mardi 9 décembre 2014

Fergusson et la culture du meurtre



Photo : Street Art avenue

Quelques jours à peine avant que Michael Brown ne fut tué à Ferguson, la police de l’Ohio a assassiné John Crawford dans un magasin Walmart. Qu’avait-il fait ? Il avait pris une carabine à air comprimé d’une étagère du Walmart et était en train de parler au téléphone avec la mère de ses deux enfants, peut-être pour discuter de l’achat de la carabine pour les enfants. Un observateur nommé Ronald Ritchie s’est senti menacé et a appelé la police. La police s’est alors engoufrée dans le magasin et a abattu sur le champ Crawford. La police affirme que les agents ont ordonné à Crawford de lâcher la carabine, mais la vidéo montre la police tirant à vue sur Crawford. Le “citoyen concerné” Ritchie a en fait causé deux morts, car l’incident qui a causé la mort de Crawford a aussi vu la mort d’une cliente du magasin par crise cardiaque, Angela Williams, alors que celle-ci fuyait l’ouverture du feu de la police.
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Le système judiciaire américain ne se préoccupe plus du tout de justice, mais de la carrière des procureurs, de punir les sans pouvoir et protéger les puissants. Alors que la justice ne fait grandement plus partie du système judiciaire, il n’est pas du tout surprenant que la police ne possède aucun concept de ce qu’est la justice.
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Les contribuables paient la police pour enquêter sur des crimes, pas pour attaquer et harceler des membres de la communauté. Mais la police a reçu les instructions de voir son rôle comme  celui de se protéger elle-même d’un public enclin au crime, noirs et blancs confondus.
La police se trouve du côté de la branche exécutive du pouvoir et depuis le 11 septembre, la branche exécutive a réussi à faire en sorte qu'elle ne soit plus responsable devant la loi ni la constitution. Cette irresponsabilité a maintenant filtré vers les forces de police militarisées qui peuvent maintenant assassiner en toute impunité dans la mesure où le nombre croissant de leurs assassinats de citoyens reçoit le blanc-seing de l’autorité. Paul Craig Roberts



Fergusson et l’anthropologie de la violence

Par Mohamed Bouhamidi 


La  presse dominante  et  « la pensée démocratique » peuvent nous raconter sans s’interroger qu’à Fergusson, il a fallu 12 balles pour stopper la menace d’un noir sur la vie d’un policier blanc. La fable en version unique, sur une multitude de supports et sous des signatures souvent inspirées, abonde en détails  qui  dénaturent l’événement rétrogradé en moment dramatique - au sens  théâtral de rebondissement -  de ce cinéma américain entièrement voué à mettre à jour les visages différents et épisodiques, après les attaques des caravanes des pionniers, de La Menace Permanente et Omniprésente sur  la vie de chacun des Américains.

Car  au vu de ce qui va se répéter autour de cette mort en particulier mais à notre insu de tous les innombrables assassinats ordinaires de noirs par des policiers blancs,  l‘évènement n’est pas le meurtre  mais, contrairement à la fatalité ordinaire, les manifestations et le retour au premier plan de la perception des noirs et des questions élémentaires de logique qui sont en partie la cause.
Car, il faut beaucoup d’aplomb pour reprendre sans frémir qu’un noir désarmé et  blessé de deux balles au bras  passe encore pour une menace vitale sur un policier blanc et que ce dernier a dû lui ajouter plusieurs  balles supplémentaires « dans le coffre » pour écarter le danger. Un homme même noir et même herculéen est hors-service ou hors de combat avec combien de balles ?  Le policier blanc a vu King Kong en face de lui et c’est bien ce qu’il a déclaré (1) sans que personne aux pays de la psychanalyse généralisée s’interroge sur la projection.
La question est urgente de savoir comment est perçu le noir car à côté du cas de Fergusson, le policier qui a tué l’enfant noir de 12 ans a été incapable de reconnaître, la taille d’un enfant de 12 ans, la bouille d’un enfant de 12 ans. Il faut porter dans son subconscient une trouille extraordinaire du noir pour paniquer devant un enfant de douze ans.  Quelle a été la communication entre l’inconscient du policier blanc et l’inconscient du passant blanc qui a alerté sur le danger d’un enfant noir jouant au pistolet de plastique, puisque nous savons que les inconscients communiquent ?  Ils ont partagé leur perception commune du noir et projeté leurs peurs communes de WAPS (2.)
Ces deux meurtres ne diffèrent en rien des tous les autres injustes, racistes, cruels et bêtes qui font les jours habituels des USA mais ils en diffèrent dans les significations qu’en ont délivrées leurs auteurs.  Il faudra se mettre à l’étude anthropologique de cette catégorie WAPS qui   s’est construite et créée dans le génocide et l’éradication des Autres, les Indiens exterminés, les Noirs massacrés dans le Turnover des esclaves.
Comme tous les groupes sociaux cette catégorie WAPS est obligée  pour survivre  de réactualiser ses mythes et ils sont réduits à trois piliers : reproduire la conquête en gagnant toujours et encore plus de nouveaux territoires, se protéger en cercle de la menace indienne ou ses substituts communistes ou musulmans ou noirs ou Extra-Terrestres,  anéantir  l’adversaire jusqu’au dernier. Pour les WAPS sédentaires de Fergusson, en mal de réalisation fantasmatique de ces mythes fondateurs, les noirs et les gens de couleur sont plus qu’un bon ersatz des lointaines contrées et des peuples exotiques.  Ils sont un défi démographique réel à la suprématie blanche.
C’est cette culture du meurtre et de la boucherie qui se lit dans les explications de ces deux assassinats, cette pratique fondatrice des WAPS US, cette psychologie collective des esclavagistes que les noirs ont retrouvée intacts dans l’Amérique d’Obama, qui a mis les noirs en ordre de mobilisation pour leur autodéfense et nous met en ordre d’urgence de  porter un regard  plus interrogateur  sur cette violence  WAPS sans fin et sans garde-fou.
M.B
(1) »Ca ressemblait à un démon », dit encore Darren Wilson en évoquant Michael Brown, d’après une retranscription complète de son audition du 16 septembre, traduite par Slate. Autre comparaison : au moment de l’accrochage avec le jeune Noir à travers sa portière de voiture, il dit s’être « senti comme un gamin de 5 ans s’accrochant à Hulk Hogan ».
(2) White Anglo-Saxon Protestant


Source : Ipact.info



50 ans après les émeutes de Watts, relisons l'analyse de Guy Debord et de l'Internationale Situationiste

Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire marchande


La société de l’abondance trouve sa réponse naturelle dans le pillage, mais elle n’était aucunement abondance naturelle et humaine, elle était abondance de marchandises. Et le pillage, qui fait instantanément s’effondrer la marchandise en tant que telle, montre aussi l’ultima ratio de la marchandise : la force, la police et les autres détachements spécialisés qui possèdent dans l’État le monopole de la violence armée. Qu’est-ce qu’un policier ? C’est le serviteur actif de la marchandise, c’est l’homme totalement soumis à la marchandise, par l’action duquel tel produit du travail humain reste une marchandise dont la volonté magique est d’être payée, et non vulgairement un frigidaire ou un fusil, chose aveugle, passive, insensible, qui est soumise au premier venu qui en fera usage. Derrière l’indignité qu’il y a à dépendre du policier, les Noirs rejettent l’indignité qu’il y a à dépendre des marchandises.
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Comment les hommes font-ils l’histoire, à partir des conditions préétablies pour les dissuader d’y intervenir ? Les Noirs de Los Angeles sont mieux payés que partout ailleurs aux États-Unis, mais ils sont là encore plus séparés qu’ailleurs de la richesse maximum qui s’étale précisément en Californie. Hollywood, le pôle du spectacle mondial, est dans leur voisinage immédiat. On leur promet qu’ils accéderont, avec de la patience, à la prospérité américaine, mais ils voient que cette prospérité n’est pas une sphère stable, mais une échelle sans fin. Plus ils montent, plus ils s’éloignent du sommet, parce qu’ils sont défavorisés au départ, parce qu’ils sont moins qualifiés, donc plus nombreux parmi les chômeurs, et finalement parce que la hiérarchie qui les écrase n’est pas seulement celle du pouvoir d’achat comme fait économique pur : elle est une infériorité essentielle que leur imposent dans tous les aspects de la vie quotidienne les mœurs et les préjugés d’une société où tout pouvoir humain est aligné sur le pouvoir d’achat. De même que la richesse humaine des Noirs américains est haïssable et considérée comme criminelle, la richesse en argent ne peut pas les rendre complètement acceptables dans l’aliénation américaine : la richesse individuelle ne fera qu’un riche nègre parce que les Noirs dans leur ensemble doivent représenter la pauvreté d’une société de richesse hiérarchisée. Tous les observateurs ont entendu ce cri qui en appelait à la reconnaissance universelle du sens du soulèvement : « C’est la révolution des Noirs, et nous voulons que le monde le sache ! » Freedom now est le mot de passe de toutes les révolutions de l’histoire ; mais pour la première fois, ce n’est pas la misère, c’est au contraire l’abondance matérielle qu’il s’agit de dominer selon de nouvelles lois. Dominer l’abondance n’est donc pas seulement en modifier la distribution, c’est en redéfinir les orientations superficielles et profondes. C’est le premier pas d’une lutte immense, d’une portée infinie.
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Quand les Noirs exigent de prendre à la lettre le spectacle capitaliste, ils rejettent déjà le spectacle même. Le spectacle est une drogue pour esclave. Il n’entend pas être pris au mot, mais suivi à un infime degré de retard (si il n’y a plus de retard, la mystification apparaît). En fait, aux États-Unis, les Blancs sont aujourd’hui les esclaves de la marchandise, et les Noirs, ses négateurs. Les Noirs veulent plus que les Blancs : voilà le cœur d’un problème insoluble, ou soluble seulement avec la dissolution de cette société blanche. Aussi les Blancs qui veulent sortir de leur propre esclavage doivent rallier d’abord la révolte noire, non comme affirmation de couleur évidemment, mais comme refus universel de la marchandise, et finalement de l’État. Le décalage économique et psychologique des Noirs par rapport aux Blancs leur permet de voir ce qu’est le consommateur blanc, et le juste mépris qu’ils ont du blanc devient mépris de tout consommateur passif. Les Blancs qui, eux aussi, rejettent ce rôle n’ont de chance qu’en unifiant toujours plus leur lutte à celle des Noirs, en en trouvant eux-mêmes et en en soutenant jusqu’au bout les raisons cohérentes. Si leur confluence se séparait devant la radicalisation de la lutte, un nationalisme noir se développerait, qui condamnerait chaque côté à l’affrontement selon les plus vieux modèles de la société dominante. Une série d’exterminations réciproques est l’autre terme de l’alternative présente, quand la résignation ne peut plus durer.
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Les Noirs américains sont le produit de l’industrie moderne au même titre que l’électronique, la publicité et le cyclotron. Ils en portent les contradictions. Ils sont les hommes que le paradis spectaculaire doit à la fois intégrer et repousser, de sorte que l’antagonisme du spectacle et de l’activité des hommes s’avoue à leur propos complètement. Le spectacle est universel comme la marchandise. Mais le monde de la marchandise étant fondé sur une opposition de classes, la marchandise est elle-même hiérarchique. L’obligation pour la marchandise, et donc le spectacle qui informe le monde de la marchandise, d’être à la fois universelle et hiérarchique aboutit à une hiérarchisation universelle. Mais du fait que cette hiérarchisation doit rester inavouée, elle se traduit en valorisations hiérarchiques inavouables, parce que irrationnelles, dans un monde de la rationalisation sans raison. C’est cette hiérarchisation qui crée partout les racismes 
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Le monde rationnel produit par la révolution industrielle a affranchi rationnellement les individus de leurs limites locales et nationales, les a liés à l’échelle mondiale ; mais sa déraison est de les séparer de nouveau, selon une logique cachée qui s’exprime en idées folles, en valorisation absurdes. L’étranger entoure partout l’homme devenu étranger à son monde. Le barbare n’est plus au bout de la Terre, il est là, constitué en barbare précisément par sa participation obligée à la même consommation hiérarchisée. L’humanisme qui couvre cela est le contraire de l’homme, la négation de son activité et de son désir ; c’est l’humanisme de la marchandise, la bienveillance de la marchandise pour l’homme qu’elle parasite. Pour ceux qui réduisent les hommes aux objets, les objets paraissent avoir toutes les qualités humaines, et les manifestations humaines réelles se changent en inconscience animale. « Ils se sont mis à se comporter comme une bande de singes dans un zoo », peut dire William Parker, chef de l’humanisme de Los Angeles (NdlR : chef de la police de Los Angeles en 1965).
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Les Noirs n’ont rien à assurer qui soit à eux ; ils ont à détruire toutes les formes de sécurité et d’assurances privées connues jusqu’ici. Ils apparaissent comme ce qu’ils sont en effet : les ennemis irréconciliables, non certes de la grande majorité des Américains, mais du mode de vie aliéné de toute la société moderne : le pays le plus avancé industriellement ne fait que nous montrer le chemin qui sera suivi partout, si le système n’est pas renversé.
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Les « excès » de Los Angeles ne sont pas plus une erreur politique des Noirs que la résistance armée du P.O.U.M. à Barcelone, en mai 1937, n’a été une trahison de la guerre antifranquiste. Une révolte contre le spectacle se situe au niveau de la totalité, parce que - quand bien même elle ne se produirait que dans le seul district de Watts - elle est une protestation de l’homme contre la vie inhumaine ; parce qu’elle commence au niveau du seul individu réel et parce que la communauté, dont l’individu révolté est séparé, est la vraie nature sociale de l’homme, la nature humaine : le dépassement positif du spectacle.
Internationale situationniste

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