samedi 17 janvier 2015

Julien Jâlal Eddine Weiss ou l'art sublime






Julien Jalâl Eddine Weiss, maître du quânun et fondateur de l’ Ensemble Al-Kindî qui interprétait la musique savante et mystique arabe et orientale est décédé le vendredi 2 janvier 2015 à Paris des suites d'un cancer, à l’âge de 61 ans.




Le monde musical perd un grand spécialiste des grandes musiques traditionnelles de l'islam mystique. Julien Jâlal Eddine Weiss a su purifier ce legs musical en lui redonnant «son éclat originel», dira Salah Stéité. Tout en supprimant tout instrument européen, il a pu réduire les instruments purement arabes en introduisant d'autres, traditionnels, de l'Orient. Il a également remis en valeur les formes improvisées et développé, dans la musique profane et sacrée, le principe de l'Ostinato. Un parcours personnel et musical exceptionnel qui demeurera une référence et un exemple pour nombre de jeunes musiciens tant orientaux qu'occidentaux.


Julien Jâlal Eddine WEISS, ou l'art sublime :


Al-Kindi Ensemble
Stabat Mater Dolorosa, hommage musulman à la vierge Marie



L'ouverture des horizons culturels

Alsacien par son père, suisse par sa mère, Bernard Weiss est né et a grandi à Paris. 

Au début des années 70, comme beaucoup d’adolescents de sa génération, ce guitariste de formation classique (il entre en 1965 à l’Ecole Normale de Musique) remet en question les valeurs de la culture occidentale et se laisse happer par la fièvre de la route. Ses voyages le mènent en Californie, au Maroc, puis aux Antilles ; il ouvre ses horizons culturels et se fait rebaptiser Julien par une jeune vénézuélienne, Isabelle Sotto, fille du fondateur de l’art cinétique.

De retour en France en 1974, il compose plusieurs pièces pour la guitare classique, et participe à une création du metteur en scène tunisien Sharif Allaoui.

En 1976 à Paris, lors d’une soirée chez le futur ministre de la culture Egyptienne, Farouk Hosni, l’écoute d’un disque du musicien irakien Mounir Bachir, grand maître du Oud (luth oriental le bouleverse au point qu’il abandonne la guitare classique et les harmonies jazz pour se lancer corps et âmes dans l’étude du luth arabe et des lois raffinées régissant la musique micro tonale orientale. Mais très vite, les limites de l’instrument le frustrent et lorsqu’il découvre les richesses offertes par la cithare orientale « le qanûn » la quête de Julien Weiss prend tout son sens. Dès lors il parcourt l’Orient et, de Tunis à Beyrouth, de Bagdad au Caire, d’Istanbul à Damas, il suit l’enseignement de grands maîtres. C’est ainsi qu’il devient le disciple puis l’ami de Mounir Bachir en l’honneur duquel il composera une « Suite Bagdadienne » interprétée lors du Festival de Babylone en Irak.


Acharnement et recherches musicales approfondies

Peu à peu Julien Weiss, par son acharnement et six heures de travail quotidien, devient un virtuose du qânun (cithare trapézoïdale à cordes pincées munie de résonateurs en peaux de poissons). C’est aussi un expert de la musique arabe classique, dominant toutes les complexités des gammes et des modes orientaux. Il se consacre de nombreuses années à l’étude des traités musicaux des Grecs Antiques comme ceux d’Aristoxène de Tarante et des Arabo-Persans comme Al-Kindî, Al-Farabî, Avicenne, ainsi que les théoriciens turcs, byzantins et même occidentaux, puis se livre à une étude comparative avec la pratique empirique des musiciens et chanteurs de l’Orient moderne.

Ainsi, il s’aperçoit au cours de ses continuels voyages que la notion de modalité, loin d’être fixe auprès de la conscience musicale arabe, fluctue d’un pays à l’autre et à l’intérieur même d’une région, variantes qui ne semblent guère embarrasser les musiciens. Il a donc cherché par tous les moyens à imposer un jeu où la justesse prend le pas sur la marge de tolérance accordée ici et là. Ses recherches le conduisent à faire construire à Izmir un qanûn original, par le luthier turc Egder Gülec : un système judicieux de clapets lui permet d’obtenir une division du demi-ton en micros tons inégaux de sept parties et huit intervalles, le nombre de cordes porté des 78 habituelles à 102 étend les possibilités de l’instrument à 5 octaves et lui donne dans le grave une couleur toute nouvelle. Avec cet instrument prototype (en fait une série de 9 vont se succéder), il peut ainsi accompagner avec une précision diabolique un musicien quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. En 1990, le Prix de la Villa Médicis Hors les Murs, vient consacrer ses travaux sur la micro tonalité en musique arabe.

Musique instrumentale et chant classique 

En 1983, il fonde l’ensemble instrumental Al-Kindî dont le nom fait référence au philosophe, mathématicien et astronome irakien du IXe siècle, Abu Yusuf Al-Kindî, père de la théorie scientifique de la musique arabo-musulmane.

Al-Kîndi est conçu comme un takht, un regroupement de solistes dont le joueur de ney Ziyâd Kâdî Amin, le luthiste Muhammad Qadri Dalal et le percussionniste égyptien Adel Shams el Din sont désormais les piliers. Ensemble, ils explorent les répertoires classiques sacrés et profanes en recherchant les œuvres les plus authentiques et les moins diffusées. 

Conçu à l’origine comme un groupe exclusivement musical, JJ. Weiss se rend à l’évidence qu’en musique arabe le chant est indissociable de la musique, et que c’est dans le chant que s’exprime toute la richesse et les nuances de cet art. Seul ou avec Al-Kindî, il accompagne dès lors les grands interprètes du chant profane ou sacré, tels le tunisien Loufti Bouchnak, l’irakien Hussein Ismâïl-al-Azami, les syriens Sabri Moudallal, Omar Sarmini et Adib Daiykh, ainsi que l’hymnode de la Grande Mosquée de Damas Sheikh Hamza Shakkûr. Avec ce dernier, il explore la liturgie soufie de Damas et élabore un programme musical envoûtant, concert sacré rythmé par la danse rituelle des Derviches Tourneurs et présenté depuis sa création en 94 sur les plus prestigieuses scènes du monde entier. 

En 2003, il explore le sublime répertoire de la confrérie soufie Qaderiya d’Alep avec le chanteur Sheikh Habboush.

Depuis, JJ. Weiss enrichit ses rencontres notamment dans la ville d’Istamboul où il a élu domicile depuis 2005 en collaborant notamment avec le chanteur Dogan Dikmen, spécilaliste de l’époque ottomane. 

 
En 1983, il crée également une rubrique sur la musique arabe dans la revue de sciences politiques « Grand Maghreb ».

En 1986, le Français se convertit à l’Islam et devient Jalal Eddine  en hommage au fondateur de l’ordre des derviches tourneurs Jâlal Eddine Rûmi. 

La même année, commence une collaboration avec Mohamed Aziza, recteur de l’Université Euro-Arabe itinérante ; il organise des concerts dans le cadre des conférences données par l’Université, et dirige un Festival de Musique à Bologne en 87, pour la célébration du Ixième centenaire de la première Université d’Europe. Il reçoit à cette occasion la médaille Alma Mater Studiorum.

La rigueur et la qualité du travail de l’ensemble Al-Kindî, ses créations originales inspirées par des thèmes évocateurs de l’Orient « Le Salon de Musique d’Alep », « La Passion des Mille et Une Nuits », « L’Art Sublime du Ghazal», « Poètes et Musiques Arabes du Temps des Croisades »…lui ont valu de nombreuses distinctions discographiques (Diapason d’Or, Choc du Monde de la Musique…), la reconnaissance des médias (reportages, portraits, documentaire produit par Canal Plus en 1997), et la fidélité d’un public toujours plus large, et présent chaque année aux rendez-vous donnés au théâtre de la Ville de Paris, au Queen Elisabeth Hall de Londres...







L’aboutissement du « rêve d’Orient »

Poussant toujours plus loin son immersion dans la culture orientale, Julien Weiss fait l’acquisition en 1995 de la maison de ses rêves, un palais Mamelouk du XIVéme, niché au cœur de la vieille ville syrienne d’Alep, à proximité de ses Souks millénaires et de leurs senteurs orientales. Dans ce lieu magique et stimulant, quand les prestigieuses tournées internationales et les enregistrements discographiques lui en laissent le temps, il travaille à la préparation de nouveaux répertoires, à la découverte de voix et de traditions méconnues, à l’observation des nombreuses confréries mystiques qui l’environnent et se passionne pour l’art architectural et décoratif islamique. 

Enfin, dans son salon de musique, renouant avec d’ancestrales traditions de cette cité mythique, réputée pour être une des villes les plus mélomanes du monde arabe, il convie régulièrement des musiciens, des voisins ou des  étrangers de passage qui autour d’une tasse de thé ou de café partagent des heures durant les délices de la musique arabe classique la plus pure qu’elle soit sacrée ou profane.

Aujourd’hui, l’aventure de Julien Jâlâl Eddine Weiss se poursuit ; l’impossible rêve du musicien français : être reconnu comme l’un des leurs par les grands noms de la musique arabe, est devenu une réalité en Occident mais aussi à Babylone, Baalbeck, ou Fès, où son nom est désormais lié à la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine musical arabe et font de lui un artisan reconnu du dialogue Euro-Arabe.



Le 14 juillet 2001, il a été ordonné Officier des Arts et des Lettres par le Ministre de la Culture Française, Catherine Tasca.


Ensemble Al Kindi et Sheikh Habbousch - Transe des soufis d'Alep au Festival de Fès  : 






C’est avec le Sheikh Hamza Chakour et les derviches tourneurs de Damas, qu’il avait effectué le plus grand nombre de tournées, du Théâtre de la Ville à Paris à Carnegie Hall en passant par Hong Kong, Sao Paulo, Washington… plus de 500 concerts environ.

En 2003, sans abandonner sa maison d’Alep, il s’était installé en Turquie où il poursuivait son travail pour que la musique arabe et ses artistes rayonnent partout dans le monde.

Julien Jalal Eddine Weiss n’oubliait pas ses origines européennes et il avait fait le lien entre les musiciens et les poètes du monde arabe et de nombreux écrivains, français notamment.

Sa dernière grande création Stabat Mater Dolorosa Hommage chrétien et musulman à la figure de Marie (2011, Festival des Musiques Sacrées de Fès), réunissait dans un grand chœur œcuménique des chœurs orthodoxes grecs, des chanteurs de Damas, Istanbul et la voix de Rania Younes, jeune chanteuse libanaise chrétienne, plus de quarante participants sur scène.

Ce concert extraordinaire fut redonné au Festival de Beiteddine en août 2011 et au festival des Nuits de Fourvière en 2013.

La maladie, un cancer sévère, l’avait un peu éloigné de la scène. On ne l’oubliait pas. Il trouvait la force de donner encore des concerts : le 5 avril dernier à l’Institut du Monde Arabe de Paris et le 22 mai, au Festival Arabesques, à Montpellier.
Il luttait, il avait des projets. Mais la maladie l’a emporté, ce vendredi 2 janvier. Il avait 61 ans. Il rêvait d’enregistrer Stabat Mater Dolorosa …
http://www.alkindi.org/francais/artistes/artistes_julien.htm

Source : Le Figaro
Blog d’Armelle Héliot (Le Grand Théâtre du Monde)





Des Syriens en transe et en transit (DR. ) Libération




Musicien virtuose du quanun (harpe orientale), chef d'orchestre et fondateur de l'Ensemble Al Kindi composée de musiciens et chanteurs syriens, Julien Weiss raconte l'enfer que vivent les artistes syriens, empêchés d'exercer leur art à cause de la guerre civile. Al Kindi, qui se produit au Cabaret Sauvage à Paris les 11 et 12 décembre 2012, est en soi une résistance à la haine.

En janvier 2012, il confiait à Libération : «Je redoute que la révolution en cours, peut-être légitime au début, n’ouvre la porte à des fanatiques qui vont s’employer à détruire la diversité syrienne.»

Extrait d'un entretien sur Concertlive.fr :

.../...
Concertlive.fr: Comment avez-vous vécu les événements tragiques de guerre civile en Syrie? 
JW: J'ai été tout d'abord très choqué par les événements en Syrie, et en ce dès le début. J'ai vu le pays sombrer petit à petit, se détruire. J'étais très sceptique dès le départ vis à vis de la révolution. Non pas sur le principe d'une révolte mais sur son efficacité. Et on constate bien que la révolution n'est pas tant menée par des militaires qui ont déserté mais plus par des groupes extérieurs à ce pays, qui sont manipulés par des  extrémistes, qui veulent imposer une état islamique radical, ou encore par d'autres pays qui financent Al Qaida. En tant qu'occidentaux, nous avons du mal à bien comprendre cela. 
Concertlive.fr: Votre Ensemble Al Kindi se produit au Cabaret Sauvage les 11 et 12  décembre 2012. Comment la guerre impacte-t-elle votre travail et engagement artistique?
Julien Weiss: A un certain moment, jouer et travailler avec les artistes syriens était devenu presque impossible. J'ai même été obligé de remplacer les musiciens syriens par des Turcs, et de modifier les programmes présentés. J'ai pris le risque de faire venir des Syriens, mais c'est très difficile. Il n'y a plus d'ambassade. J'ai dû passer par Beyrouth pour obtenir un visa, et j'ai fait venir les artistes de Damas. La situation est très difficile et très dangereuse, en raison des bombardements. Un de mes chanteurs syriens a d'ailleurs disparu. Nous n'avons plus de nouvelles de lui depuis trois mois. Sa maison a été bombardée et nous ne savons pas s'il est mort, ou blessé. C'est terrible et angoissant.

Source : Concertlive.fr


Ensemble Al Kindi
Chants du Moyen-Orient et de Syrie interprétés par le célèbre ensemble instrumental Al-Kindi sous la direction de Julien Jâlal Eddine Weiss. Les danses sacrées et le rituel hypnotique des derviches tourneurs ajoutent à la magie de ce spectacle envoûtant.




L'Ensemble Al-Kindi le 16/04/2011 à Singapore
 Transe Soufie d'Alep

Dans ce programme, Sheikh Habboush, élevé dans la plus grande tradition mystique et disciple des meilleurs chanteurs religieux d'Alep, nous livre ici la quintessence d'un art traditionnel réservé en principe aux initiés : la recherche de l'extase ou de la fusion totale avec Dieu.




A écouter : "La Syrie me manque" Entretien exclusif, avec Julien , une fin de concert à Montpellieravec beaucoup d'émotion : 



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