mercredi 31 décembre 2014

Chasse aux sorcières en Mauritanie


En bas d'article la pétition pour sauver Mohamed Cheikh Ould Mohamed dit Ould Mkheitir condamné à mort  pour « apostasie »  en République islamique de Mauritanie (Lire également l'article de la Docteure Mariella Villasante Cervello ci-dessous)


Inquisition, tabous inégalitaires et abandon noxal en Mauritanie : c’en est assez !!! 

   


I/ Genèse :
 
1.  La mouvance islamiste, organise une chasse aux sorcières, depuis environ 4 semaines contre ses adversaires déclarés sur Facebook.
 
2. Des comités ad-hoc s'organisent pour dénoncer les présumés apostats, dont plusieurs filles, auprès de leurs familles, afin de les museler ; bien foyers reçurent des visites non désirées et furent ainsi incités à faire pression sur les enfants, tous majeurs, il convient de le préciser. Certains font le tour des rédactions de journaux, la veille des fêtes du Nouvel an, pour déclarer susceptible de représailles, toute festivité.
 
3. Un tel Cheikh Ridha publie une Fatwa condamnant la montée d'un hypothétique athéisme via Facebook et les réseaux sociaux ; il exige que les parents encadrent leur progéniture afin de la protéger du vice de l’impiété.
 
4. En décembre 2013, le jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed dit Ould Mkheitir - d'ailleurs sympathisant de la mouvance islamiste jusqu'en 2009 - écrit un article pour revendiquer des droits d’égalité, au bénéfice de la caste des forgerons ; il s’y livre à une analyse comparée  de sociétés et de pratiques courantes,  en se basant sur une étude historique  du docteur Abdel Majid Alnagghar,  dans son livre Kitab  al Ouma dont il ressort que l’attitude présumée sectaire et tribaliste du Prophète (Psl) envers les Juifs d’Arabie, ressemblerait à celle des Zwaya, vis-à-vis des Forgerons, dans la société maure. . 
 
5. Au début, l'article passe inaperçu, avant sa mis en relief par les activistes de la mouvance islamiste, dans le cadre de la seconde étape de la traque, davantage axée sur la divulgation de l’identité et l’intimidation physique des auteurs d’opinions hétérodoxes.  
 
6. Le 2 janvier 2014, en soirée, le garçon de 28 ans est arrêté et placé sous garde à vue, sur ordre d’un magistrat du parquet de Nouadhibou, ville portuaire du Nord  et principal centre d’activités économiques. Il devrait répondre d’un délit d’opinion – atteinte au Prophète et blasphème – et d’un chef de conscience aggravé, conformément à l’article 306 du Code pénal  lequel stipule, en son alinéa 2 : « tout musulman coupable du crime d’apostasie, soit par parole, soit par action de façon apparente ou évidente, sera invité à se repentir dans un délai de 3jours »; l’ alinéa 3 poursuit : «  s’il ne se repent pas dans ce délai, il est condamné à mort en tant qu’apostat, et ses biens seront confisqués au profit du Trésor ; s’il se repent avant l’exécution de cette sentence, le parquet saisira la cour suprême, à l’effet de sa réhabilitation dans tous es droits, sans préjudice d’une peine correctionnelle prévu au 1er paragraphe du présent article. » 
 
7. En conséquence, la grogne populaire ne se justifie, parce qu’il l n’y a pas des intérêts particuliers à défendre ;  depuis son incarcération, aucune autorité ne s’est adressée, au jeune Mohamed Cheikh, afin de lui demandant  de présenter des excuses ni de se repentir de l’atteinte présumée. A ce jour, seul l’obédience islamiste s’est servie de l’évènement,  pour démontrer, encore fois, sa force de mobilisation.
 
II/ Le déclenchement
                                              
8. La fureur de la controverse sur la toile et dans l’opinion pousse la famille de Ould Mkheïtir à publier un communiqué, d'une rare rigueur, pour le dénoncer et le bannir ; sans tarder, les parents de son épouse, sur la pression des religieux et d’une partie de la population, la séparent de lui et l’exilent, à Guérou car le mariage devient caduc par le fait du « crime d'apostasie ». Aussitôt, l’employeur de Ould Mkheitir le licencie, ses collègues l’insultent et le menacent. Sa mère n’y comprenant rien tente, en vain, de le faire abjurer. Ould Mkheitir, désormais  seul contre tous, crie son innocence et  tient tête.
 
9. Jusqu'à ce niveau, l’on n’enregistrait aucune réaction des services de l'Etat. Des sources fiables attestent l’existence d’un débat entre différents segments de l’appareil sécuritaire, au sujet des mesures à prendre contre Ould Mkheitir et non pour le protéger. La même dispute, au sommet, avait prévalu, en avril 2012, contre Biram Dah Abeid, lors de l’incendie  des livres esclavagistes et se soldait, alors, par sa libération, sans procès.
 
10. Comparables en haine, des manifestations guidées et organisées  éclatent un peu partout ; elles parviennent, à leur paroxysme à Nouadhibou où la foule se heurte aux forces de l'ordre. Les marcheurs exigent la sanction exemplaire du propos de Ould Mkheitir, par son élimination physique, conformément à la Charia. Quelques jours plus tard, la scène de quasi émeute se répète à Nouakchott, jusque dans les jardins du Palais présidentiel ; le chef de l’Etat, au lieu de rappeler les engagements internationaux de la Mauritanie et d’œuvrer à l’apaisement, entreprend, plutôt, de complaire à la foule encadrée par des meneurs ; devant des milliers de personnes et sur les écrans de télévision, Mohamed Ould Abdel Aziz se présente en turban salafiste, exactement comme lors de l’affaire Biram Dah Abeid.
 
11. A l’occasion de l’un des rassemblements à Nouadhibou, la tête de Mohamed Cheikh Ould Mohamed est mise à prix par un homme d'affaires ; ce dernier offre 4 millions d'ouguiyas (environ 10 000 euros) à quiconque tuerait l'auteur, pour défendre l'honneur du Prophète (Psl). Le promoteur du projet d’assassinat n’est pas entendu par la justice et semble jouir du soutien d’une partie importante de la population de Nouadhibou sans qu’il soit possible, pour autant, d’en déterminer le pourcentage.
 
12- La quasi-totalité des partis politiques mauritaniens, ont réprouvé, avec vigueur, l'article et l’auteur ; la Commission nationale des droits de l’Homme (Cndh), instance officielle de protection et de promotion de la vie et de l’intégrité des gens, s’empresse à son tour, par la voix de sa présidente Irabiha Mint Abdel Wedoud, de suggérer l’exécution du susnommé.
 
13-  Une exception de taille, l'intellectuel islamiste Mohamed Elmoctar Chinguitti, publie, de Doha, des tribunes où il argue que la mise à mort de l’apostat n'est pas admise dans la Chariaa ni ne survint du vivant du Prophète et de ses compagnons, dont les actes et paroles, valent bien la lettre du Coran.
 
III/ Les enjeux
 
 
14. Le pouvoir mauritanien se trouve confronté à un dilemme structurel: soit reconduire le moratoire sur la peine capitale qui prévaut depuis 1987 - date à laquelle remontent les dernières exécutions - malgré les condamnations, par des juridictions mauritaniennes  aux peines  des houdoud, stipulées par l'article 306, soit  appliquer la norme, contre des prisonniers jihadistes, condamnés à mort pour terrorisme et meurtre de ressortissants étrangers et mauritaniens, lors des attentats terroristes de 2007-2009. Tous bénéficient d'une grâce non-déclarée et commuée, de facto en peine de prison à vie. Au-delà ,du trouble à l'ordre public, l’affaire Ould Mkheitir, met en évidence le déficit d’autorité de l'Etat républicain ; le cas suscite un point d'interrogation sur la capacité de la force publique, à endiguer la montée en puissance de l'obscurantisme islamiste, vecteur, désormais avéré, de la gouvernance liberticide, moralisatrice et sexiste.
 
Ces mêmes mouvements, rappelons-le, se sont gardé de dénoncer la destruction des mosquées à Gao, de la bibliothèque historique de Toumbouctou, encore moins la profanation des tombeaux de Saints, par les Jihadistes. La plupart s’élevèrent contre l’intervention internationale, pourtant vouée à sauver, le peuple malien, de la tyrannie religieuse et de l’effacement de son mode de vie africain.
 
15. La menace s’avère substantielle et de taille  dans un pays travaillé, en sourdine, par les divisions ethniques et tribales. Pire, le monopole de l'Islam, par des éléments extrémistes, met en péril la seule référence et force  en commun – la pratique spirituelle et non littéraliste - qui unifiait, plus ou moins, les différentes composantes de la population. Il convient, aussi, de souligner les risques de l'internationalisation d'un fait divers. La Mauritanie s'exposerait à une mise aux enchères du genre éprouvé lors de l'affaire des caricatures danoises. Une telle évolution mettrait le pouvoir dans une position de vulnérabilité vis-à-vis de ses contradicteurs internes et nourrirait les élans d’inquisition privée, au sein  de la société, provoquant, ainsi, l’autodéfense et le sectarisme.
 
IV/ Notre position
 
Nous organisations dessous :
 
16. Engageons, nos compatriotes et l’ensemble des Parlementaires, à dépénaliser la remise en question des préjugés de caste, de sexe et d’ethnie, sous peine de pousser les victimes – majorité écrasante de la population -à se retourner, plus souvent encore, contre tout corpus de valeurs au nom de quoi,  à tort ou  raison, elles se sentiraient opprimés.
 
17. Réclamons un débat public sur l’abrogation de l’article 306 du code pénal et de toutes les autres dispositions de notre droit qui répriment l’opinion, autorisent la peine de mort, la mutilation des corps, l’inégalité des sexes et l’atteinte à l’intégrité de la personne.
 
18. Nous indignons des propos précités de la Présidente de la CNDH et demandons sa destitution, sans délai et son interdiction de présence aux forums internationaux, en particulier dans le Monde libre.
 
19. Invitons l'ensemble de la communauté nationale, à se ressourcer dans notre longue tradition de tolérance islamique, comme rempart contre les extrémismes importés, afin de barrer la route aux apprentis inquisiteurs dont la seule qualification est le zèle, l'ignorance de l'esprit de la religion et de l'histoire de la communauté nationale.
 
20. Mettons en garde, les partis et la société civile, contre la tentation démagogique et populiste, d’une surenchère conservatrice et obscurantiste, avec ces diverses écoles,  dont l’apparente contradiction voile, à peine, la convergence  et l’unité d’action, contre l’égalité de naissance, la diversité culturelle, la République et le primat de l’’individu.
 
21. Sans pour autant cautionner les propos de Ould Mkheïtir, exigeons sa libération, la relaxe de toute poursuite et la protection du susdit. 
   
Nouakchott, le 22 janvier 2014 

 
Signataires rédacteurs :
 
Associations des femmes chefs de famille (Afcf)
Association Mauritanienne des Droits de l'Homme (Amdh)
Conscience et résistance (Cr)
SOS Esclaves
 
 Le présent texte est ouvert et en ligne : signez la pétition cliquez ici


Source : Noor Info



Un jeune homme accusé d’« apostasie » est condamné à mort en République islamique de Mauritanie

Dr Mariella Villasante Cervello
Anthropologue spécialiste de la Mauritanie
Institut de démocratie et des droits humains (IDEHPUCP), Lima, Pérou
[mariellavillasantecervello@gmail.com]

Depuis décembre 2013, la mouvance islamiste a commencé une campagne à l’encontre de ceux qu’elle appelle les « apostats », c’est-à-dire leurs adversaires déclarés sur Facebook. Selon les associations de défense des droits humains qui ont publié un communiqué en janvier[1], des « comités ad-hoc » se sont formés pour dénoncer des jeunes, surtout des jeunes filles, auprès de leurs familles pour qu’elles leur interdisent l’accès aux réseaux sociaux. Certains membres de ce qu’il faut bien désigner comme la « police des mœurs » mauritanienne, sont allés dans les rédactions des journaux la veille du Nouvel an pour annoncer que toute festivité serait l’objet de représailles. Shaykh Ridha a lancé une fatwa « condamnant la montée de l’athéisme via Facebook et autres réseaux sociaux » et exige que les parents protègent leurs enfants du « vice de l’impiété ». Depuis plusieurs années déjà, les réseaux sociaux sont le centre d’échanges entre les jeunes qui, comme ailleurs dans le monde, découvrent une nouvelle forme de liberté d’expression et une source d’informations illimitée sur la marche du monde. C’est contre cet état de faits, au demeurant impossible à arrêter, que s’insurgeaient les « policiers des mœurs » ou nouveaux Inquisiteurs mauritaniens. Dans ce contexte, une affaire fut montée en épingle et le jeune auteur d’un texte remettant en question la légitimité islamique de la hiérarchie sociale, notamment des « castes de forgerons », deviendra une tête de Turc pour les islamistes et pour les officiels de l’islam. De toute évidente, ce qui a le plus dérangé les élites religieuses et la quasi totalité de Mauritaniens est que le jeune appartient à un groupe statutaire méprisé, qu’il ait cependant une bonne formation en islam et en arabe classique, et qu’il se soit permis, si l’on peut dire, de remettre en question un ordre social encore conçu comme inchangeable.
Voici les faits. En décembre 2013, Mohamed Cheikh ould Mohamed, dit Ould Mkheitir, ingénieur de 28 ans, publie un article en arabe dans lequel il revendique les droits à l’égalité de la « caste des forgerons » de la société arabophone de Mauritanie [ma’allem]. Reprenant le modèle des lettrés, l’auteur fonde son argumentation sur des études de savants islamiques qui font autorité, et conclue en affirmant que l’attitude présumée sectaire du Prophète envers les Juifs d’Arabie, ressemblerait à celle des zwâya [groupe religieux] vis-à-vis des forgerons. Précisons que l’idée est largement répandue chez les Bidân que ces derniers auraient des origines juives[2] ; au demeurant, une idée sans aucun fondement. Les mêmes « castes », qu’il faut plutôt appeler « groupes de métier » existent dans les sociétés halpular’en, soninké, wolof et mandé, ainsi que dans les sociétés d’anciens nomades du Sahara et des agriculteurs du Sahel, divisés globalement en « groupes libres » et « groupes serviles ». Cette hiérarchie est cependant très fluide et changeante et en aucun cas rigide, comme l’ont laissé croire les auteurs coloniaux et les auteurs orientalistes[3].

Mohamed Cheikh ould Mohamed Ould Mkheitir [Noorinfo]
Au début, l’article de Ould Mkheitir passe inaperçu, mais le 2 janvier les islamistes dénoncent le jeune pour « atteinte au Prophète et blasphème », le parquet de Nouadhibou ordonne son arrestation en faisant référence à l’article 306 du Code pénal. Celui-ci déclare que « tout musulman coupable du crime d’apostasie, soit par parole, soit par action de façon patente ou évidente, sera invité à se repentir dans un délai de 3 jours. S’il ne se repent pas dans ce délai, il est condamné à mort en tant qu’apostat, et ses biens seront confisqués au profit du trésor. » Visiblement terrorisée par ces faits, la famille du jeune ingénieur le banni, les parents de son épouse la forcent à quitter le domicile conjugale et l’emmènent à Guérou, le mariage devient caduc en raison du « crime d’apostasie ». L’employeur du jeune le renvoie, ses collègues l’insultent et le menacent, et Ould Mkheitir continue à défendre son innocence. Cependant, depuis son incarcération, le 5 janvier, aucun procès n’a été ouvert à son encontre, autrement dit, le jeune homme est en prison de manière totalement injuste et illégale. Cela malgré le fait qu’il a écrit un second texte dans lequel il s’explique, précisant n’avoir jamais insulté le Prophète, et défendant son innocence de bon musulman. Mais personne ne l’a entendu, et les choses sont allées de mal en pire[4].
Au début février, son avocat maître Mohameden ould Icheddou a déclaré que le parquet est responsable du black-out total autour du repentir de son client. Le Juge d’instruction aurait reconnu dans son rapport le dit repentir mais aurait ajouté que cela ne le dispensait pas d’être traduit devant la Cour criminelle [ani, Noorinfo du 3 février].
Les mouvances islamistes se sont servies de cette triste affaire pour agiter les populations et montrer leur force de mobilisation. Les manifestations de Nouadhibou furent très violentes, les manifestants exigeaient la mise à mort de Ould Mkheitir, « conformément à la shâria  » [loi islamique]. D’autres marches tendues se sont tenues à Nouakchott, les manifestants, encadrés par de meneurs, se sont dirigés vers le Palais du gouvernement et le président Aziz les reçut en turban salafiste, comme lors de l’affaire Biram ould Abeid d’avril 2012 [le dirigeant anti-esclavagiste avait brûlé de livres concernant la légimité de l’esclavage en islam]. Mohamed ould Abdel Aziz déclara :
« La Mauritanie n’est pas laïque et l’islam et le Prophète Mohamed, Paix et Salut sur Lui, sont au-dessus de tout. L’atteinte à la religion de l’État et du peuple n’est permise d’aucune manière qui soit. (…) Chers citoyens, chers musulmans, je vous remercie de tout cœur pour votre présence massive en ce lieu pour condamner le crime commis par un individu contre l’islam, la religion de notre peuple, de notre pays, la République Islamique de Mauritanie. Comme j’ai eu à le préciser par le passé et le réaffirme aujourd‘hui, la Mauritanie n‘est pas laïque. L’action que vous entreprenez aujourd‘hui est le minimum à faire pour protester contre ce crime contre notre religion sacrée et je vous assure en conséquence que le gouvernement et moi-même ne ménagerons aucun effort pour protéger et défendre cette religion et ses symboles sacrés. Tout le monde doit comprendre que ce pays est un État islamique et que la démocratie ne signifie pas l’atteinte aux valeurs et symboles sacrés de la religion. Je souligne, une fois encore, que le président de la République et le gouvernement vont prendre toutes les mesures pour protéger l’islam, que la justice suivra son cours et que le concerné est actuellement entre les mains de celle-ci dans le cadre de l’enquête. L’État s’acquittera de son devoir dans cette affaire comme vous vous êtes acquittés du votre. Toutes les mesures appropriées seront prises dans ce sens. J’adresse un message à tous et répète une fois encore que la démocratie n’autorise pas l’atteinte à la religion. » [B’il a dit, Tribunes, NoorInfo du 6 mars]. [C’est moi qui souligne].
Mohamed ould Abdel Aziz lors de la manifestation contre Ould Mkheitir
(NoorInfo du 6 mars 2014)
Le président donna ainsi sa caution à la manifestation contre une personne qui était condamnée par une foule islamiste, non représentative du peuple mauritanien, avant même qu’elle ait eu droit à un procès en justice. Il est probable que cette caution ait favorisé la décision d’un homme d’affaires de Nouadhibou d’offrir 4 millions d’ouguiyas (10 000€) à quiconque tuerait le jeune homme accusé d’apostasie par des oulémas et des islamistes ; or, cet homme d’affaires n’a pas été inquiété par les autorités pour cette mise à prix parfaitement illégale et criminelle.
Pire encore, la présidente de la Commission nationale des droits de l’homme (cndh), Irabiha mint Abdel Wedoud, a émis un communiqué dans lequel elle affirme que les écrits de Ould Mkheitir sont « blasphématoires, vexatoires et provocateurs », et « hérétiques » et a demandé sa mise à mort pour apostasie[5]. Un fait très grave qui en dit long sur les manières de concevoir la justice au plus haut niveau de l’État mauritanien. Car s’il est vrai que la République islamique de Mauritanie continue à maintenir la peine de mort dans sa constitution, aucune condamnation n’a été exécutée depuis 1987. Comment comprendre que l’instance censée défendre les droits humains demande la mise à mort d’une personne qui n’a pas été jugée ? Est-ce que les idées extrémistes des islamistes sont aujourd’hui partagées par les fonctionnaires étatiques ? Les réponses ne sont pas encore claires. Ce qu’on peut dire c’est que cette accusation d’apostasie a généré un vaste mouvement de repli et de peur qui s’est reflété par la réprobation presque unanime de la publication du jeune Ould Mkheitir ; ainsi, la majorité des partis politiques et des associations l’ont condamné en reprenant les mêmes termes des islamistes. Cela alors même que ces derniers n’ont pas condamné, eux, les attentats jihâdistes au Mali, dont la destruction de mosquées à Gao et de la bibliothèque de Tombouctou, ni les profanations des tombes des saints, et qu’ils s’opposent à l’intervention internationale qui a sauvé de milliers de Maliens. Dans ces conditions, comme le soulignent les associations de défense des droits humains citées plus haut, l’affaire Ould Mkheitir montre un déficit d’autorité de l’État et la montée en puissance de l’obscurantisme islamiste, « vecteur désormais avéré de la gouvernance liberticide, moralisatrice et sexiste. » Cette analyse a été illustrée en juin par la fatwa [avis juridique] de mise à mort lancée par le chef du courant radical Ahbab Errasoul [les amis du Prophète] contre la militante des droits humains Aminetou mint el-Mokhtar, qui avait pris la défense du jeune Ould Mkheitir. Le texte de la fatwa est très violent et énonce : « quiconque la tue ou lui arrache les deux yeux sera rétribué par allâh. » [Lalibre, Noorinfo du 7 juin].
Au mois de mai, Ould Mkheitir serait passé devant un juge à Nouadhibou et il serait retourné en prison ensuite, où il aurait commencé une grève de la faim[6]. Finalement, le 25 décembre, le tribunal de Nouadhibou a condamné à mort Ould Mkheitir, son procès avait été ouvert avec deux avocats commis d’office car maître Mohamedou ould Icheddou, un avocat célèbre du pays, avait renoncé à le défendre en février 2014 suite à des menaces de mort qu’il avait reçu pour lui même et pour sa famille [afp, Mauriweb, Noorinfo du 25 décembre]. On reste sans voix devant une décision de justice qui n’a pas tenu compte de ses propres règles en matière d’accusation d’apostasie car le jeune ingénieur s’est « repenti » et l’a fait savoir en écrivant ce texte d’éclaircissement :
« J’ai suivi ces derniers jours les différentes réactions suscitées par mon article « La religion, la religiosité et les forgerons (maallemin) ». Lesquelles réactions qui me sont parvenues à travers des appels téléphoniques chargés de haine et de menaces, étaient essentiellement excommunicatoires et racistes.
A l’origine de ces réactions se trouvent plusieurs facteurs dont :
L’analyse conspirationniste (sic) innée chez les zwâya et qui s’illustre par la judaïsation, l’excommunication et la marginalisation de tout ce qui est forgeron (maalem), mais aussi par une exégèse superficielle orientée principalement vers les intérêts de leurs âmes malades. Ce qui dans le passé avait bien servi leurs desseins notamment par leurs affabulations attribuant au prophète (paix et salut d’Allah sur lui) des hadiths dont il est totalement innocent comme celui qui dit « Aucun bien ne peut venir du forgeron fut-il un érudit »
A tous mes frères,
Ceux qui osent inventer de faux hadiths et les attribuent au prophète (paix et salut d’Allah sur lui), aucune morale ni religion ne peut l’empêcher d’interpréter à leur guise un article écrit par un simple jeune, novice de surcroît. Ils ne ménageront aucun effort afin de mobiliser la passion du musulman commun au service de leurs intérêts. C’est ainsi qu’ils ont prétendu que les forgerons ont Blasphémé à l’encontre du prophète (paix et salut d’Allah sur lui) à travers un article écrit par un des leurs, tout comme ils avaient prétendu que celui qui avait fait tomber les dents du prophète lors de la bataille du mont Ouhoud était un forgeron.
C’est dans ce cadre que je voudrais confirmer ici ce qui suit :
1. Je n’ai pas, consciemment ou inconsciemment, blasphémé à l’encontre du prophète (paix et salut d’Allah sur lui) et je ne le ferai jamais. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il y ait dans ce monde plus respectueux envers lui (paix et salut d’Allah sur lui) que moi. [C’est moi qui souligne]
2. Tous les faits et récits que j’ai cité dans mon précédent article revêtent un caractère historique et véridique. Ces récits ont naturellement leurs interprétations littérales et superficielles et leurs sens visés et profonds.
3. C’est là le point crucial, qui a suscité une incompréhension de mon propos chez beaucoup de personnes. Je voudrais que l’on y accorde une attention totale. Au contraire de ce que certains ont voulu répandre m’attribuant l’intention de blasphémer à l’encontre du prophète (paix et salut d’Allah sur lui), Je voudrais clarifier ici mon propos : les zwâya ont abusé de la dualité du sens obvie [sic] et du sens visé des récits et histoires rapportés de l’époque de la religion afin d’en faire le socle d’un système servant leurs intérêts à l’époque de la loi du plus fort (seyba). Ils ont fini par ériger le sens obvie en loi de la religiosité transmise à nos jours tout en taisant les sens visés par le prophète (paix et salut d’Allah sur lui)
Je dis donc à tous mes frères,
A tous ceux qui ont sciemment mal compris mon propos, vous savez bien que je n’ai pas blasphémé à l’encontre du prophète (paix et salut d’Allah sur lui)
Aux bonnes personnes qui n’ont reçu que l’information déformée, je dis : Sachez que je n’ai pas blasphémé à l’encontre du prophète (paix et salut d’Allah sur lui) et que je ne le ferai jamais. Je comprends certes l’ampleur de votre propension à défendre le prophète car elle est identique à ma propre propension à le défendre et à l’amour que je lui porte. Je vous assure que nous sommes tous égaux quant à la défense de tout ce qui nous est sacré.
Mes frères forgerons
Il est nécessaire que nous sachions tous que nous faisons face à un vieux duel sans cesse renouvelé avec ceux que l’on appelle les zwâya. Sachez que ceux-là ne ménageront aucun effort afin de nous faire reculer autant que possible. Ils utiliseront pour cela tous les moyens légaux et illégaux. Nous devons donc rester prudents et vigilants. Nous devons savoir que l’un des moyens qu’ils utilisent le plus souvent pour nous dominer est celui qu’ils ont hérité de leurs anciens alliés et amis, les colons. Il s’agit de la politique du « diviser pour régner ». Ceci doit donc nous conduire à bien comprendre leurs intentions et à rester unis dans notre combat.
A tous mes frères opprimés,
Nous devons être totalement conscients du fait que le destin nous a conduits à être les citoyens de cette terre. Nous devons par conséquent défendre notre droit à une citoyenneté pleine et à une vie descente. Ces droits ne nous seront jamais donnés, ils ne seront obtenus que par nos combats dont l’unification et le moyen le plus rapide pour accéder à nos droits.
Salutations
NoorInfo du 25 décembre]
La menace islamiste est sérieuse en Mauritanie, il faudra en tenir compte de ce danger désormais. Deuxièmement, il semble évident, comme le suggère Ahmed ould Soueid Ahmed, que les propos de Ould Mkheitir « ont été manipulés sciemment pour leur donner un maximum d’écho dans la population », car des milliers de jeunes s’expriment librement sur tous les sujets sur Internet sans être inquiétés[7]
Dans ce contexte, il est surprenant et navrant que des dirigeants comme Biram ould Abeid, défenseur des droits des groupes serviles, lui-même accusé de blasphème contre l’islam en avril 2012, aient choisi une position ambiguë et ne défendent pas ouvertement une personne accusée injustement[8]. De fait, Ould Mkheitir s’est borné à analyser une situation de fait (le mépris dans lequel sont tenus les membres de la prétendue « caste de forgerons »), notamment par les groupes religieux traditionnels (zwâya), pour expliciter qu’en islam il n’y a pas de « castes », et demander le droit à l’égalité sociale dans une société hiérarchisée. Il s’agit de la même revendication des groupes serviles. Cependant, les forces conservatrices du pays semblent compter désormais avec le soutien des islamistes qui, dénaturant les faits, ont transposé une revendication d’égalité républicaine, sans lien avec la religion, dans le champ miné de l’islam radical dont ils prétendent être les seuls défenseurs/gardiens légitimes. Le président Aziz semble donc jouer sur les deux tableaux, en se présentant comme le véritable défenseur de l’islam, avec un discours populiste destiné aux foules islamistes, et, parallèlement, en affirmant son autorité par le biais de la répression, comme il le montrera en mars 2014 [lors d’une affaire de Corans brûlés qui a suscité une autre manifestation des islamistes].
*
Notes
[1] Il s’agit de l’Association des femmes chefs de famille, l’Association mauritanienne des droits de l’homme, Conscience et résistance, et sos esclaves. Voir : http://www.noorinfo.com/Inquisition-tabous-inegalitaires-et-abandon-noxal-en-Mauritanie-c-en-est-assez-_a11882.html.
[2] Voir Julio Caro Baroja, Estudios saharianos, Madrid (1955) 2008, et Mariella Villasante, « Ils travaillent pour manger et ils mangent pour travailler ». Les artisans de la société bidân de Mauritanie », version française d’un article publié en anglais en 2004 (in Customary Strangers : New Perspectives on peripatetic Peoples in the Middle East, Africa and Asia, Joseph C. Berland and Aparna Rao eds., Praeger, Westport 2004 : 123-154). Consulter la page web parue dans Adrar-Info (http://adrar-info.net/?p=25517) et cridem http://cridem.org/C_Info.php?article=657721), en juin 2014.
[3] Voir Villasante (dir.), 2000, Groupes serviles au Sahara. Approche comparative à partir du cas des arabophones de Mauritanie, Paris, CNRS-Éditions.
[4] Voir la seule source qui a fait traduire le premier texte en français : http://chezvlane.blogspot.com/2014/01/voici-enfin-la-traduction-du-texte-du.html?view=sidebar ainsi que le second texte : http://chezvlane.blogspot.com/2014/01/explosif-voici-le-2eme-texte-censure-du.html. L’auteur précise avoir eu beaucoup de difficultés pour obtenir une traduction du texte car aucun intellectuel mauritanien n’a accepté de le faire, voir : http://chezvlane.blogspot.com/2014/01/affaire-du-forgeron-pourquoi-cette-peur.html ; et aussi : http://chezvlane.blogspot.com/2014/01/je-tiens-dire-ici-mon-degout-profond.html
[5] Voir la déclaration complète ici : http://chezvlane.blogspot.com/2014/01/honte-aux-notres-voila-les.html. L’auteur rapporte le cas de l’écrivain saoudien Turki al-Hamad qui a publié un texte sur Twitter en décembre 2013 qui fut jugé blasphématoire, suggérant de « rectifier la doctrine de Mohamed » ; or, 500 intellectuels saoudiens ont signé une pétition demandant sa libération et les excuses de l’État pour son arrestation injuste.
[7] Voir le seul site qui discute librement sur le fond des questions soulevées :
[8] Voir le texte : http://chezvlane.blogspot.com/2014/01/lira-et-laffaire-du-forgeron-voila-que.html?view=sidebar. Sur la question de l’esclavage voir aussi le texte « Histoires de Nouakchott : discours des hrâtin sur le pouvoir et l’identité » de Meskeren Bhrane dans le livre que j’ai dirigé, Mariella Villasante Cervello (dir.), Le passé colonial et les héritages actuels de la Mauritanie, L’Harmattan, 2014. 


Lire et signer la pétition de défense de Mohamed Cheikh ould Mohammed, dit Ould Mkheitir signée par quatre associations mauritaniennes :
Associations des femmes chefs de famille (AFCF)
Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH)
Conscience et résistance (CR)
SOS Esclaves



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