe tou­jours comme une des enti­tés consti­tu­tives de la Bos­nie issues de l’accord de « paix » de Day­ton qui a enté­riné la divi­sion eth­nique du pays. Les poli­ti­ciens et bureau­crates oli­garques de Kiev (et leurs alliés d’extrême-droite), tel le roi du cho­co­lat élu pré­sident, dont le par­cours rap­pelle le roi du pou­let bos­niaque Fikret Abdić avec son armée pri­vée, ne valent pas mieux que les petits chefs de guerre des « répu­bliques popu­laires » sépa­ra­tistes de Donetsk et Lou­gansk. « Popu­laire » joue ici sur le double sens du mot en russe, qui signi­fie égale­ment « peuple » au sens de « natio­nal », com­prendre : « russe ».

Exac­te­ment comme en 1991–95, le « cam­pisme » fait des ravages et réduit au silence la plu­part de ceux qui vou­draient avoir leur mot à dire sur la situa­tion, en Ukraine comme à l’exterieur. La grande dif­fé­rence est qu’à gauche de la gauche, la force domi­nante en France aujourd’hui, le « Front de gauche », est un parti pro-Poutine, dont le lea­der jus­ti­fie l’annexion de la Cri­mée par les forces armées de Mos­cou, au dia­pa­son avec le FN et son prêt ban­caire russe.

Exac­te­ment comme en 1991–95, il est très com­pli­qué pour les inter­na­tio­na­listes de faire entendre leur posi­tion. Pour­tant elle est simple et claire, et pour­rait même ras­su­rer ceux qui sont effrayés par la com­plexité de la situa­tion : Aucun sou­tien à une quel­conque orga­ni­sa­tion natio­na­liste, ni aucun sou­tien aux États enga­gés dans l’affrontement, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment. Ni pro-russe, ni pro–ukrai­nien. La posi­tion com­mu­niste révo­lu­tion­naire rejette tota­le­ment les divers natio­na­lismes et jeux impé­ria­listes, et affirme que toutes ces enti­tés prennent en otage une seule et même popu­la­tion civile, de Kiev à Mos­cou et même ailleurs, vu les impli­ca­tions mili­taires d’un éven­tuel conflit ouvert. Où qu’ils se trouvent dans la région, les tra­vailleurs et leurs familles n’ont rien à gagner dans ces alliances et ces affron­te­ments. Au contraire, ils ont tout à perdre : leurs liber­tés, leurs condi­tions de vie voire leurs vies tout sim­ple­ment. Exac­te­ment comme une poi­gnée d’internationalistes ont, durant la guerre en Bos­nie, sou­tenu le syn­di­cat Neza­vis­nost qui ten­tait contre vents et marées de main­te­nir des struc­tures des deux côtés de la ligne de front, nous devons aujourd’hui sou­te­nir les forces sociales, syn­di­cales et poli­tiques qui refusent les divi­sions natio­na­listes et impé­ria­listes. Cela peut sem­bler uto­pique, et cela sera moqué par ceux qui ont déjà choisi leur camp dans la guerre qui menace, mais c’est la seule posi­tion poli­tique pos­sible. Non seule­ment pour des révo­lu­tion­naires, mais tout sim­ple­ment pour n’importe quel démo­crate qui ne se résout pas à la guerre, aux mas­sacres, à la puri­fication eth­nique et l’établissement de nou­velles fron­tières et de nou­velles enti­tés cor­rom­pues comme la Bos­nie de la « paix » de Day­ton5.

Oui, les tra­vailleurs sont la seule force de paix inter­na­tio­nale, la seule force sociale en mesure de mettre fin à ce conflit comme aux autres, parce qu’ils sont la seule force poli­tique en mesure de refu­ser le natio­na­lisme et les pres­sions impé­ria­listes. Cette force poli­tique, le socia­lisme révo­lu­tion­naire, est aujourd’hui quasi-inexistante, dis­per­sée et faible. Elle est pour­tant la seule qui pour­rait nous sau­ver de la bar­ba­rie qui veut à nou­veau se déchaî­ner sur l’Europe.



Notes : 

1 « Europe orien­tale : le droit des natio­na­listes à dis­po­ser des peuples ? », Cri­tique Sociale n° 29, jan­vier 2014.
2 On lira à pro­fit le livre de Misha Glenny de la BBC, Bal­kans, Natio­na­lism, War and the Great Powers 1804–1999, Pen­guin, 1999.
3 Pour un tableau d’ensemble, voir L’Europe bar­bare de Keith Lowe, Per­rin, 2013.
4 Le lea­der des natio­na­listes Musul­mans, Aliya Izet­be­go­vić avait même fait de la pri­son à la fin de la guerre pour son sou­tien aux nazis, puis à nou­veau dans les années 1970 et 1980 pour ses écrits islamistes.
5 Voir notre article sur les événe­ments du début de l’année 2014 en Bos­nie, dans Cri­tique Sociale n° 30, mars 2014.


Source : Critique Sociale

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