mercredi 5 novembre 2014

Il était une fois un poète révolutionnaire






"Si Révolution et Poésie étaient pour lui indissolublement liées, c’est que Benjamin Péret voyait dans la poésie « le véritable souffle de l’homme », « la source de toute connaissance et cette connaissance elle-même » ; « On l’appelle ici l’amour, là liberté, ailleurs sciences » disait-il, et en effet c’était grâce à cette conception et au libre exercice de son esprit, qu’en véritable poète il sut avec cohérence et sans défaillance, nous donner l’image d’un homme en qui toute la puissance créatrice et libératrice a pu s’épanouir.
À une époque où, pour un peu ou beaucoup d’argent, des artistes se mettent au goût du jour quel qu’il soit ; où, pour un peu d’« honneurs », des militants ouvriers s’assoient au tapis vert des commissions paritaires ; où, pour une place de « permanent », des révolutionnaires trompent la Révolution en restant au Parti communiste, un gars comme Péret, c’est une bouffée d’air pur.
Car si sa modestie, sa pauvreté, sa dignité l’ont privé des grandes orgues du renom, il n’en demeure pas moins que l’œuvre poétique de Péret reste l’une des plus belles qui soient."


« En effet, même s’ils n’ont pas réussi à y maintenir l’influence acquise avant la Première Guerre mondiale, les libertaires ont néanmoins influencé durablement le mouvement ouvrier français en privilégiant l’action directe de préférence à la négociation ou en alimentant la méfiance des travailleurs à l’égard de la politique. Mais c’est moins la permanence de ces pratiques qui nous intéresse ici que la diffusion dans ces milieux du mythe de la grève générale annonciatrice de lendemains qui chantent. »



« Il est impossible de parler de dégénérescence réformiste du syndicat, il est réformiste de naissance. A aucun moment, il ne s’oppose à la société capitaliste et à son Etat pour détruire l’une ou l’autre, mais uniquement dans le but d’y conquérir une place et de s’y installer ». Benjamin Peret



Voyage de découverte

Il était seul
dans le bas du seul-seul
Un seul à la seule
il seulait
Ca fait deux seuls
deux seuls dans un bas–seul
Un bas-seul ne dure pas longtemps
mais c’est assez quand on est seul
dans le bas du seul-seul

Benjamin Péret




Benjamin Péret : poète et révolutionnaire


Après Le Droit à la Paresse de Lafargue ; après la Modeste proposition – Ô combien actuelle – pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents de Swift ; après Sade ; La Boétie ; après le Dieu et l’État de Bakounine, il convient de saluer, sans restriction, d’un coup de soleil rouge et tranchant, la parution de l’excellent texte de Benjamin Péret, Le Déshonneur des poètes * aux éditions des Mille et une Nuits.

Manifeste de la poésie véritablement révolutionnaire écrit en opposition à L’honneur des poètes, recueil de détritus patriotards, ce texte de Péret souleva un véritable tollé parmi les bardes et les tenants de la poésie dite de célébration.
Nous sommes en 1945 et la mode est aux « listes noires », au chauvinisme exacerbé et, réalisme oblige, à la politique de la main tendue entre chrétiens et staliniens. Louis Aragon, dans une France où les vocations de résistant fleurissaient aussi soudainement que les pissenlits sur le fumier, passait allégrement du rôle d’aboyeur du Guépéou – en lequel il voyait jadis la « figure dialectique de l’héroïsme » 1 – à celui de patriote professionnel. Dans le style faux derche nationalo-moralisateur, il y avait encore l’ancien dadaïste Georges Ribemont-Dessaignes – que Benjamin Péret surnommait « Grand-Rat-Déjeté » - pour y aller de son petit couplet : « Dans une plaquette intitulée Déshonneur des poètes, Benjamin Péret avait cru bon d’insulter ceux qui, au mépris du surréalisme pur, avaient choisi l’action directe, nationale, politique… et étaient restés en France, sur les lieux du crime… » 2

Dans ce climat d’après-guerre particulièrement favorable à toutes les compromissions, où l’obscurantisme sous toutes ses formes servait de terreau aux nouveaux fétiches, Le Déshonneur des poètes n’avait d’autre objet que de rétablir la poésie dans sa véritable vocation. Il s’ensuit que la critique développée par Péret, loin de remettre en cause ceux qui avaient lutté contre le nazisme, s’attaquait essentiellement à la transformation de la poésie en slogan publicitaire. À cette poésie de circonstance étalée dans L’Honneur des poètes, dans laquelle la flagornerie rythmait la célébration des chefs providentiels, du catholicisme et du patriotisme, Benjamin Péret oppose la poésie : « source de toute connaissance et cette connaissance elle-même sous son aspect le plus immaculé ».

C’est assurément au nom d’une conception élevée de la poésie et, au-delà, de la signification même du fait culturel, que Benjamin Péret réagit à l’encontre des poètes dits résistants. Sa mise en relief des liens indissolubles entre l’art et la révolution ; entre la poésie en tant que volonté de « changer la vie » (Arthur Rimbaud) et l’acte révolutionnaire comme condition globalisante de la créativité où l’éthique, fondée sur le désir et la révolte, s’allie à l’esthétique. Pourtant, si pour Péret il existe une parfaite adéquation entre la qualité de poètes et celle de révolutionnaire, il ne s’ensuit pas qu’il y a identité entre le terrain de l’action sociale et celui de la poésie. Et c’est bien là tout le sens du Déshonneur des poètes, que d’insister sur le risque qu’accompagne l’acte poétique de se perdre lorsqu’il se met au service d’une finalité qui lui est extérieure.

Dès sa constitution, dès ses premières textes fondateurs, le surréalisme s’est voulu plus et autre chose qu’une école littéraire. Et, manifestement, des paroles prophétiques du jeune Rimbaud : « La poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant » 3, à ce « cri de l’esprit qui retourne vers lui-même et est bien décidé à broyer ses entraves, et au besoin par des marteaux matériels » 4 ; le chemin parcouru par la révolte surréaliste n’a eu cesse de tendre vers des horizons où la vie se déploie, enfin, à hauteur d’homme. Aussi, critiquant la tournure litanique, le retour à l’alexandrin, l’enserrement de la parole poétique dans le carcan des formes fixes et périmées qui caractérisent les productions des poètes « résistants », Péret y dénonce une mise au pas de la parole où forme et contenu « réagissent l’un sur l’autre dans une course éperdue à la pire des réactions » 5. C’est donc au nom des principes irréductibles du surréalisme, dont il fut une des figures de premier plan, qu’il critique cet usage de la poésie comme palliatif servant à exalter les valeurs patriotiques tout en laissant intact le système qui est à l’origine de l’aliénation humaine. Exemple particulièrement saillant de la mise au pas de la poésie, cette ode à Joseph Staline de Paul Eluard parue dans L’Humanité du 8 décembre 1949, illustre et corrobore parfaitement le sens et la teneur du propos de Péret : 

Staline dans le cœur des hommes est un homme
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir sur la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes

Hormis le débat portant spécifiquement sur les moyens, les buts et la finalité de l’activité poétique, la trajectoire militante de Péret disqualifie totalement le propos de Dessaignes que nous avons cité plus haut. Depuis son séjour au Brésil où, dans les années vingt il se fit expulser en tant qu’agitateur « communiste », à sa présence dans les rangs du POUM et ensuite dans les milices anarchistes pendant la révolution espagnole, tout nous révèle que pour lui « les lieux du crime » se trouvaient partout où l’homme était livré en pâture à l’exploitation et à l’asservissement. Militant révolutionnaire internationaliste, rejoignant dès les débuts le combat de l’opposition au stalinisme, ses choix politiques, pour lui qui était si peu consensuel, s’inséraient dans une perspective située bien au-delà de l’alternative : dictature ou démocratie bourgeoise.

Dans sa postface au Déshonneur des poètes, Joël Gayraud conclut sur la cohabitation du geste critique et du jaillissement de la parole poétique chez Péret. C’est sans doute là, dans ce souci toujours maintenu de ne faillir ni à l’un ni à l’autre, qu’il faut voir les raisons du mauvais accueil qui fut fait à ce texte lors de sa parution. Du reste, par ces temps où, depuis belle lurette, les poètes sont loin d’être les seuls à se déshonorer, c’est un acte de salubrité mentale que de lire Péret.

Alfredo Fernandes



* Le déshonneur des poètes, Benjamin Péret. En vente à la librairie du Monde libertaire, 10 F.
1. Louis Aragon in Prélude au temps des cerises, 1931.
2. Georges Ribemont-Dessaignes in Déjà jadis, Éd. Julliard, 1958.
3. Arthur Rimbaud in Lettres dites du voyant, Éd. NRF, Poésie Gallimard.
4. Déclaration du 27 janvier 1925 in Tracts surréalistes et déclarations collectives, Éd. Eric Losfeld.
5. Benjamin Péret in Le déshonneur des poètes.









Après la guerre, le groupe surréaliste collabora un certain temps au « Libertaire » de la Fédération Anarchiste. Conjointement à Breton, Schuster, Valorbe, Legrand, etc., qui nous apportaient des textes poétiques ou de critique. artistique, Péret nous (Journal Le Libertaire) donnait une étude « La Révolution et les Syndicats » (n°321 à 326 inclus), contribution importante à la compréhension des problèmes ouvriers de l’après-guerre.Péret y analysait la fonction contre-révolutionnaire des syndicats dégénérés, absorbés par le capitalisme et lui opposait celle, révolutionnaire, des conseils ouvriers élus sur le lieu du travail et révocables à tout instant.



La Révolution et les syndicats (extraits)


II. Les syndicats et la lutte de classes

Cependant même lorsque le syndicalisme adopte des principes de lutte de classes, il ne se propose à aucun moment, dans le combat quotidien, le renversement de la société ; il se borne au contraire à rassembler les ouvriers en vue de la défense de leurs intérêts économiques, dans le sein de la société capitaliste. Cette défense prend parfois un caractère de combat acharné mais ne se propose jamais, ni implicitement ni explicitement, la transformation de la condition ouvrière, la révolution. Aucune des luttes de cette époque, même les plus violentes, ne vise ce but. Tout au plus envisage-t-on dans un avenir indéterminé, qui prend dès ce moment le caractère de la carotte de l’âne, la suppression du patronat et du salariat, et, par suite, de la société capitaliste qui les engendre. Mais aucune action ne sera jamais entre prise dans ce but.

Le syndicat, né d’une tendance réformiste au sein de la classe ouvrière, est l’expression la plus pure de cette tendance. Il est impossible de parler de dégénérescence réformiste du syndicat, il est réformiste de naissance. À aucun moment, il ne s’oppose à la société capitaliste et à son État pour détruire l’une ou l’autre, mais uniquement dans le but d’y conquérir une place et de s’y installer. Toute son histoire de 1864 à 1914 est celle de la montée et de la victoire définitive de cette tendance à l’intégration dans l’État capitaliste, si bien qu’à l’éclatement de la première guerre mondiale, les dirigeants syndicaux, dans leur grande majorité, se retrouveront tout naturellement du côté des capitalistes auxquels les unissent des intérêts nouveaux issus de la fonction que les syndicats ont fini par assumer dans la société capitaliste. Ils sont alors contre les syndiqués qui eux, voulaient abattre le système et éviter la guerre et ils le resteront désormais pour toujours.

Dans la période qui précède la première guerre mondiale, les dirigeants syndicaux n’ont guère été les représentants légitimes de la classe ouvrière que dans la mesure où ils tenaient assumer ce rôle pour accroître leur crédit auprès de l’État capitaliste. Au moment décisif, alors qu’il fallait choisir entre le risque de compromettre une situation acquise [1], en appelant les masses à rejeter la guerre et le régime qui l’avait engendré ou renforcer leur position, en optant pour le régime, ils ont choisi le second terme de l’alternative et se sont mis au service du capitalisme. Ce n’a pas été le cas en France seulement, puisque les dirigeants syndicaux des pays impliqués dans la guerre ont adopté partout la même attitude. Si les dirigeants syndicaux ont trahi n’est-ce pas parce que la structure même du syndicat et sa place dans la société rendaient, dès le début, cette trahison possible, puis inévitable en 1914 ?

Source de ces articles : Le Monde Libertaire













« ma cassette de soleil mon fruit de volcan
mon rire d’étang caché où vont se noyer
les prophètes distraits
mon inondation de cassis mon papillon
de morille
ma cascade bleue comme une lame de fond
qui fait le printemps » Benjamin Peret









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