jeudi 11 décembre 2014

Le cran d’arrêt



dernier paragraphe d'un essai intitulé : 
Prestige de la terreur
« Entraînés par nécessité, à contrecœur, à accomplir au jour le jour, une série d’actes en tous points semblables à ceux de l’ennemi, comment éviterons-nous de tendre avec lui à une limite commune, s’inquiète André Breton ? Prenons-y garde : du fait même que nous sommes contraints d’adopter ses moyens, nous risquons d’être contaminés par ce dont nous croirons que nous triomphons ». In Lumière Noire par André Breton, cf. « L’Arche » n°7.


Par Georges Henein, le 17 Août 1945
Dans ce glissement collectif vers une condition sécurité dans la terreur, qui déclenchera le cran d’arrêt ? Qui fera justice de ce que les hommes vont s’habituer à prendre pour leur droit à la terreur et presque pour l’aboutissement normal de leurs anciennes aspirations à la liberté ?
Pas un parti certes, ni aucune des organisations totalitaires préposées à la garde de l’homme. Pas un parti, mais peut-être des partisans d’un genre nouveau qui abandonneraient les modes classiques de l’agitation pour des gestes de perturbation hautement exemplaires. Beaucoup avaient espéré que le mouvement de la résistance en Europe occupée ménagerait enfin une ouverture dans l’impasse politique et sociale de notre temps. Les grands partis de masses ont été les premiers à flairer ce danger. Eh quoi, on s’apprêtait donc à se dispenser de leurs services ? La volonté populaire se targuait maintenant de se passer d’intermédiaire ? L’alerte fut de courte durée. De même que les forces militaires de la résistance furent rapidement intégrées aux cadres permanents de l’armée, – de même ses forces politiques ne tardèrent pas, la flatterie se mêlant à l’intrigue, à regagner la souricière des grands Partis. L’épisode – j’ai failli dire l’incident – est clos. Mais quelque chose d’autre devient possible, devient même la seule chose possible. L’ère de la guérilla politique commence et c’est à elle que doivent aller nos réserves de confiance et d’enthousiasme.
Sans doute n’est-il pas facile d’annoncer l’allure que prendra cette guérilla et les exploits qui ne manqueront pas de la distinguer. On pourrait cependant considérer l’attitude vaillamment indépendante d’un Camus – et, sur d’autres plans, d’un Breton, d’un Calas, d’un Rougemont – comme une indication pour l’avenir. L’appareil de la terreur est encore loin d’être sans hésitations et sans fissures. C’est donc au point où cet appareil se fait le plus menaçant – et au fur et à mesure de ses menaces renouvelées – que doivent se porter tout notre esprit de refus, tout ce qu’il y a dans le monde, à un moment donné, d’êtres en état de refus. Et que cela se fasse avec éclat ! Et que cela s’inscrive en exemples troublants dans la conscience des multitudes ! Et que cela se transmette et s’amplifie à travers la vaste prairie humaine, par contagieux sillons de grandeur !
A ce point, j’entends fuser les sarcasmes meurtriers : « Eh, quoi ! vous cherchez à discréditer les Partis politiques, à en ruiner le prestige, à en compromettre l’action ; – vous poursuivez donc l’œuvre insidieuse de ces fascistes d’avant et d’après le fascisme, qui jettent le doute sur tous les instruments de délivrance et de progrès ! ». En réalité, je ne poursuis rien, je désire ne rien poursuivre qu’une certaine logique de la liberté. Le phénomène fasciste, vu en fonction de l’évolution des partis, n’a servi qu’à précipiter de façon décisive le développement de l’éléphantiasis morale et matérielle qui afflige les puissantes institutions de « gauche » où la voix des masses se perd presque aussi aisément que celle des individus. Le but dernier de la guérilla qui s’engage maintenant n’est pas d’éliminer les partis au profit (le quelque nouveau système d’exercice de la vie politique. Il est d’arracher aux partis le monopole de la pensée sociale qui se rouille dans leurs comités d’étude ; il est de leur enlever, dans le domaine idéologique, un droit d’initiative auquel ils s’accrochent d’autant plus qu’ils sont bien décidés à n’en faire que l’usage le plus masquant le plus retors. Il s’agit, pour serrer le problème d’aussi près qu’il se peut, de réduire les partis à une condition purement réceptive quant à la maturation et au mouvement général des idées, et purement administrative quant à l’exécution de ces idées. En un mot, il s’agit d’amener les partis à reconnaître les foyers idéologiques qui prendraient naissance en dehors d’eux et à drainer vers l’action pratique tout ce qui se dégagera de valable de l’effervescence ainsi entretenue. Que l’on y prenne garde : la situation objective des partis a considérablement changé depuis vingt ans. Ils tendent tous à devenir des organismes para-étatiques, des appendices de l’États La notion même – et la fonction – de parti d’opposition est mortellement affectée par ce changement. En Angleterre, aux États-Unis, en France, en Belgique, l’opposition est plus souvent solidaire des pouvoirs, qu’elle n’en est l’ennemie. A cette règle nouvelle des partis doivent correspondre des obligations toujours plus nettes pour les francs-tireurs de la pensée. La première de ces obligations est le transfert des activités idéologiques à des foyers étrangers aux vicissitudes des partis et à leur enlisement progressif dans les cadres de l’États Mais surtout, cette guérilla n’aura d’effet durable que dans la mesure où elle saura favoriser, dans sa lutte contre le pragmatisme bureaucratique des partis, une plongée dans les frais courants de l’utopie, une renaissance de la spéculation utopique avec tout ce qu’elle comporte d’édifiant et de joyeux.
Il y a une dizaine d’années de cela, nous pouvions prendre comme thème de ralliement des paroles telles que celles de Nicolas Boukharine, l’avant-dernier des grands théoriciens du socialisme :
« Une analyse de l’état réel des choses nous fait entrevoir non pas la mort de la société, mais la mort de sa forme historique concrète et un passage inévitable à la société socialiste, passage “ déjà commencé, passage vers une structure sociale supérieure. Et il ne s’agit pas seulement de passer à un style supérieur de. la vie, mais précisément supérieur à celui qui est aujourd’hui le sien.
Peut-on parler de cette forme sociale supérieure en général ? Ceci ne nous entraîne-t-il pas vers le subjectivisme ? Peut-on parler de critiques objectives quelconques dans ce domaine ? Nous le pensons. Dans le domaine matériel, un tel critérium est représenté par la puissance du rendement du travail social et par l’évolution de ce rendement, car ceci détermine la somme de travail superflu dont dépend toute la culture spirituelle. Dans le domaine des relations inter- humaines immédiates, un tel critérium est donné par l’amplitude du champ de sélection des talents – créateurs. C’est justement lorsque le rendement du travail est très élevé et le champ de sélection très large, qu’on verra s’effectuer le maximum d’enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d’hommes, pris non pas comme une somme arithmétique, mais comme un en semble vivant, comme collectivité sociale. » [4]
Aujourd’hui nous ne pouvons faire à moins de nous demander où en est cet « enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d’hommes ». Il n’est pas douteux hélas, que le chemin parcouru depuis Avril 1936, c’est-à-dire depuis que nous furent jetés ces mots d’espoir, n’a fait que nous éloigner des perspectives Boukhariniennes, n’a fait que sceller, d’étape en étape, l’avènement d’un conformisme intraitable qui réduit la « vie intérieure » à son expression la plus humble et la plus craintive.
Il n’est pas douteux qu’à ce critère de « l’enrichissement intérieur » se soit substitué le critère inverse, et n’en voudrions-nous qu’une preuve entre des milliers, la plus éloquente n’est autre que la « liquidation » de Boukharine lui-même et le peu de cas qui a été fait de cette « liquidation » dans le camp du socialisme et dans le camp de l’intelligence.
A ce conformisme qui sévit dans tous les domaines, sauf dans celui des raffinements terroristes où ces messieurs prennent toujours plaisir à innover, il n’est possible d’opposer avec succès que les forces précisément les plus décriées par lui : la rêverie d’Icare, l’esprit d’anticipation délirant de Léonard, les coups de sonde aventureux des socialistes utopiques, la vision généreuse et tamisée d’humour d’un Paul Lafargue ! Le socialisme scientifique s’est dégradé jusqu’à n’être plus pour ses disciples qu’un pompeux exercice de récitation. Une large aération de l’ambiance et de l’idée sociales s’impose, si l’on veut ménager à l’homme un avenir qui ne soit pas desséché d’avance et qui ne rompe pas à d’injustifiables disciplines, sa faculté de toujours entreprendre.
Contre l’odieux accouplement du conformisme et de la terreur, contre la dictature des “ moyens “ oublieux des fins dont ils se recommandent, la Joconde de l’utopie peut, non pas l’emporter, mais faire planer à nouveau son sourire et rendre aux hommes l’étincelle prométhéenne à quoi se reconnaîtra leur liberté recouvrée.
IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES…

Georges Henein,
Le Caire, le 17 Août 1945.

Notes
[4] Les problèmes fondamentaux de la culture contemporaine, par Nicolas J. Boukharine (« Les documents de la Russie neuve » Paris, 1936).



Biographie de Georges Henein
Né à : Le Caire : 1914
Mort à : Paris : 1973
Poète surréaliste et journaliste d'origine égyptienne. Etudes secondaires et universitaires à Paris, où il devient l'ami d'André Breton et Henri Calet. A son retour en Egypte il est, entre les deux guerres, à l'origine du courant surréaliste et socialiste en Egypte.
Exilé à Paris en 1962, pour ses positions antifascistes, il travaille à L'Express à partir de 1969.



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